Le 5 février, Donald Trump énonçait son plan pour Gaza : une prise de contrôle par les États-Unis, une reconstruction faisant du territoire la Côte d’Azur du Moyen-Orient et rien de moins que le déplacement forcé vers l’Égypte et la Jordanie des 2 millions de Palestiniens et de Palestiniennes qui y (sur)vivent. Aussi scandaleux qu’il puisse paraître, ce plan a posé les premiers jalons des discussions sur le chantier colossal que représente la reconstruction de Gaza.
Par Nathalie Janne d’Othée
Plus de 48 000 morts selon le bureau des Nations Unies des Affaires humanitaires. Plus de 70 000 si l’on s’en tient à la méthodologie de la revue scientifique de référence The Lancet, laquelle estime que les morts indirectes devraient, a minima, être multipliées par 4, soit près de 300 000. Plus de 1 400 familles totalement éliminées. Les conséquences du génocide à Gaza sont avant tout humaines. « Le traumatisme psychologique auquel est confrontée la population de Gaza est indescriptible », soulignait l’OMS fin janvier 2025.
Mais la destruction est également physique, matérielle : 65 à 70 % des bâtiments ont été détruits ou lourdement endommagés à Gaza. Outre les foyers, ce sont toutes les infrastructures publiques de la bande de Gaza qui ont été détruites : routes, hôpitaux, écoles, universités, système d’évacuation des eaux usées, des déchets, système de distribution d’eau. On estime ainsi à 42 millions de tonnes la masse de gravats qu’il faudra évacuer, une tâche qui s’avèrera par ailleurs périlleuse vu les nombreuses munitions non explosées ainsi que les corps qui s’y trouvent encore enfouis. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la destruction de la bande de Gaza a atteint des niveaux plus vus depuis la Seconde Guerre mondiale. « Nous estimons qu’environ 60 années de développement ont été perdues dans ce conflit qui s’est déroulé sur 15 mois », a déclaré fin janvier Achim Steiner, l’Administrateur du PNUD.
NETTOYAGE ETHNIQUE
Lors d’une conférence de presse à l’occasion de la visite de Netanyahou à Washington, Donald Trump a surpris tout le monde en proposant son plan. Le président états-unien a annoncé vouloir offrir une vie en « paix et en harmonie » aux Palestiniens de Gaza en les sortant de ce « site de démolition » qu’est devenu Gaza. En d’autres termes, il ne vise rien de moins qu’un nettoyage ethnique de Gaza, soit à déplacer de force les plus de 2 millions de Palestiniens de la bande vers l’Égypte et la Jordanie, deux États qui n’ont par ailleurs pas été consultés au préalable. Plus hallucinante encore est la proposition d’une prise de contrôle de la bande de Gaza par les États-Unis. Si le président états-unien semble avoir rétropédalé quelques jours plus tard, précisant qu’il « recommandait » ce plan, mais n’en « imposerait pas » l’application, sa proposition reste celle par rapport à laquelle les différents acteurs se trouvent aujourd’hui obligés de se prononcer. Paraissant lui aussi surpris par la proposition états-unienne au cours de la conférence de presse du 5 février, le Premier ministre israélien Netanyahou s’est empressé d’accueillir positivement le plan Trump, le qualifiant de remarquable. Même si la perspective d’un contrôle du territoire par les États-Unis n’a jamais fait partie des plans israéliens, le plan semble en effet convenir à un gouvernement israélien dont certains membres n’ont jamais caché leur volonté d’expulser les Palestiniens hors de la bande de Gaza.
Directement concernées par le plan Trump, l’Égypte et la Jordanie en ont toutes deux aussitôt rejeté les termes. Mais les deux États marchent sur des œufs vu leur dépendance aux financements états-uniens. Ils ont donc rapidement annoncé vouloir travailler à une contre-proposition, en concertation avec les autres États arabes.
FRAGILE UNITÉ ARABE
Réunis le 4 mars au Caire, l’Égypte a donc présenté un plan de reconstruction aux États de la Ligue arabe, qui prévoit une reconstruction en deux phases, étalées sur cinq ans : six mois pour déblayer les gravats et assurer des logements temporaires à la population, suivis d’une phase de reconstruction qui s’achèverait en 2030. S’alignant sur l’estimation de la Banque mondiale, l’Égypte avance un coût de 53 milliards de dollars. La reconstruction se ferait sans déplacer la population. Elle serait supervisée par un comité, constitué de personnalités indépendantes et de technocrates palestiniens, sur lequel Autorité palestinienne et Hamas sont tombés d’accord.
