Selon des données palestiniennes, les attaques de colons pendant les récoltes des olives ont atteint le nombre record de 259, auxquelles s’ajoutent les restrictions militaires israéliennes. La situation des agriculteurs palestiniens, interdits d’accès à leur champs, s’en trouve plus critique que jamais, comme l’illustre ce reportage du média décolonial israélien +972 Mag.
Par Oren Ziv et Basel Adra
Tôt dimanche matin, Afaf Abu Alia, 53 ans, récoltait des olives avec son frère et ses enfants, ainsi que d’autres familles et des activistes de la présence protectrice, dans un oliveraie près de Turmus Ayya, une ville palestinienne au nord de Ramallah, en Cisjordanie occupée. Elle n’a réussi à emplir qu’un seul panier avant qu’une foule d’une centaine de colons ne descende de la colonie voisine d’Or Nachman.
Armés de bâtons et de pierres, les colons ont commencé à attaquer les récolteurs et les activistes, mettant le feu à plusieurs véhicules. « Nous avions laissé notre matériel dans la voiture de mon frère et nous avons reculé à mesure qu’ils approchaient », a-t-elle raconté à +972. Mais lorsqu’ils sont retournés à la voiture pour fuir, les pneus en avaient été crevés. Des soldats sont arrivés, ont arrêté son frère et ont tiré des grenades lacrymogènes.Suffoquée par les gaz, Abu Alia s’est assise sous un arbre pour attendre son frère. « Soudain, j’ai vu des colons courir vers moi. J’ai essayé de fuir, mais l’un d’eux m’a rattrapée et m’a frappée à la tête et au bras avec un gourdin. Ils ont également canardé les autres personnes à proximité. »(…)
La récolte des olives en Palestine a commencé il y a moins de deux semaines et elle s’annonce déjà comme l’une des plus violentes. Dans une grande partie de la Cisjordanie, les forces armées israéliennes empêchent les agriculteurs palestiniens d’accéder à leurs oliveraies — même dans des zones où l’accès était libre lors de la saison de récolte meurtrière de l’année dernière — et arrêtent et expulsent les activistes internationaux venus les assister. Parallèlement, les colons détruisent les oliveraies, abattent des arbres et les incendient, tandis que les attaques contre les récolteurs se multiplient en fréquence et en gravité.
Selon la Commission palestinienne de lutte contre la colonisation et le Mur, 158 attaques ont été recensées contre les cueilleurs d’olives depuis le début de la saison de récolte, le 9 octobre [NDLR : 259 en date du 7 novembre, selon un nouveau décompte]. Rien que dans la première semaine, 27 villages ont été touchés par des attaques contre les récolteurs, le vol de récoltes et de matériel et la destruction d’arbres.
Le 10 octobre, alors que des activistes palestiniens et internationaux de la campagne de solidarité Zaytoun2025 rejoignaient les agriculteurs dans les champs, un groupe de colons accompagné de soldats a attaqué les récolteurs dans le village de Beita. Bien qu’aucune coordination préalable ne soit requise pour récolter les olives dans cette zone, les soldats ont ordonné aux agriculteurs de partir. Lorsque ces derniers ont refusé d’obéir, les soldats ont tiré sur eux des grenades lacrymogènes, tandis que les colons canardaient et agressaient récolteurs et journalistes. Douze véhicules ont été incendiés, y compris la voiture du photojournaliste de l’AFP Jaafar Ashtiyeh.
Le lendemain, les agriculteurs ont découvert qu’au moins 200 oliviers appartenant aux habitants de Khirbet Abu Falah et de Turmus Ayya avaient été abattus pendant la nuit. « Ils sont arrivés pendant que nous dormions et ont coupé tous les arbres », a déclaré Samir Shouman, propriétaire terrien de Khirbet Abu Falah, à +972. « Nous avons attendu toute l’année ce moment, mais comme vous le voyez, il n’y a pas d’olives et il n’y aura pas d’huile cette année. »
Une fois n’est pas coutume, des soldats israéliens ont accompagné les récolteurs lors de cette visite — largement perçue par les agriculteurs et les activistes comme une tentative de contenir l’indignation publique après l’attaque très médiatisée de dimanche à Turmus Ayya, filmée par le journaliste américain Jasper Nathaniel.
