Inébranlables et fortes : chroniques de la résistance des femmes palestiniennes

L’histoire palestinienne n’est pas seulement celle de la dépossession et de l’occupation: c’est aussi celle d’une résistance multiforme dans laquelle les femmes ont joué un rôle central, mais trop peu connu.

par Shameer Modongal et Ashly K Ramachandran

Jusqu’à l’Intifada de 1987, la perspective orientaliste occidentale présentait les femmes palestiniennes comme dépendantes des hommes et dépourvues d’agentivité propre, contribuant ainsi à leur oubli dans les récits historiques. Ainsi, la question des femmes palestiniennes est-elle absente de presque tous les récits historiques de la Palestine¹.

AVANT 1948 : MOBILISATIONS NATIONALES ET STRUCTURATION FÉMININE

Les femmes palestiniennes ont été activement impliquées dans la lutte contre le mouvement sioniste dès ses débuts. Elles manifestent notamment contre la Déclaration Balfour en 1917 et fondent des organisations, telle l’Association des femmes arabes de Palestine en 1921. En 1929, diverses organisations féminines du monde arabe se sont réunies pour tenir le premier Congrès des femmes arabes de Palestine à Jérusalem, étape majeure dans le mouvement des femmes palestiniennes. Durant la Grande Révolte arabe (1936-1939), les femmes soutiennent activement la résistance. Les hommes étant fréquemment absents ou tués, les femmes ont assumé la responsabilité supplémentaire de générer des revenus, gérer les dépenses quotidiennes et assurer la subsistance de leurs familles. Cette période marque une politisation accrue et une affirmation du rôle public des femmes.

1948–1967 : NAKBA, DISPERSION ET RÉORGANISATION

La Nakba de 1948 provoque l’exil massif et la destruction des structures sociales palestiniennes. Les femmes, souvent responsables de la survie familiale dans les camps de réfugiés, voient leur militantisme se transformer. L’urgence humanitaire limite l’action politique directe, mais des organisations féminines continuent d’opérer à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza. La création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1964 marque un tournant. L’Association des femmes palestiniennes (1965) et l’Union générale des femmes palestiniennes (GUPW) (1965) ont centralisé l’action féminine. Après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza en 1967, la GUPW a mis en place des centres d’urgence et des refuges. Elle a également soutenu les réfugiés dans plusieurs pays et offert des formations au maniement des armes aux femmes engagées dans la lutte de libération. À la fin de 1967, 68 organisations féminines palestiniennes étaient actives dans la philanthropie et le travail social (Samaroo 2018). Elles liaient la question des droits des femmes à celle de la libération nationale.

LUTTE ARMÉE ET INTIFADA

À partir de la fin des années 1960, certaines Palestiniennes participent aussi à la lutte armée. Des figures comme Leila Khaled ou Dalal Mughrabi deviennent des symboles d’un engagement qui défie les normes de genre. Parallèlement, des comités féminins se développent dans les villes, villages et camps, notamment le Women’s Work Committee (1978), qui met en avant les besoins spécifiques des femmes rurales et réfugiées. Pendant la première Intifada (1987-1993), les femmes jouent un rôle décisif : organisation de boycotts, des réseaux d’approvisionnement, d’écoles clandestines, de manifestations et de confrontations avec l’armée. Elles contestent simultanément l’occupation, le patriarcat interne et les inégalités professionnelles. Toutefois, malgré leur participation, elles restent marginalisées dans les négociations politiques ultérieures.

APRÈS OSLO : « ONGISATION » ET REDÉFINITION DE L’ÉMANCIPATION

Les accords d’Oslo (1993) transforment le paysage militant. Le financement international favorise la professionnalisation des ONG et un recentrage sur des programmes de « développement » et d’« autonomisation économique ». Si ces initiatives apportent des ressources, elles déplacent l’attention de la résistance politique vers des projets techniques dépendants des bailleurs internationaux. Au lieu d’aborder les problématiques multiples qui touchent les femmes palestiniennes, leurs organisations ont été incitées à se concentrer sur la lutte contre la discrimination de genre et la suprématie masculine au sein de la société palestinienne. Ce recentrage a conduit à la marginalisation du contexte plus large de l’occupation israélienne, qui affecte profondément la vie des femmes palestiniennes. Cette redéfinition est illustrée par une campagne, menée en 2019 par des agences des Nations Unies, des organisations internationales et des ONG en Palestine, qui s’est focalisée sur la violence domestique contre les femmes. Il est notable qu’aucun des cinq objectifs principaux de cette campagne ne concernait la fin de l’occupation israélienne. À mesure que les bailleurs de fonds internationaux définissaient de plus en plus les agendas des organisations de femmes, la résistance contre Israël a diminué, illustrant les effets néfastes des Accords d’Oslo et de l’« ONGisation » ultérieure sur la lutte des femmes palestiniennes contre l’occupation israélienne.

