Répression du mouvement pro-Palestine aux Etats-Unis : mécanique d’une chasse aux sorcières

La répression anti-palestinienne qui sévit depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche est souvent comparée au maccarthysme, période de purges visant à débarrasser les États-Unis de la « menace communiste » pendant la guerre froide. À ceci près que la chasse aux sorcières qui cible les militants contre le génocide vise ici à protéger un régime étranger criminel.

Par Selma Mellas
Ete 2025

Mahmoud Khalil, étudiant palestinien à l’université de Columbia à New-York et résidant légalement aux Etats-Unis, s’est vu suspendre son titre de séjour et détenu sans chef d’accusation dans un centre des services d’immigration depuis le mois de mars. Son crime ? Son rôle dans la mobilisation étudiante de Columbia, au printemps 2024, contre le génocide à Gaza. Au cours des derniers mois, son nom est devenu le symbole de la répression de la solidarité pro-Palestine par l’administration Trump et les universités états-uniennes, le théâtre premier de cette répression. Mais quels sont les mécanismes qui sont en jeu ?

LES CAMPUS UNIVERSITAIRES AMÉRICAINS, LABORATOIRE D’UN PROJET LIBERTICIDE
En janvier 2025, Trump signait un nouveau décret prévoyant le déploiement d’un arsenal d’outils juridiques au niveau fédéral afin de lutter contre ce qu’il appelle « une explosion de l’antisémitisme ». Un objectif qui vise essentiellement à mater la mobilisation universitaire pour les droits du peuple palestinien et ce, sur plusieurs fronts. D’une part, le gouvernement fédéral suspend les visas et les titres de séjour des étudiants et des membres du personnel académique étrangers ayant participé à des actions de solidarité avec le peuple palestinien, qui se trouvent donc menacés d’expulsion. D’autre part, l’administration présidentielle s’en prend à nombre d’établissements de l’enseignement supérieur, accusés de ne pas avoir été capables d’endiguer le présumé « harcèlement antisémite » en leur sein. D’abord, en requérant contre certains d’entre eux une enquête du ministère de la Justice. Ensuite, en les menaçant d’une rupture de leur financement si elles ne se plient pas aux exigences du gouvernement. Celles-ci vont de la suspension des étudiants ayant pris part aux occupations à la mise sous tutelle de certains centres de recherche comme le département des Études du Moyen-Orient. Notons que, malgré l’adoption de toutes les injonctions du gouvernement, Columbia s’est tout de même vu retirer 400 millions de dollars de subventions.

INSTRUMENTALISATION DE LA LUTTE CONTRE L’ANTISÉMITISME
Le décret présidentiel doit être replacé dans le contexte de l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme, symbolisée par la définition contestée de l’antisémitisme de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance)¹. De fait, on peut douter du fait que la lutte contre la haine anti-Juifs soit réellement la motivation première de l’administration Trump. En effet, en sous-entendant que la menace antisémite émanerait exclusivement du mouvement pro-Palestine, elle ignore complètement la source de danger pourtant manifeste que représente le suprémacisme blanc pour la population juive. Si l’intention de Trump était réellement de lutter contre cette forme de discrimination, il aurait adopté une approche holistique en en examinant les sources profondes, y compris dans ses rangs et son idéologie d’extrême-droite. Or les comités chargés d’élaborer des recommandations contre l’antisémitisme à destination des universités ne comptent souvent aucun académique ayant étudié les questions d’Histoire juive ou de l’antisémitisme. Du reste, les politiques du président américain comportent un angle mort de taille : l’existence d’un mouvement juif critique d’Israël, aux premières lignes de la mobilisation palestinienne aux USA depuis plus de 20 mois… Celui-ci souffre également des politiques répressives de Trump contre le secteur académique, puisque des organisations telles que Jewish Voice for Peace se sont vu bannir de certains campus et que les nombreux étudiants et membres du personnel académique juifs ayant participé aux occupations de leur institution se voient sanctionner au même titre que les autres. Le projet du gouvernement étatsunien ne vise donc qu’à instrumentaliser la juste cause de la lutte contre l’antisémitisme au profit du démantèlement des valeurs démocratiques et de la défense des intérêts d’un allié, coupable de génocide.

