Pendant que le génocide se poursuit à Gaza et que le nettoyage ethnique s’effectue à grande échelle en Cisjordanie, le développement continu des colonies rappelle la logique de la stratégie coloniale poursuivie par Israël depuis toujours: annexer un maximum de terres avec un minimum de Palestiniens. Aujourd’hui, cette stratégie est
déployée en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, mais aussi à Gaza. Et qui sait, demain, au Liban et en Syrie.
Par Nathalie Janne d’Othée
Ete 2025
Si l’arrivée de l’actuel gouvernement Netanyahou fin 2022 avait déjà marqué un tournant drastique dans l’annexion de la Cisjordanie, les attaques du 7 octobre 2023 ont ouvert une voie royale à l’agenda le plus extrémiste en la matière, celui des sionistes religieux qui en font partie. Alors que tous les yeux se focalisent sur Gaza, le gouvernement a en effet donné un véritable coup d’accélérateur au processus d’accaparement permanent du territoire.
EN CISJORDANIE, LA STRATÉGIE DU CHOC
Le 9 juin 2024, lors d’une conférence interne du Parti sioniste religieux, Bezalel Smotrich, le ministre des Finances israélien et désormais gouverneur de facto de la Cisjordanie, exposait le plan du gouvernement israélien en matière d’annexion: transfert progressif de la gestion du territoire occupé de l’armée au pouvoir civil (désormais sous ses ordres)¹, mise en place des voies légales pour financer et fournir des services aux «avant-postes» (colonies considérées illégales par Israël lui-même), légalisation d’avant-postes, légalisation des colonies dites agricoles, déclaration de nouvelles «terres d’État» (15000 dunums), allocation de nouveaux budgets pour la sécurité des colonies (1 milliard NIS) et de nouvelles routes pour les colons (7 milliards NIS).
Parallèlement, la violence des colons, déjà à son paroxysme début 2023, a explosé, provoquant le déplacement forcé de plus de 20 communautés palestiniennes dans la zone C. Les communautés pastorales y sont particulièrement touchées. La constitution de nouvelles colonies de bergers a représenté un tournant en termes d’impact sur les Palestiniens de la zone C². Ces colonies sont en effet très efficaces car un petit nombre de colons suffit pour occuper un maximum de terres et en chasser la population palestinienne.
Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, le Conseil de planification territoriale est passé de réunions trimestrielles à des sessions hebdomadaires, approuvant la création de centaines d’unités de logement à la fois. Le 21 janvier 2025 Israël a en outre lancé l’opération «Mur de fer» dans le nord de la Cisjordanie. Les camps de réfugiés y sont les premiers visés: Jénine, Tulkarem, Nour Shams sont vidés de la plupart de leurs habitants. Sur les 77000 réfugiés des trois camps, plus de 40000 personnes ont été chassés, ce qui représente le plus grand déplacement forcé en Cisjordanie depuis 1967.
DES DÉCISIONS PRISES EN SECRET
Mais là ne s’arrêtent pas les superlatifs. Le 27 mai dernier, les médias israéliens révélaient que le gouvernement israélien avait approuvé l’établissement de 22 nouvelles colonies, un record depuis les accords d’Oslo. Au total, l’actuel gouvernement en a approuvé l’établissement de 50. Le nombre d’avant-postes construits depuis lors a, quant à lui, explosé avec 112 nouveaux avant-postes établis en deux ans et demi. À titre de comparaison, de 1996 au début de 2023, moins de 7 avant-postes avaient été créés en moyenne chaque année.
Le gouvernement israélien a en outre décidé d’établir un nouveau cadastre pour répertorier les terres de la zone C en prélude à leur accaparement. Il s’agit une fois de plus d’un mépris total du droit international humanitaire qui interdit à une puissance occupante de procéder à un tel registre foncier.
L’organisation israélienne Peace Now observe par ailleurs que la plupart de ces décisions sont prises par le cabinet de sécurité et donc en secret et sans transparence, ni sur le contenu des décisions, ni sur leurs responsables au sein du gouvernement. L’organisation explique cette précaution par le risque de poursuites par la Cour pénale internationale des dirigeants israéliens.
RECOLONISER GAZA
Le mouvement des colons avait vécu comme un profond traumatisme le démantèlement des colonies de Gaza en 2005 par le Premier ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon. Depuis lors, le mot d’ordre de «retour à Gaza» avait été lancé. À nouveau, l’arrivée de l’actuel gouvernement a rouvert tous les possibles. Dès mars 2023, la Knesset vote une loi mettant fin au plan de désengagement de 2005, rendant possible un nouveau déploiement de colonies à Gaza. Les attaques du 7 octobre ont donc offert l’opportunité au mouvement des colons, et à ses représentants au sein du gouvernement, de mettre cet agenda en œuvre.
