Article paru dans le n°102 du trimestriel Palestine, automne 2024
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Après plus d’un an de génocide, quels effets sur la santé mentale de celles et ceux qui se mobilisent ?
Par Selma Mellas
Quotidiennement, depuis plus de 400 jours, les militant·es solidaires du peuple palestinien assistent en direct et à distance aux massacres des Gazaoui·es. Ils et elles sont partagés entre sentiment d’impuissance face à l’inaction de leurs gouvernements et malaise à constater que la vie semble suivre son cours de façon normale tandis qu’un génocide est perpétré à quelques milliers de kilomètres. Alors qu’eux-mêmes se jettent tête baissée dans le militantisme au détriment des autres sphères de leur vie, ils et elles sont surpris de constater l’indifférence et le manque d’investissement qui semblent régir le comportement de beaucoup d’autres. Parfois, leurs lectures leur font réaliser de plein fouet leur déconnexion du narratif dominant; très souvent, la douleur devant les vidéos filmées dans l’enfer de Gaza et postées sur les réseaux sociaux leur est insoutenable.
Mais quelle place accorder aux émotions dans la lutte ? Quel est l’impact psychologique du militantisme pour la Palestine, comment affecte-t-il l’efficacité et la motivation des activistes ? Il ne s’agit pas ici de focaliser l’attention sur les états d’âme des allié·es au détriment de la souffrance profonde du peuple palestinien. Mais comme nous le verrons, la santé mentale des militant·es pro-Palestine a un impact direct sur la qualité de leur travail de soutien à la cause et donc sur le sort des personnes qu’ils et elles tentent d’aider, spécifiquement dans le cas d’une lutte de longue haleine comme celle-ci.
QUELS MÉCANISMES PSYCHOLOGIQUES EN JEU ?
La blessure morale
Depuis le 7 octobre 2023, les activistes impliqué·es dans la défense des droits du peuple palestinien sont frappé·es de stupeur face à l’inaction de leurs gouvernements voire leur complicité dans le génocide. Cette révolte s’étend au traitement de l’information, voire au parti pris de certains médias mainstream. « Plus jamais, pour personne » nous a-t-on pourtant inlassablement répété en cours d’Histoire dès notre plus jeune âge à propos des horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
Rien d’étonnant donc de constater le bouleversement émotionnel chez celles et ceux qui militent pour arrêter le massacre. Le concept de blessure morale explique bien le phénomène. Le terme décrit la détresse psychologique touchant les individus qui n’empêchent pas, ne peuvent empêcher ou sont témoins d’actes qui contredisent ou violent leurs valeurs morales profondément ancrées. Le mécanisme se déclenche dans des situations où les acteurs trahissent leurs principes éthiques ou sont impuissants devant leur trahison par d’autres. Dans le cas du génocide en cours, les militant·es pro-Palestine le ressentent d’une part, parce qu’ils et elles se sentent incapables d’agir directement de la manière qu’ils jugent la plus juste (mettre fin à un nettoyage ethnique) – ce qui peut être vécu comme un échec moral ; et d’autre part, parce qu’ils et elles se sentent trahis par des institutions qu’ils et elles jugeaient relativement dignes de confiance et légitimes sur le plan éthique (les organisations et le droit internationaux, leurs gouvernements dits démocratiques, etc.). Ils et elles peuvent également avoir le sentiment d’être complices dans ces violations, par exemple quand l’argent de leurs impôts sert directement à financer l’armement de l’État d’Israël. Et aucune étape dans l’entreprise génocidaire de ce dernier ne semble constituer une ligne rouge à ne pas franchir.
Le traumatisme vicariant ou stress traumatique secondaire
« Ces morts et ces blessés sur les vidéos, ça aurait pu être moi, mon enfant, ou ma famille. » Face au flot de scènes graphiques et déchirantes qui nous parviennent en continu de Gaza, ne nous sommes-nous pas déjà tous fait cette réflexion ? Ce phénomène illustre parfaitement le concept de traumatisme vicariant, ou stress traumatique secondaire. Le terme fut d’abord introduit dans les années 1980 pour caractériser la manière dont les enfants témoins de violences peuvent en être affectés sans en être les victimes directes. Il fut ensuite étendu aux recherches sur l’exposition secondaire des adultes aux traumatismes de tierces personnes – particulièrement celles qui occupent des professions à but social.
Le traumatisme vicariant fait référence à l’internalisation de la souffrance des autres et de l’expérience traumatique d’autrui. Il se crée à travers une connexion empathique formée entre la victime des souffrances et les personnes qui en sont témoins ou qui tentent de secourir la victime. De par la nature de leur engagement et leur travail, les militant·es pro-Palestine – comme bon nombre de militant·es des droits humains – développent souvent des niveaux d’empathie élevés et sont donc plus enclins à cette « contagion émotionnelle ». Le concept de traumatisme vicariant explique donc pourquoi les adhérent·es à la cause, incapables de détourner le regard face à la violence extrême et incessante qui transparait des images et des informations en provenance de Palestine, se retrouvent également dans un état de vulnérabilité voire de détresse émotionnelle. La souffrance du peuple palestinien est internalisée au point où leur système nerveux la traite presque comme s’il s’agissait de la leur, pouvant mener à des troubles tels que l’anxiété ou la dépression.
