Al-Majd Europe, ou le nettoyage ethnique à bas bruit

Le jeudi 13 novembre dernier, atterrissaient mystérieusement à Johannesburg, à la consternation des autorités sud-africaines prises de court, 153 Palestiniens en provenance de la bande de Gaza. Ces derniers, n’étant pas en ordre de documents, avaient dû attendre douze heures sur le tarmac que les services des frontières procèdent à des vérifications, avant que l’État ne leur octroie finalement un visa temporaire. Le transfert a été organisé par une agence caritative peu transparente du nom d’Al Majd Europe, derrière laquelle se cache très manifestement le gouvernement israélien, désireux de vider l’enclave de ses habitants.

Par Selma Mellas

Cet incident, loin d’être un cas isolé, met en lumière un nouvel aspect du nettoyage ethnique des Gazaouis par Israël, sous couvert, cette fois-ci, de promesses humanitaires et de « départ volontaire », supposés soulager ces derniers des tourments endurés durant plus de deux ans de génocide.

AL-MAJD EUROPE, C’EST QUOI ?

L’arrivée discrète de dizaines de Palestiniens de Gaza en Afrique du Sud en cette fin d’année 2025 fait suite à deux épisodes similaires. En effet, deux autres groupes issus de l’enclave avaient été « évacués » en mai et en octobre 2025, l’un à destination de l’Afrique du Sud, sans réaction notable, et l’autre vers l’Indonésie et la Malaisie. Ce que ces trois « voyages » ont en commun est leur organisation par Al Majd Europe, une agence prétendument humanitaire qui affirme « fournir de l’aide et mener des opérations de sauvetage de communautés musulmanes dans les zones de conflit et de guerre ». L’association mène dans un premier temps son activité en ligne en publiant, sur des réseaux sociaux tels que Facebook, des publicités visant les habitants de Gaza. Celles-ci leur promettent la possibilité de quitter l’enfer de l’enclave pour une vie meilleure, moyennant le paiement d’un montant allant de 1 000 à 3 000 dollars. Une fois leur dossier soumis, les candidats à l’exil sont ajoutés à des groupes WhatsApp, application qui sert à Al Majd d’unique moyen de communication avec ses clients. Les personnes éligibles à l’évacuation sont alors contactées à quelques heures du départ et priées de rejoindre un point de rassemblement dans le centre de la bande de Gaza, avant d’être acheminées par bus vers l’aéroport israélien de Ramon, où leur avion est affrété. Les voyageurs ne connaissent alors pas leur destination finale. L’organisation présente cependant de nombreuses zones d’ombre qui la rendent extrêmement suspecte. Son site web indique que sa fondation remonte à 2011 et que ses bureaux se situent à Jérusalem-Est : une affirmation mensongère, puisque l’agence a été fondée en 2025, que ses prétendus locaux sont inexistants et que, derrière l’association, se trouve Tomer Janar Lind, un citoyen israélo-estonien. Le site présente par ailleurs de faux numéros de téléphone, des adresses e-mail factices, des témoignages inventés, des employés créés de toutes pièces ainsi que des photos générées par une intelligence artificielle ou issues de banques d’images. Les communications avec les Gazaouis, quant à elles, se font depuis un numéro israélien.

UNE NOUVELLE FACETTE DU NETTOYAGE ETHNIQUE DES PALESTINIENS

En d’autres termes, Al Majd n’est qu’une façade, un énième outil visant à faciliter le nettoyage ethnique, dans la continuité du projet colonial sioniste. En effet, les services israéliens sont indéniablement au courant des activités de l’agence, puisque les Palestiniens qui quittent Gaza traversent le point de contrôle de Kerem Shalom, ce qui requiert l’accord des autorités. Celles-ci ont par ailleurs confirmé que ces Gazaouis avaient été autorisés à quitter l’enclave suite à « l’accord reçu par un pays tiers pour les accueillir ». Pire encore, le Bureau d’émigration volontaire, un organisme au sein du ministère israélien de la Défense, a communiqué le nom d’Al Majd comme organisation de référence censée aider l’armée d’occupation à coordonner les départs de Palestiniens.

En outre, les activités d’Al Majd sont en parfait alignement avec les déclarations de certains ministres israéliens tels que Bezalel Smotrich, qui avaient ouvertement appelé à la relocalisation des Gazaouis à l’étranger avec l’aide de la communauté internationale. Ce projet correspond également aux modalités de la création à Gaza d’une « Riviera », proposée par le président Trump.

En encourageant l’émigration, Israël remplit son objectif historique de spoliation des terres indigènes, tout en collectant des données précieuses sur la vie des Palestiniens en route vers l’exil. Ce mécanisme rappelle d’ailleurs le plan Paraguay de 1969, dans le cadre duquel le gouvernement israélien avait proposé de payer 60 000 Palestiniens pour émigrer vers ce pays.

« DÉPART VOLONTAIRE », L’ILLUSION DU CHOIX

L’utilisation du terme « départ volontaire » est évidemment trompeuse, puisqu’elle fait passer la coercition pour une décision éclairée. De fait, pour des familles ayant subi deux ans de bombardements, de famine, de malnutrition, de désespoir, de deuils et de pertes incommensurables, le départ n’est pas un choix mais le résultat d’un chantage. La pression matérielle et psychologique à laquelle est exposée la population gazaouie lui retire tout son sens, faisant de « l’émigration volontaire » un euphémisme pour le déplacement forcé. C’est d’ailleurs l’objectif d’Israël : rendre la vie à Gaza impossible d’abord, puis exploiter cette situation pour vider l’enclave de sa population.

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