VIOLENCES STRUCTURELLES ET CONTINUITÉ DE LA RÉSISTANCE

Sous occupation, les femmes palestiniennes subissent arrestations, violences physiques et sexuelles, entraves à la mobilité, entraves à l’accès aux soins et à l’éducation. Les points de contrôle, la détention (lire encadré page 9) et les incursions militaires affectent particulièrement les femmes enceintes, les étudiantes ou les prisonnières. La violence n’est pas seulement ponctuelle : elle s’inscrit dans un système de contrôle territorial et social. Dans les cycles récents de guerre, notamment à Gaza, les femmes se retrouvent en première ligne de la survie quotidienne : organisation des abris, gestion de la pénurie, maintien des liens familiaux, soins aux blessés. Malgré les épreuves et les violences, les femmes palestiniennes ne sont pas de simples victimes passives. Les récits occidentaux qui les présentent uniquement comme opprimées sont partiaux et limités. En réalité, elles ont continuellement démontré résilience et agentivité face à l’oppression. Une part significative d’entre elles transforment les crises en sources de force et de détermination, faisant de leur souffrance un catalyseur de leur lutte. Cette résistance active se manifeste sous diverses formes, allant de la participation aux manifestations, de l’activisme politique à l’engagement dans la résistance armée. Il est donc essentiel de reconnaître les fonctions dynamiques et multiples qu’elles assument. Au-delà de la confrontation directe, les femmes incarnent le sumud (« ténacité »), forme de résistance quotidienne consistant à rester sur la terre, préserver la mémoire et transmettre l’identité. Elles jouent un rôle central dans l’éducation politique des enfants, la préservation du patrimoine, la production artistique et documentaire. Cette résistance culturelle constitue une stratégie de survie collective face aux tentatives d’effacement.

CONCLUSION

À la différence d’organisations féminines occidentales, souvent centrées sur la lutte contre la société patriarcale, les organisations de femmes au Proche-Orient font face à des oppressions multiples : déplacement, statut de réfugiées, dépossession, perte de biens et de ressources… L’histoire des femmes palestiniennes est donc indissociable de celle de la résistance nationale. De la mobilisation anti-coloniale à la survie sous les bombardements de Gaza, elles ont combiné action politique, lutte armée, travail social et résistance culturelle. Leur combat ne se limite ni à la sphère domestique ni à la seule revendication d’égalité interne : il s’inscrit dans une lutte globale contre l’occupation, la dépossession et la domination. Comprendre leur trajectoire impose donc de penser ensemble libération nationale et émancipation féminine, comme deux dimensions d’un même processus historique toujours en cours.

Référence de la publication originale : « Steadfast and Strong: Chronicles of Palestinian Women’s Resistance », teach at the Department of Islamic and West Asian Studies, Kerala University. Vol. 59, Issue No 48, 30 Nov, 2024. Cet article a été édité pour des besoins de concision.

1/ Fleischmann, E (2003) : The Nation and its ‘New’ Women: The Palestine Women’s Movement, 1920–1948, Berkeley : University of California Press.

Les prisonnières politiques palestiniennes doivent lutter sur un double front, par Nathalie Janne d’Othée
Si le rôle des femmes palestiniennes en soutien de leurs maris ou fils incarcérés est souvent visibilisé, on parle moins souvent de celles qui se retrouvent derrière les barreaux. Il y a pourtant toujours eu des prisonnières politiques palestiniennes. Et par rapport à celles des hommes, les expériences carcérales des femmes revêtent des particularités liées à leur genre.
Paru dans le bulletin Palestine n°96 (2e trim. 2023)

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