Le plan égyptien écarte le Hamas de la gouvernance politique de la bande de Gaza mais ne mentionne pas sa démilitarisation, comme l’exigent Israël et les États-Unis. Le gouvernement égyptien tient ainsi à s’assurer de la coopération du mouvement islamiste palestinien dans la reconstruction. Israël et les États-Unis ont directement annoncé qu’ils rejetaient catégoriquement le plan et continuaient à soutenir le plan Trump. Si l’Union européenne a, quant à elle, accueilli le plan égyptien comme « une base sérieuse pour les discussions sur l’avenir de la bande de Gaza », elle a souligné qu’aucun rôle ne pouvait être dévolu au Hamas dans la future gestion du territoire et que ce dernier ne pouvait plus représenter une menace pour Israël. Plus problématique pour l’unité arabe mais aussi pour le financement du plan, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, absents du Caire le 4 mars, exigent également le désarmement du Hamas.
Il est illusoire d’imaginer une reconstruction de Gaza qui soit découplée d’une solution politique juste et durable pour les Palestiniens.
QUI VA PAYER ?
Différentes sources de financement de la reconstruction sont citées dans le plan égyptien : les Nations Unies, les institutions financières internationales, les pays donateurs, les fonds d’investissement, les agences gouvernementales de développement et les banques de développement. Un fonds fiduciaire serait établi et internationalement supervisé. Reste maintenant le plus difficile : convaincre les financeurs. Cela sera l’objet d’une conférence ministérielle de haut niveau qui sera organisée au Caire dans les prochains mois.
Dans une position sur la reconstruction publiée la veille du sommet de la Ligue arabe, le réseau des ONG palestiniennes (PNGO) insiste par ailleurs sur deux points qui n’apparaissent pas dans le plan égyptien. Premièrement, les ONG palestiniennes demandent qu’Israël soit financièrement tenu pour responsable des destructions qu’il a infligées aux infrastructures civiles à Gaza et en Cisjordanie, et deuxièmement, qu’il ne puisse tirer un quelconque bénéfice économique de la reconstruction. Le fait que ces deux points soient complètement absents des discussions internationales sur la reconstruction de Gaza en dit long sur l’ampleur de l’aval donné à l’impunité israélienne.
LEÇONS DU PASSÉ
À côté des États du Golfe, l’Union européenne fait partie des principaux financeurs potentiels de la reconstruction de Gaza. L’Union européenne s’était fermement opposée au plan Trump, rappelant que « Gaza est une partie essentielle d’un futur État palestinien ». Dans une réaction au rapport de la Banque mondiale sur le coût de la reconstruction, l’UE avait par ailleurs insisté pour que celle-ci soit « fermement ancrée dans un cadre politique et de sécurité plus large », soit « des cadres de sécurité et de gouvernance efficaces, une amélioration significative de l’accès des biens et des personnes à Gaza, et un leadership palestinien en matière de reconstruction. »
En ce qui concerne l’accès des biens et des personnes, des leçons doivent être tirées du passé. En 2014, les bombardements israéliens avaient en effet déjà laissé le territoire exsangue. Un accord avait alors été trouvé entre Israéliens et Palestiniens, avec le soutien des Nations Unies, autour d’un mécanisme temporaire pour permettre l’entrée à Gaza de matériaux considérés comme « à double usage » à des fins de reconstruction, le Gaza Reconstruction Mechanism (GRM). Mais ce mécanisme était l’objet de nombreuses critiques, parce qu’il ne permettait pas de répondre aux besoins de la population de Gaza mais aussi et surtout parce qu’il contribuait à légitimer le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza et ne tenait pas compte du droit à l’autodétermination du peuple palestinien.
Depuis lors, l’absence de réactions internationales a permis à Israël de transformer le blocus en siège complet, sans qu’aucune sanction ne vienne l’en empêcher. Il est dès lors illusoire d’imaginer une reconstruction de Gaza qui soit découplée d’une solution politique juste et durable pour les Palestiniens, soit une solution qui mette fin à l’occupation du territoire palestinien, au blocus de Gaza, et permette au peuple palestinien dans son ensemble d’exercer son droit à l’autodétermination. Comme le soulignait le chercheur palestinien Jehad Abusalim lors d’un webinaire organisé sur la reconstruction par le think tank palestinien Al Shabaka, « La reconstruction ne concerne pas seulement les structures physiques. Il s’agit de restaurer la vie, la dignité, l’avenir et l’espoir des populations. Les habitants de Gaza ont besoin d’espoir. »
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