Comité national pour l’administration de Gaza : quand la technocratie devient un outil de gestion du génocide

Note politique écrite par Yara Hawari, parue sur Al Shabaka traduite par l’ABP

26 janvier 2026

Introduction

L’annonce du Comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), un organe technocratique de 15 membres présidé par Ali Shaath, marque un tournant vers une gouvernance dépolitisée à Gaza, alors qu’un génocide est en cours. Shaath, ingénieur civil palestinien et ancien vice-ministre de la planification et de la coopération internationale, est appelé à diriger une structure de gouvernance intérimaire chargée de gérer la reconstruction et la fourniture de services sous supervision externe. Bien que présentée comme une structure de gouvernance technocratique neutre, le CNAG est plus susceptible de fonctionner comme un appareil de gestion visant à stabiliser les conditions qui rendent possible le génocide, plutôt que de les remettre en cause.

Cette note politique soutient que la gouvernance technocratique à Gaza – en particulier sous supervision américaine, compte tenu du rôle des États-Unis en tant que co-auteur du génocide – ne doit pas être comprise comme une voie vers le redressement ou la souveraineté, mais comme faisant partie d’une stratégie plus large de gestion du génocide.

Le tournant technocratique

Le CNAG a été établi sous la supervision du Conseil de la Paix (CdP) du président américain Donald Trump, dans le cadre de la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu, que le régime israélien a violé à de nombreuses reprises. La composition et le mandat du CdP demeurent flous, malgré son approbation par la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU comme principal organe chargé de superviser la reconstruction et l’administration intérimaire à Gaza. Pourtant, selon son projet de charte diffusé auprès des États susceptibles d’y adhérer, Trump, en tant que président du CdP, dispose de pouvoirs étendus pour façonner la composition de l’organe, contrôler les entités subsidiaires et exercer une influence décisive sur l’orientation stratégique et sa mise en œuvre.

« L’élément le plus frappant du plan de Trump pour Gaza est l’absence totale de toute discussion sur la souveraineté palestinienne.« 

L’élément le plus frappant du plan de Trump pour Gaza est en effet l’absence totale de toute discussion sur la souveraineté palestinienne. Les Palestiniens ont été exclus de toute prise de décision significative, ce qui prive de facto la population de Gaza de toute capacité d’action politique et la subordonne une fois de plus à un contrôle colonial externe.

La composition du CNAG illustre la manière dont l’administration technocratique est mise en œuvre concrètement. Le comité s’est réuni pour la première fois le 15 janvier au Caire. Ses 15 membres palestiniens sont tous originaires de Gaza, et la plupart sont affiliés à l’Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie ou lui sont proches. Leurs domaines d’expertise couvrent les infrastructures, les finances, les télécommunications et la gestion des déchets. Il n’y a notamment qu’une seule femme au sein du comité, Hana al-Tarazi, chargée du portefeuille des affaires sociales.

Le président du comité, Shaath, est un ingénieur originaire de Khan Younis qui a occupé divers postes au sein de l’Autorité palestinienne et joué un rôle important dans le développement des zones industrielles palestiniennes. Dans sa première interview après sa nomination, accordée à une station de radio appartenant à l’homme d’affaires palestinien Bashar al-Masri, Shaath a insisté à plusieurs reprises sur le fait que le CNAG ne jouerait aucun rôle politique dans la gouvernance de Gaza. Il a renvoyé les questions relatives aux modalités du cessez-le-feu et aux délimitations territoriales – y compris l’extension de la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme la nouvelle frontière de facto de Gaza – au CdP de Trump. Il est également resté volontairement vague sur le financement du comité, évoquant les États arabes comme sources potentielles, et s’est montré particulièrement évasif lorsqu’il a été interrogé sur les salaires des membres du comité.

« Ali Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s’unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président », signalant le retour de l’Autorité Palestinienne à la gouvernance de Gaza et l’extension du pouvoir autoritaire du président Mahmoud Abbas. »

Dans cette même interview, Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s’unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président ». Plus tard, lors de la signature du CdP à Davos, Shaath a modifié cette formule en « une seule loi, une seule autorité, une seule arme » – un langage repris mot pour mot dans la présentation de Jared Kushner expliquant la démilitarisation du Hamas et le rôle du CNAG dans l’autorisation de toutes les armes à Gaza. Cette rhétorique marque clairement le retour de l’Autorité palestinienne à la gouvernance de Gaza et l’expansion du pouvoir autoritaire du président Mahmoud Abbas. La nomination de Sami Nasman au portefeuille de la sécurité intérieure, selon certaines sources à la demande de la faction de Mohammed Dahlan au sein du Fatah, souligne encore davantage l’alignement politique du CNAG. Ancien responsable des services de renseignement de l’Autorité palestinienne et opposant de longue date au Hamas, Nasman a été accusé selon les médias de collaborer avec les forces israéliennes pendant le génocide.

La dépolitisation comme politique

Gaza a un besoin urgent d’aide immédiate, de rétablissement et de reconstruction, dont une partie pourrait être facilitée par le CNAG. Mais Gaza a également besoin d’une solution politique mettant fin au génocide, au blocus et à l’occupation. En l’absence d’une telle solution politique, la NCAG servira de mécanisme de gestion du génocide et d’instrument politique consolidant précisément les conditions qui l’ont rendu possible.

« La création du comité national pour l’administration de Gaza s’inscrit dans une stratégie délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. »

En effet, la formation du CNAG s’inscrit dans une approche délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. Elle donne l’illusion d’une participation palestinienne tout en opérant sous l’autorité du CdP de Trump, érodant ainsi concrètement l’autonomie politique palestinienne. En pratique, le CNAG est appelé à jouer un rôle similaire à celui de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie : celui d’un fournisseur de services opérant sous supervision coloniale. Cet arrangement reporte de fait toute résolution politique indéfiniment. Pire encore, en promouvant une gouvernance technocratique au détriment de la justice, de l’autodétermination et de la responsabilité (accountability), cet arrangement perpétue les conditions structurelles qui rendent le génocide possible. En fin de compte, traiter la gouvernance et la reconstruction de Gaza comme de simples défis techniques nécessitant une expertise technocratique masque le génocide en cours et facilite l’évitement de toute responsabilité à son égard.

Refuser le contrôle colonial

La société civile palestinienne, les mouvements populaires, les organisations politiques et les acteurs de la solidarité internationale doivent rejeter les cadres dépolitisés qui opèrent sans cessez-le-feu immédiat et permanent. Ils doivent également exiger des garanties contraignantes contre toute reprise des attaques militaires et réclamer des comptes pour le génocide. Ils doivent insister pour que les dispositifs de reconstruction et de gouvernance reposent sur l’agence politique palestinienne et la prise de décision collective, plutôt que sur une neutralité technocratique imposée sous contrôle colonial externe. L’un de ces exemples est le Gaza Phoenix Framework, un plan de reconstruction élaboré par des experts palestiniens à Gaza et en Cisjordanie.

En outre, les dispositifs sécuritaires qui privilégient le maintien de l’ordre interne entre Palestiniens au détriment de la protection des civils et du rétablissement collectif, ainsi que de la guérison sociale, doivent être étroitement examinés et contestés. Enfin, l’engagement international à Gaza doit rejeter les paradigmes de « stabilisation » et exiger le démantèlement des structures qui rendent possibles le génocide, le blocus et l’occupation.

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