Nathaniel a déclaré à +972 que l’armée avait facilité l’embuscade. « Nous étions piégés par les colons dans une direction. Nous avons essayé un autre chemin et l’armée nous a bloqués », a-t-il dit.
Lorsqu’il est sorti de la voiture pour demander de l’aide aux soldats parce que les colons bloquaient leur sortie, ceux-ci ont pointé leurs armes sur lui. « Ils ont dit qu’ils allaient aider et déplacer les colons, mais ensuite ils ont filé et nous ont laissés avec deux colons sur un quad, dont un armé », a-t-il raconté. « Deux minutes plus tard, 100 colons sont apparus de nulle part et nous ont attaqués. »Moshe Pinchi lui-même, commandant de la police du district de Judée et Samarie — qui avait précédemment déclaré que la protection des colonies primait sur le maintien de l’ordre et sous le commandement duquel la violence des colons a augmenté — a écrit dans un forum interne de la police que « les images ont hanté mon sommeil ». Pourtant, aucune arrestation n’a été effectuée. (…)
« J’ai dû rappeler à l’officier que j’avais failli être tué »
Le lendemain de l’attaque à Turmus Ayya, les récolteurs sont retournés dans leurs champs près de la colonie d’Or Nachman. Établi en 2024 entre Turmus Ayya et Al-Mughayyir en zone B de Cisjordanie, où Israël exerce le contrôle sécuritaire et l’Autorité palestinienne maintient théoriquement l’ordre civil, Or Nachman a été évacué plusieurs fois par l’armée israélienne, mais reconstruit à chaque fois. Les véhicules brûlés de l’attaque précédente bordaient encore la route.
Les forces militaires et celles de l’Administration civile israélienne étaient présentes, probablement en raison de l’attention internationale créée par l’attaque et du fait que de nombreux citoyens américains vivent à Turmus Ayya. Les soldats ont empêché les agriculteurs de récolter à plusieurs centaines de mètres du poste avancé illégal, et même sous la supervision de l’armée, l’un des colons identifiés dans la vidéo de l’attaque a circulé en quad dans les oliveraies en filmant les récolteurs.
Une équipe médico-légale est arrivée plus tard, bien que toute preuve exploitable ait probablement été détruite dans les 36 heures suivant l’attaque. Leur présence était cependant inhabituelle : les enquêtes sur la violence des colons contre les Palestiniens sont extrêmement rares.
Nathaniel, de retour sur les lieux, a déclaré avoir confronté le soldat qui les avait abandonnés. « Il m’a dit qu’il avait vu la vidéo et qu’il était très désolé et que c’était un manquement involontaire », a-t-il raconté. « Je ne l’ai pas cru une seule seconde. »
Il a décrit l’enquêteur de police qu’il avait rencontré comme hostile. « J’ai dû rappeler à l’officier que j’avais failli être tué, qu’il était censé enquêter sur qui l’avait fait. Cela l’a pris au dépourvu, comme s’il avait oublié que c’était là son travail. »
Selon Nathaniel, les enquêteurs semblaient déterminés à imputer l’agression au colon qui a frappé Abu Alia. « Ils étaient prêts à admettre qu’un seul homme avait enfreint la loi. Mais il était clair qu’ils ne voulaient pas impliquer des soldats ou d’autres colons. »
« Ils m’ont même demandé comment je savais que c’étaient des colons et non des Arabes qui me poursuivaient et si je les avais entendus parler hébreu », a-t-il poursuivi. « J’ai refusé de jouer à ce jeu. Je leur ai dit qu’ils savaient aussi bien que moi qu’il s’agissait de colons. » (…)
« Pas une seule olive n’a été laissée sur les arbres »
Outre les attaques contre les agriculteurs, les colons israéliens ont intensifié la destruction des oliveraies palestiniennes — déjà avant le début de la récolte de cette année.