Des études montrent que ce phénomène est exacerbé par une exposition fréquente à du contenu sensible sur les réseaux sociaux. Ceci est particulièrement pertinent dans le cas du génocide palestinien, « le plus documenté de l’Histoire ». En effet, la population gazaouie persécutée partage sa réalité de façon extensive en ligne sous forme de témoignages et de contenu audiovisuel, auxquels nous sommes exposés 24h sur 24.
De par la nature de leur engagement et leur travail, les militant.es pro-Palestine – comme bon nombre de militant.es des droits humains – développent souvent des niveaux d’empathie élevés et sont donc plus enclins à la « contagion émotionnelle ».
MAIS QUELS SONT LES RISQUES D’UN TEL MÉCANISME PSYCHIQUE ?
De l’usure de compassion…
Au bout de plus d’un an de génocide, certain·es d’entre nous auront peut-être remarqué une baisse dans l’intensité de la mobilisation et l’engagement, ne fût-ce que sur les réseaux sociaux. Moins de stories Instagram informant sur le sort des Palestiniens, moins de dons financiers pour les cagnottes des Gazaoui·es qui tentent de survivre en faisant appel à la solidarité internationale, etc. Cette désensibilisation, cette normalisation peut être partiellement expliquée par le concept de fatigue de compassion, un épuisement émotionnel dû à une exposition prolongée à la souffrance et aux traumatismes d’autrui.
… Au burn-out militant
L’incapacité à maintenir un équilibre sain entre engagement et détachement au risque de s’écrouler nous renvoie à la notion de burn-out militant : une incapacité à être indulgent envers soi-même en priorisant les besoins des autres au détriment des siens. Une exposition aussi élevée à ces niveaux de stress mène à un épuisement physique et émotionnel – l’activiste se sent vidé·e de toute énergie sans aucune source de réalimentation ; un cynisme exacerbé – l’activiste a une vision négative de ses collègues, de ses camarades et d’autres éléments liés au travail militant ; et un sentiment d’accomplissement diminué – l’activiste a l’impression que son travail militant ne sert et ne mène à rien (particulièrement dans un contexte où l’action des gouvernements occidentaux ne semble pas être en faveur du peuple palestinien).
Quelles solutions ?
Au regard de ce qui précède, il convient de voir, en tant que militant·e, son énergie émotionnelle et empathique dans le travail militant comme une réserve qui doit viser à durer sur un temps long et qui n’est pas illimitée. Apprendre à sonder le niveau de cette réserve à chaque instant et à identifier les moments où elle semble s’épuiser et ceux où elle a besoin d’être rechargée paraît être un bon compromis. En pratique, ce principe viserait par exemple à reconnaître les signes précoces du stress traumatique secondaire ou de la fatigue de compassion, puis de s’efforcer immédiatement de rétablir un équilibre psychique – avec l’aide d’un professionnel de la santé mentale si nécessaire. Avec ce changement de perspective, la régulation émotionnelle devient ainsi un acte politique et un investissement militant sur le long terme.
Qu’en est-il des militant.es Palestinien.nes de la diaspora ?
Sujets eux aussi aux maux évoqués précédemment (particulièrement le stress traumatique secondaire, à la différence notable qu’eux assistent à distance à l’extermination de leur propre peuple), les militants palestiniens exilés en Occident font face à des défis supplémentaires.
CULPABILITÉ DU SURVIVANT
Cette notion décrit un phénomène psychologique où un individu ressent une culpabilité extrême
à l’idée d’avoir survécu à une catastrophe alors que d’autres (en l’occurrence, ses semblables) y ont péri ou de s’en être sorti indemne tandis que d’autres en ont été profondément affectés. Dans ce cas-ci, les militant.es palestinien·nes de la diaspora peuvent se sentir mal d’assister au nettoyage ethnique de leur communauté, leurs amis, leur famille depuis l’étranger ; ou se sentir coupables de jouir de plus de confort que leurs pairs restés en Palestine. Il peut en découler une angoisse à l’idée de ne pas en faire assez pour mettre un terme à cette souffrance, et ce malgré l’investissement massif sur tous les fronts du militantisme.
TRAUMA INTERGÉNÉRATIONNEL ET SYNDROME POST-TRAUMATIQUE COMPLEXE
Il est important de souligner que la diaspora palestinienne est l’héritière d’une longue série de traumatismes intergénérationnels dus aux déplacements forcés, à l’exil, à la persécution et à la guerre. Le génocide en cours depuis un an n’est pas un élément totalement neuf dans la conscience et l’histoire traumatique de ce peuple et s’inscrit dans une longue série d’épisodes qui s’accumulent et interagissent. Pour les militant·es palestinien·nes vivant à l’étranger, il peut donc réactiver des traumatismes du passé et favoriser la réémergence de troubles mentaux précédemment dépassés –d’autant plus s’ils ont vécu en Palestine à un moment de leur vie et y ont connu la guerre. C’est dans ce cadre que l’on parle de syndrome post-traumatique complexe: à la différence d’un syndrome post-traumatique normal qui ne découle que d’un événement ponctuel, le syndrome post-traumatique complexe est le résultat d’épisodes traumatisants multiples qui se répètent et persistent sur le long terme.
Si vous êtes un·e militant·e palestinien·ne réfugié·e en Belgique et que vous ressentez le besoin d’avoir recours aux services d’un professionnel de la santé mentale, Exil est un organisme qui apporte une aide
psychologique aux personnes exilées (et aux palestiniennes particulièrement en ce moment).
https://platformbxl.brussels/fr/besoindaide/sante-mentale/exil
+ 32 493 88 61 27
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