Occupation et patriarcat : la double résistance des Palestiniennes

Communes à toutes les sociétés, les oppressions de genre se superposent en Palestine aux oppressions liées à l’occupation et à l’apartheid, sans qu’il soit toujours possible de les distinguer les unes des autres.

Par Juliette Léonard

Les femmes palestiniennes s’organisent pour revendiquer leurs droits dès la fin du 19e siècle. Mais c’est durant les années 1980 que les combats féministes, sans être forcément nommés comme tels, prennent véritablement forme. Les Palestiniennes dénoncent le sexisme qu’elles subissent ainsi que ses expressions au sein du récit national. Elles agissent afin de mettre en lumière les violences sexistes ou encore pour pouvoir transmettre la nationalité palestinienne à leurs enfants.

Néanmoins, cette lutte pour les droits des femmes est intrinsèquement liée à celle contre la colonisation. De fait, celle-ci affecte de manière centrale leurs conditions de vie : elle complique leur accès aux soins, augmente leur propre travail de care, les précarise, limite leurs possibilités d’éducation, menace leurs lieux de vie, fragilise les différentes institutions qui leur viennent en aide de même que les associations… À titre d’exemple, l’accouchement est rendu particulièrement compliqué et ne peut que rarement se faire de manière saine et sécurisée, a fortiori dans un contexte génocidaire depuis le 7 octobre 2023.

De manière générale, il est plus difficile de dénoncer les violences faites aux femmes dans une situation nationale d’instabilité et de précarité.

UN CERCLE VICIEUX

Comme partout, la situation socio-économique influe sur les violences faites aux femmes au sein du cercle familial. Particulièrement quand les checkpoints, les zones de guerre, l’impossibilité de se déplacer au sein du pays,… accroissent l’isolement des femmes et les éloignent de potentiels réseaux de solidarité. Les violences au sein de la famille ne peuvent être détachées de leur contexte politique : un cadre sociétal inégalitaire qui isole, crée de la dépendance et précarise est un terreau fertile pour les violences conjugales1. Par ailleurs, « plus la menace extérieure est grande, moins les femmes ont la possibilité de soulever les questions qui se posent au sein de la famille et d’y faire face, particulièrement celles qui sont l’objet de controverses ou touchent des cordes sensibles de la société palestinienne, comme les questions liées au genre et au système patriarcal »2. De manière générale, il est plus difficile de dénoncer les violences faites aux femmes dans une situation nationale d’instabilité et de précarité. Il en va de même pour la possibilité de divorcer.

CONTRE UNE VISION ORIENTALISTE ET RÉDUCTRICE

Nous le voyons, les violences sexistes ne peuvent être comprises sans la prise en compte du cadre socio-économique et colonial. Cela ne signifie pas que les Palestiniens ne sont pas capables de sexisme et que tout repose sur les politiques israéliennes, mais qu’il faut articuler les deux pour comprendre comment ce sexisme s’exprime. En effet, lorsque tout devient incontrôlable, les femmes deviennent l’objet de tentatives de reprise de contrôle. « Avec la perte de la terre, s’opère une cristallisation sur la femme, qui devient une sorte de signifiant national de l’honneur. »3

Ces mises en perspective évitent le piège des interprétations orientalistes et culturalistes qui analysent le sexisme des Palestiniens comme une particularité culturelle qui serait propre aux hommes arabes et/ou musulmans. En plus d’éviter soigneusement de regarder l’importance des violences faites aux femmes dans les pays « occidentaux », cette vision fait appel à un imaginaire colonial qui, depuis plus d’un siècle, dessine un « Orient » où les hommes sont foncièrement sexistes et les femmes des victimes à secourir (lire article page 12). Pourtant, nous l’avons vu, les femmes palestiniennes mènent de nombreux combats et s’il est une chose à faire depuis nos pays, c’est d’accepter d’apprendre de leurs regards et de soutenir leurs luttes.

Les Palestiniennes ont aussi dénoncé les violences spécifiques vécues par les femmes en prison et ont participé à lever le tabou sur celles-ci.

LA RICHESSE D’UN COMBAT

Face à cette situation où s’entremêlent patriarcat et colonisation, les femmes palestiniennes mènent de nombreuses actions pour leurs droits et ont mis en place différentes associations et des maisons des femmes. Pour ne citer que quelques exemples : c’est en Palestine que s’est ouverte la première section en études de genre du monde arabe. Les Palestiniennes ont aussi dénoncé les violences spécifiques vécues par les femmes en prison et ont participé à lever le tabou sur celles-ci4. En 2019, partout en Palestine, des femmes ont également participé au mouvement Tali’at (« Celles qui se lèvent ») pour dénoncer les féminicides et les violences familiales, la domination patriarcale palestinienne ainsi que la colonisation israélienne5. Notons qu’au sein de ces luttes féministes, des tentatives de rencontre avec des féministes israéliennes ont existé durant les années 90 et 2000. Ces rencontres se sont soldées par un échec, tant la situation des femmes palestiniennes et des femmes israéliennes est totalement asymétrique. Les similarités qu’elles rencontrent dans leurs vies de femmes se heurtent au gouffre qui existe entre leurs conditions respectives du fait de l’occupation.

Le mouvement des femmes palestiniennes est pluriel : il s’articule, ou non, avec d’autres luttes comme celles pour les droits LGBTI+ ; il est traversé par les différentes tendances qui coexistent au sein de la société palestinienne ; il porte diverses revendications selon qu’il est mené par des Palestiniennes en Israël, à Gaza ou en Cisjordanie. Néanmoins, ce combat est toujours double : les Palestiniennes luttent pour leurs conditions de vie en tant que femmes, mais elles l’associent toujours à une lutte pour la libération nationale aux côtés des hommes.

1/ Palestine Women’s Movement, 1920–1948, Berkeley: University of Luc Thériault et Carmen Gill, « Les déterminants sociaux de la santé et la violence conjugale: Quels sont les liens? », Service social, vol. 53, n° 1, 2007, p. 75-89.
2/ Dhoquois-Cohen, R., Les femmes palestiniennes face au conflit, à l’occupation et au patriarcat. Confluences Méditerranée, 55(4), 2005, p. 67-76.
3/ Pirinoli, C., Genre, militantisme et citoyenneté en Palestine, Nouvelles Questions Féministes, 26(2), 2007, p.73-91.
4/ Latte Abdallah, S., Des féminités mobilisées et incarcérées en Palestine, Critique internationale, 60(3), 2013, p. 53-69.
5/ Juliette Léonard, «À propos des luttes des femmes palestiniennes : interview avec Sandrine Mansour », cvfe.be, février 2024.

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