Le traumatisme vécu par la population israélienne du fait du 7 octobre permet de promouvoir l’évacuation de toute la population palestinienne de la bande de Gaza et l’occupation du territoire à long terme. Ainsi, dès le 13 octobre 2023, le gouvernement israélien approuve un plan, élaboré par l’institut Misgav, un think tank proche de Netanyahou, pour évacuer l’entièreté des habitants de Gaza. Un an plus tard, ce plan est mis en œuvre par ledit «plan des généraux» qui appelle à vider le nord de la bande de Gaza, tout Palestinien restant dans les zones évacuées étant considéré comme un terroriste et pouvant être éliminé. En mars 2025, une nouvelle administration pour le «départ volontaire» des Palestiniens de Gaza est mise en place sous le contrôle du ministère israélien de la Défense. En mai 2025, l’opération «Chariots de Gédéon» vient compléter le tableau, prévoyant le déplacement forcé de toute la population de Gaza dans une «zone stérile» dans le sud de la bande Gaza, à Rafah. Le Premier ministre Netanyahou annonce alors une «occupation du territoire et une présence israélienne durable à Gaza.»
Et ce qui paraissait quasiment impensable avant le 7 octobre 2023, soit la recolonisation de Gaza, est de plus en plus plausible. Promue pour des raisons de sécurité ou des raisons religieuses, l’idée réussit à prendre place dans les médias et, via les ministres issus du sionisme religieux, dans les discussions politiques. Parmi les plus grandes défenseuses du retour à Gaza, figure Daniela Weiss, une Israélienne de 79 ans qui mène l’organisation de colons d’extrême droite, Nachala. Omniprésente sur les plateaux de télévision israéliens, elle a réussi à obtenir l’engagement de 800 familles prêtes à se réinstaller à Gaza. Dans le documentaire The Settlers réalisée par Louis Theroux sur la BBC, elle confie sa stratégie: «Nous ne forçons pas le gouvernement, nous l’aidons en lui donnant le courage, la capacité, le soutien public et politique.» De l’idée à la réalisation, il n’y a donc plus qu’un pas.
Le plan émis par Donald Trump pour Gaza, visant à la vider de sa population pour en faire une Riviera américaine, a permis de normaliser encore un peu plus l’idée d’une recolonisation de l’enclave côtière.
DEMAIN, LE LIBAN ET LA SYRIE ?
La question aujourd’hui est de savoir où s’arrêtera la poussée coloniale israélienne. En effet, à la suite de son offensive au Liban en 2024, l’armée israélienne y contrôle encore des territoires. Et après la chute de Bachar al Assad en décembre 2024, elle s’est également déployée dans plusieurs zones dans le sud de la Syrie. L’occupation israélienne de ces territoires a donc déjà attiré l’attention du mouvement des colons, et en particulier de l’organisation Uri Tsafon. Celle-ci promeut déjà activement la colonisation du Liban et de la Syrie. «Nous n’attendons pas que l’État nous dise “Venez”; nous travaillons pour que cela se produise», précise son fondateur Amos Azaria. «Dans un premier temps, nous nous installerons là où nous le pourrons. Il n’y a pas d’intérêt pour un lieu spécifique; le plus important est d’être de l’autre côté de la barrière. Nous devons lutter contre le tabou de la frontière établie par la France et l’Angleterre il y a 100 ans [NDLR : référence aux accords de Sykes-Picot, qui ont dessiné les frontières dans la région en 1916]. Nous vivrons à la frontière libanaise, si Dieu le veut, et si nous sommes là, la frontière se déplacera vers le nord et l’armée la gardera.»
En 1967, les premiers colons qui se sont établis en Cisjordanie devaient être regardés comme des farfelus. Aujourd’hui ils sont quelque 750000 à vivre en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. D’une idée marginale, la recolonisation de Gaza est devenue aujourd’hui plus que jamais plausible. Si Israël continue à bénéficier d’une impunité totale dans la poursuite de sa politique coloniale, il ne serait pas étonnant d’assister demain à une colonisation israélienne au Liban et en Syrie. Pour rappel, le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a décrété l’obligation des États tiers de ne pas reconnaître, ni porter aide ou assistance à l’occupation et à l’annexion illégales du territoire palestinien par Israël.
¹ Gregory Mauzé, «Les colons obtiennent les clés de la Cisjordanie», Palestine n°95, 1er trim. 2023.
2/ Marianne Blume, «Technique de nettoyage ethnique: les avant-postes agricoles», Palestine n°97, 3e trim. 2023.