Le 3 octobre au matin, Ayman Ghoneimat, chez lui à Surif, au nord d’Hébron, a vu un groupe de colons masqués descendre d’un poste avancé voisin avec des scies. « Ils ont commencé à couper et briser les branches d’oliviers anciens », a-t-il raconté. « Après environ 20 minutes, ils ont mis le feu aux arbres et sont retournés au poste de colonie qu’ils avaient établi près du village il y a environ cinq mois. »
Le lendemain, Ghoneimat a découvert avec stupeur que les colons étaient revenus pendant la nuit et avaient abattu des dizaines d’autres oliviers anciens dans la même vallée, abritant des centaines d’oliviers et d’autres arbres fruitiers.
« Environ 200 oliviers ont été détruits ce mois-ci par les colons », a-t-il dit à +972. « Cent de ces arbres m’appartenaient, dont 40 très vieux, âgés de 15 à 40 ans. J’avais aussi une nouvelle parcelle plantée plus tôt cette année avec environ 50 jeunes oliviers. Ceux-ci aussi ont été abattus et cassés à la main, de manière délibérée et brutale. »
À Sa’ir, les colons détruisent également des oliveraies avant que les Palestiniens aient pu en récolter les olives. Youssef Salameh Shalaldeh, agriculteur palestinien de Sa’ir, possède avec ses frères environ 30 dunams plantés d’oliviers.
Le 8 octobre après-midi, Shalaldeh et sa famille ont été alertés : des colons récoltaient leurs olives. Arrivés sur place, ils ont vu quatre colons, dont un armé, frapper violemment les branches. Dix minutes plus tard, un véhicule militaire est arrivé, accompagné de la sécurité de la colonie d’Asfar. Au lieu de protéger les agriculteurs, les soldats ont expulsé les Palestiniens de leurs terres, laissant les colons sur place.
Ailleurs à Sa’ir, les colons ont allumé des incendies qui ont ravagé des oliveraies entières. Le 10 octobre, Jaddi Hamdan Shalaldeh, 35 ans, a marché parmi ses arbres desséchés : « Aujourd’hui, nous sommes venus sur nos terres pour cueillir les olives, comme chaque année. Mais nous avions déjà entendu ce qui s’était passé : toute la terre a été brûlée et il ne reste pas une seule olive dont nous pourrions tirer profit. »
Camps de solidarité ciblés
Les autorités israéliennes ont également intensifié leur campagne contre les activistes internationaux venus pour la récolte des olives. La semaine dernière, 32 activistes ont été arrêtés à Burin, près de Naplouse, après que l’armée a déclaré tout le village zone militaire fermée. Initialement, seuls sept activistes ont été expulsés — la police affirmant qu’ils portaient des symboles de l’Union des Comités de Travail Agricole (UAWC), désignée comme « organisation terroriste » par Israël en 2021 — mais les autorités ont ensuite décidé d’expulser tout le monde.
« Nous sommes venus en réponse à un appel à participer à la récolte, pour soutenir les familles menacées », a déclaré Merlin, activiste de solidarité britannique participant à la récolte à Turmus Ayya. « Quant aux mesures contre nous — arrestation et expulsion — les activistes connaissent les risques. Cela ne fait que renforcer notre conviction : si les autorités israéliennes prennent notre présence ici si au sérieux, alors que nous cueillons simplement des olives et nous documentons les agressions, cela prouve combien il est important que des internationaux continuent de venir. »
L’année dernière, le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a créé une unité spéciale pour cibler les activistes étrangers en Cisjordanie et accélérer leur détention et expulsion. Lors de la récolte de 2024, les activistes ont rapporté menaces, intimidations et fausses accusations lors des interrogatoires et 15 d’entre eux ont été arrêtés et expulsés — un chiffre qui, ce mois-ci, a plus que doublé.
« Il est clair que la décision d’expulser les activistes de solidarité et des droits humains était prédéterminée et toutes les “procédures” n’étaient qu’un faux-semblant », explique Riham Nasra, avocate représentant plusieurs activistes expulsés. « Ce n’est pas le résultat d’un examen juridique approprié, mais cela reflète des buts politiques, en laissant les Palestiniens seuls face à la violence des colons. »
Traduit de l’anglais par Ouardia Derriche
Article original paru le 24 octobre 2025 sur +972 Magazine.