Alors que de grands médias se répandaient en fausses informations sur le contexte des viols du 7 octobre 2023 (1), les témoignages révoltants (2) de prisonnières et de prisonniers palestiniens violés restent pour ainsi dire invisibles. Indignation tonitruante dans un cas, silence honteux dans l’autre. Sauf dans les officines des droits humains.
Par Marianne Blume
En Israël, le viol de prisonniers n’est pas nié ; il est même approuvé, voire encouragé. Depuis la vidéo du viol commis à Sde Teiman, le « Abu Ghraib israélien », et les réactions publiques, y compris de responsables politiques, l’affaire est claire. Outre le fait que les auteurs ont revendiqué fièrement leur acte et n’ont toujours pas été condamnés, la procureure qui a permis la diffusion de la vidéo a été arrêtée car, selon Netanyahou, la fuite de la vidéo est « l’attaque propagandiste peut-être la plus grave que l’État d’Israël ait connue depuis sa création. »
Propagandiste ? Vous avez bien lu. L’important, c’est l’image que la vidéo a donnée d’Israël ; le fait de viol lui-même n’est pas mis en cause.
Le viol, une atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne
Il y a une littérature abondante sur les conséquences physiques et psychologiques d’un viol. On sait combien l’événement est traumatique et affecte la vie de la personne. Il en est de même pour les prisonnier·ères palestinien·nes. Dans les témoignages, on entend la souffrance :
« J’ai souffert d’une grave dépression psychologique et d’une profonde humiliation ; j’ai perdu le contrôle parce que je n’aurais jamais pu imaginer vivre une telle expérience. », dit un prisonnier.
« Ils ont bafoué notre dignité et détruit notre moral et notre foi en la vie. Je voulais poursuivre mes études ; aujourd’hui, je suis perdu après ce qui m’est arrivé. », déclare un autre.
Une femme dit qu’elle aurait voulu mourir à chaque instant.
Lara Sheehi, psychologue clinicienne et chercheuse à l’université George Washington d’Afrique du Sud, explique que les témoignages des prisonniers politiques palestiniens révèlent que l’humiliation est au cœur de la torture. Une humiliation renforcée. En effet, des prisonnier·ère·s attestent que des photos ou des vidéos de ces abus sexuels ont été systématiquement prises. Des soldats se les montraient et menaçaient leurs victimes de les propager sur les réseaux sociaux afin d’anéantir à jamais leur réputation. On connaît les effets dévastateurs de ce genre de pratique.
En fait, la propagande israélienne ayant accusé le Hamas d’avoir une politique systématique de viol, tout homme palestinien est un violeur pour les soldats, les gardiens de prison et les policiers. Dès lors, ils prennent leur revanche sur les corps des prisonniers, hommes et femmes.
« Lorsqu’on a amené des civils israéliens pour assister à la torture de Palestiniens nus, dans ce qui a été décrit comme une scène “digne d’un zoo”, les soldats leur ont dit : “Ce sont des terroristes du Hamas qui vous ont tués et ont violé vos femmes le 7 octobre” », témoigne Omar Abu Mudallah à l’Euro-Med Human Rights Monitor. Il a lui-même subi cinq fois cette épreuve.
Mosab Abu Toha a expliqué à Ryan Grim, de Drop Site News, que lors de son enlèvement, il avait été forcé à se déshabiller entièrement, tandis qu’un soldat israélien « parlant très bien arabe » lui disait : « Vous avez violé nos femmes… On va te montrer. » Pour ces soldats, le viol de Palestiniens, hommes comme femmes, est clairement un moyen de se venger.
Le viol, une atteinte à la cohésion de la société palestinienne
Sans doute la vengeance est-elle un motif pour l’individu israélien. Mais le viol, étant devenu une pratique généralisée dans le système carcéral israélien, est en outre symptomatique d’autre chose que de la simple vengeance. Par la torture (et spécifiquement le viol) de tout individu simplement parce qu’il est palestinien, Israël veut anéantir individuellement mais aussi collectivement les Palestiniens.
En effet, l’humiliation est ressentie par toute la société et la solidarité intracommunautaire en est susceptible de s’affaiblir. Il faut donc saluer le courage de ces hommes et de ces femmes qui ont osé témoigner, car, ce faisant, ils deviennent acteurs du récit, reprennent du pouvoir sur leur vie et, par leur nombre, interpellent toute la société.
L’autre but du viol est aussi d’instiller la peur chez celles et ceux qui sont hors de la prison, chez celles et ceux qui voudraient s’organiser et résister. Basil Farraj, professeur adjoint à l’université de Birzeit, dénonce ainsi tout le système carcéral qui, pour lui, « remplit également une fonction politique plus large, celle de créer une population docile et dépolitisée ». En effet, dit Samah Jabr, célèbre psychiatre et psychothérapeute palestinienne, le viol inocule la peur, pour enlever leur puissance d’agir aux Palestiniens et les paralyser politiquement. En ce sens, le viol est une arme politique qui vise la société palestinienne dans sa capacité d’agir, de résister.
LE VIOL, UNE ARME AU SERVICE DU COLONISATEUR
La déshumanisation du colonisé est un trait constitutif de la colonisation. Les Palestiniens n’y échappent pas : dès le lendemain du 7 octobre, le ton était donné par le ministre de la Défense, Yoav Galant, qui déclarait : « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence. » À partir de là, tout devient possible, de la fabrication de la famine au viol. Rana Sharif, chercheuse postdoctorale à l’université de Californie à Berkeley, souligne que ces actes de violence sexuelle ne constituent pas une anomalie. Et de fait, de précédents rapports font état des mêmes pratiques mais, depuis le 7 octobre, elles se sont généralisées. Pour elle, « Les violences sexuelles, les viols et les violences sexistes sont au cœur de la logique génocidaire de l’État colonial. (…) Ce sont des instruments pour asseoir son pouvoir, affaiblir les Palestiniens et les dépouiller – au sens propre comme au figuré – de leur dignité et de leur intégrité. »
Par ailleurs, dans son dernier rapport concernant les témoignages de viols systématiques et de tortures sexuelles commis dans les centres de détention israéliens, le PCHR (Palestinian Center for Human Rights) concluait que les traitements infligés par les forces armées, les services de renseignement et les employés de l’administration pénitentiaire israélienne non seulement remplissaient les critères de la torture au regard du droit international, mais relevaient également de la définition du génocide dans la mesure où ils causent 1) des dommages physiques ou mentaux graves aux membres du groupe et 2) soumettent délibérément le groupe à des conditions d’existence entraînant sa destruction physique totale ou partielle.
IMPUNITÉ
Le viol et les sévices sexuels ne sont pas anodins. Ils visent à détruire l’individu et à miner sa société de l’intérieur. L’emprisonnement, la torture et le viol sont des outils qui collaborent au génocide. Tous contribuent à l’occupation du territoire par l’annihilation des Palestiniens. C’est l’impunité que leur assurent les gouvernements occidentaux qui permet à Israël de commettre ces crimes. Et ce sont nos gouvernements qui refusent de le sanctionner, en dépit des appels répétés de leurs citoyens et de leurs sociétés civiles.