LE RETOUR DE LA « GUERRE CONTRE LE TERRORISME » ?
La sécurité nationale a souvent été invoquée pour justifier la détention et la déportation d’étudiants étrangers ayant pris part à la mobilisation antigénocide. Cette invocation vise non seulement à rendre celle-ci illégitime, mais également illégale, évoquant ainsi le cas d’école de la « guerre contre le terrorisme » post-11 septembre. Cette période, au nom de la préservation de la sécurité nationale, était caractérisée par une expansion des pouvoirs exécutifs aux dépens des libertés individuelles : surveillance de masse, dissolution de nombreuses organisations suspectées de financer des groupes terroristes, incarcération d’individus arabo-musulmans sans procès. Le parallèle est glaçant, et comme en son temps, l’arbitraire est la règle. Aujourd’hui, ce ciblage ne se limite plus aux individus arabes et musulmans (bien qu’ils soient visés de façon disproportionnée) mais s’étend à toutes les voix pro-Palestine. Le danger ne résiderait plus du côté d’un groupe hostile se trouvant à l’étranger, mais proviendrait d’un ennemi intérieur en expansion. Les conséquences de l’impérialisme américain semblent donc à présent toucher sa propre population, estompant la limite entre politique nationale et étrangère. Le zèle avec lequel Trump s’attache à persécuter les militants pro-palestiniens éclaire une réalité gênante pour le mouvement Make America Great Again : l’« America First » n’a plus cours dès lors que les intérêts israéliens sont en jeu. Toute menace à la domination d’Israël est ainsi interprétée comme une attaque directe des États-Unis et toute contestation du sionisme devient un acte de subversion nationale.

MENACE POUR LA DÉMOCRATIE
À la suite de ces épisodes, les experts alertent : la répression du mouvement pro-Palestine aux États-Unis crée un dangereux précédent pour la démocratie au sens large. En ce sens, la mise sous silence des militants anti-génocide sert de test et signale ainsi un risque de fragilisation d’une série de droits constitutionnels. En effet, le 1er amendement de la Constitution américaine garantit la liberté d’expression et d’association, laquelle s’applique à toutes les personnes se trouvant sur le sol américain, peu importe leur citoyenneté. Par ailleurs, Trump viole gravement la liberté académique. Étudiants et corps enseignant sont à présent terrorisés à l’idée d’exprimer des idées allant à l’encontre des directives de la Maison Blanche, craignant des représailles. Plus inquiétant encore, ces initiatives instaurent un précédent qui risque d’être appliqué bien au-delà du mouvement pro-Palestine. Si la Maison Blanche est autorisée à franchir cette « ligne rouge » pour la Palestine, qu’est-ce qui l’empêchera de s’en prendre aux professeurs qui enseignent l’Histoire de l’esclavage ou le changement climatique, ou d’étendre les sanctions visant les étudiants étrangers aux citoyens américains naturalisés ? En définitive, cette réponse du gouvernement est le signe d’un changement dans le rapport de force, qui se traduit par le soutien croissant de l’opinion publique américaine en faveur du peuple palestinien². En ce sens, la répression de la solidarité palestinienne n’est que le reflet de l’incapacité des défenseurs d’Israël à gagner le débat sur le terrain des idées.

¹ Alice Garcia, « La définition de l’antisémitisme de l’IHRA, une arme contre la défense des droits du peuple palestinien », Palestine n°96, 2e trim, 2023.
² Laura Silver, “How Americans view Israel and the Israel-Hamas war at the start of Trump’s second term”, Pew Research Center, 8 avril 2025.

ET CHEZ NOUS ?
Par Gregory Mauzé
Si nous sommes encore loin du climat de persécution anti-palestinien qui prévaut outre-Atlantique, certains signaux sont inquiétants en Europe, où comme aux USA, l’opinion publique tolère de moins en moins l’alignement sur Israël. En Allemagne, des organisations de défense des droits humains comme Amnesty International ou le Human Rights Research Center ont dénoncé, au cours des derniers mois, des velléités d’étouffer la solidarité avec la Palestine. À Berlin, en avril 2025, les autorités ont par exemple ordonné la déportation de quatre militants étrangers (deux Irlandais, un Polonais et un Américain) sans condamnation judiciaire, en invoquant leur participation à des manifestations en soutien à Gaza. En France, la criminalisation des collectifs pro-palestiniens a franchi un nouveau palier avec la volonté de dissoudre Urgence Palestine, pendant que se multiplient les inculpations sous le faux prétexte d’apologie du terrorisme.

Si, en Belgique, le climat reste plus respirable que chez nos voisins pour les militants pour les droits des Palestiniens, il n’en est pas pour autant pleinement serein. Place de la Bourse, à Bruxelles, les rassemblements quotidiens contre le génocide ont ainsi fait l’objet d’une répression policière violente au cours du mois de mai 2025 et ont débouché sur l’arrestation et la maltraitance de plusieurs manifestants. Le projet d’interdire, sur des bases légales douteuses, l’organisation de défense des prisonniers Samidoun constitue également un motif d’inquiétude pour tout le mouvement.

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