Profitant d’un cessez-le-feu à sens unique, Israël poursuit méthodiquement le grignotage de l’enclave palestinienne et son anéantissement. Avec, en ligne de mire, l’étape suivante : l’expulsion du territoire des survivants du génocide.
Par Gregory Mauzé
« Nous contrôlons maintenant 60% du territoire. Vous savez, nous étions à 50%, nous sommes passés à 60, ma directive est de passer d’abord à 70% […] Nous nous occuperons du reste ensuite. » En proclamant, le 28 mai dernier, sa volonté de s’emparer progressivement de la totalité de la bande de Gaza, Benyamin Netanyahou a montré une fois de plus que l’accord de cessez-le-feu du 9 octobre n’était à ses yeux guère plus qu’un chiffon de papier. Du point de vue des autorités israéliennes, la prétendue trêve n’a jamais constitué qu’une pause tactique dans un plan génocidaire auquel elles n’ont jamais renoncé.
Ligne jaune et ligne orange
Pour mémoire, l’accord conclu sous le patronage des États-Unis entre le Hamas et Israël prévoyait que ce dernier se retire dans une zone de 53% du territoire, appelée elle-même à être évacuée lors d’une deuxième phase du plan. Matérialisée par des blocs de béton, cette « ligne jaune », au-delà de laquelle quiconque était impitoyablement abattu, a été constamment déplacée et les Gazaouis repoussés vers la mer.
Parallèlement, une zone tampon a été imposée aux ONG. C’est vers cette « ligne orange » qu’Israël a étendu son contrôle militaire, amputant le territoire de 11% de plus et enserrant encore davantage sa population. La nouvelle zone ainsi occupée comprend, entre autres, plusieurs structures de l’UNRWA, les principales réserves d’eau, les installations de dessalement et les stations de traitement des déchets. « Il ne s’agit pas seulement d’une réoccupation d’une partie supplémentaire de ce territoire déjà extrêmement restreint. Il s’agit de la suppression de toutes les conditions permettant la vie et la survie dans la bande de Gaza. Dans cette configuration, Gaza deviendrait pratiquement inhabitable », expliquait, le 29 mai dernier sur X, l’ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou-Hassira.
Désastre humanitaire
De fait, la situation humanitaire au quotidien est plus apocalyptique que jamais. Loin de l’afflux d’aide illimité convenu, les volumes livrés restent inférieurs d’un tiers à celui du niveau d’avant-guerre, et l’insécurité alimentaire demeure criante. Alors que 90% des Gazaouis sont déplacés, la promiscuité, l’insalubrité et la privation d’eau favorisent la diffusion de maladies auprès de la population et la prolifération d’insectes et de rongeurs. La poursuite du blocus entraîne également de graves pénuries de fournitures et de médicaments essentiels, alors que 84% des installations médicales sont détruites ou endommagées et que la reconstruction en est au point mort.
Depuis la réouverture du terminal de Rafah vers l’Égypte (seul point d’accès au monde extérieur) en février 2026, seuls 1133 patients ont pu en bénéficier. Durant la même période, 1500 personnes ont succombé faute d’un transfert vital.
Les engagements d’Israël de permettre les évacuations médicales ont, eux aussi, été largement bafoués. Depuis la réouverture du terminal de Rafah vers l’Égypte (seul point d’accès au monde extérieur) en février 2026, seuls 1133 patients ont pu en bénéficier. Durant la même période, 1500 personnes ont succombé faute d’un transfert vital. Selon Le Monde, 20 800 autres sont actuellement en attente d’une évacuation médicale, dont 5300 enfants.
Désarmer le Hamas pour mieux semer le chaos
Parallèlement à ce que beaucoup de Gazaouis décrivent comme une condamnation à mort à petit feu, les bombardements meurtriers se poursuivent et s’accélèrent à un rythme se rapprochant de celui du génocide à pleine échelle. Plus d’un millier de Palestiniens ont ainsi été tués depuis octobre (dont 182 enfants et 110 femmes) et 3000 blessés. Aucune zone n’est épargnée, et la population entière vit dans la terreur du prochain massacre.
Pour justifier ces attaques ciblant prétendument des dirigeants du Hamas – qui, pour sa part, respecte scrupuleusement le cessez-le-feu – Israël invoque la nécessité de désarmer le groupe islamiste, prévue par l’accord d’octobre.
En réalité, le gouvernement de Benyamin Netanyahou s’évertue à torpiller tout processus politique qui doit accompagner cette démilitarisation, notamment en empêchant l’entrée sur le territoire du Comité national pour l’administration de Gaza, instance apolitique, dénuée de pouvoir, censée en assurer la gouvernance. Il a par ailleurs rejeté la proposition des groupes armés palestiniens de remettre une partie de leurs armes à une instance palestinienne ad hoc.
Le prétexte du « désarmement du Hamas » a succédé à celui de « la libération des otages » pour continuer à rendre Gaza invivable.
Faute de transition en bonne et due forme, beaucoup redoutent un vide du pouvoir qui provoquerait effondrement de la sécurité publique, guerre de gangs et règlements de compte à large échelle. « Si le Hamas est désarmé, c’est la guerre civile à Gaza », résumait ainsi le 3 avril le journaliste gazaoui Rami Abou Jamous sur Orient XXI. Si cette perspective n’a rien pour déplaire à Israël, le statu quo lui est tout aussi favorable, le prétexte du « désarmement du Hamas » succédant à celui de « la libération des otages » pour continuer à rendre Gaza invivable.
La valise ou le cercueil
Alors que le « Conseil de paix » censé chapeauter la transition est en état de mort clinique et que Donald Trump navigue à vue dans la région, le plan israélien est, quant à lui, parfaitement clair.
« Une fois que la population de Gaza sera réduite à une masse dispersée, sans société organisée, sans services de base, sans institutions essentielles et, bien sûr, sans leadership, la désintégration complète du tissu social facilitera le passage à la phase suivante, que l’on n’a jamais abandonnée : l’expulsion », analyse Gideon Levy dans le journal israélien Haaretz.
Au cas où des doutes subsisteraient sur les véritables intentions des autorités israéliennes, le ministre de la Défense Israël Katz s’est chargé de les dissiper sur X le 27 mai : « Le plan d’émigration volontaire de Gaza sera également mis en œuvre, en temps voulu et de la manière appropriée », usant du terrifiant euphémisme de rigueur pour désigner le projet de vider le territoire de ses habitants.