Afin de mieux saisir le vécu quotidien de l’offensive israélienne en Cisjordanie, nous nous sommes entretenus avec Mohammed B. (nom d’emprunt), 25 ans, travailleur humanitaire de Tulkarem.
Entretien réalisé par Selma Mellas
Peux-tu te présenter brièvement ?
Je m’appelle Mohammed, j’ai 25 ans et je suis originaire du camp de Tulkarem. Après avoir vécu à l’étranger pour préparer ma licence, je vis à présent dans la banlieue de la ville, où je travaille avec des organisations humanitaires. J’aime voyager et découvrir de nouvelles cultures. Depuis le début de l’opération militaire « Mur de fer » en janvier 2025, 25 000 réfugiés ont été expulsés de force de leurs maisons dans les camps de Tulkarem et de Nour al-Shams. Parmi eux, se trouvaient mes frères et leurs familles, qui vivent maintenant avec ma mère et moi-même.
Comment la vie quotidienne à Tulkarem a-t-elle changé depuis l’intensification de l’offensive israélienne en Cisjordanie?
La situation à Tulkarem a commencé à se détériorer après le 13 octobre 2023, lorsque les Palestiniens ont protesté pacifiquement à l’ouest de la ville contre l’agression israélienne à Gaza. Au cours de cette manifestation, un tireur d’élite israélien a ouvert le feu sur les manifestants, entraînant la mort de 5 Palestiniens, dont l’un de mes amis. Ce fut une journée tragique et depuis lors, il y a eu quotidiennement d’autres attaques. Le bruit de drones qui planent au-dessus de la ville est incessant.
Presque tous les jours, dans le gouvernorat de Tulkarem, ont lieu des incursions dans les villages et les camps palestiniens de Tulkarem et de Nour al-Shams, des opérations de recherche et des frappes aériennes par des avions de chasse F-16, ce qui rend notre vie très dangereuse. Les gens quittent leur domicile le matin sans savoir s’ils y reviendront à la fin de la journée.
L’accès aux soins de santé est devenu incroyablement difficile et parfois impossible pendant les incursions, car les forces israéliennes encerclent souvent les 2 seuls hôpitaux de Tulkarem, en bloquant les équipes médicales et en les arrêtant même, ainsi que les patients. Certaines personnes sont décédées parce que les ambulances ne pouvaient pas les atteindre. Les bulldozers israéliens détruisent également les infrastructures et les biens des résidents, ce qui entraîne des coupures d’électricité, d’eau et d’Internet.
Par ailleurs, des centaines de milliers de Palestiniens, qui comptaient sur un emploi en Israël, se sont vu retirer leur permis de travail. Israël a également retenu les recettes fiscales de l’Autorité palestinienne, ce qui a provoqué l’effondrement financier du secteur public. Le coût de la vie a augmenté. Les attaques des colons et les restrictions de circulation entre les villes ont gravement affecté le commerce et l’économie : le marché local de Tulkarem, qui dépendait fortement des citoyens palestiniens d’Israël venant quotidiennement y faire leurs courses, a connu un déclin important en raison des entraves à son accès.
Les jeunes n’ont plus d’emploi et l’éducation est empêchée. Ces conditions de vie ont poussé nombre d’entre eux à prendre les armes contre les forces israéliennes. Honnêtement, c’est la période la plus difficile que la Palestine ait connue depuis la Nakba.
Qu’est-ce qui t’a le plus affecté personnellement?
Je citerai la perte de contact avec mes proches lors des incursions, la destruction de leurs maisons et la crainte pour la sécurité de ma mère, qui souffre de problèmes de santé chroniques. Mon père est décédé 2 mois après le début de la guerre à Gaza; il a vécu ses derniers mois, submergé par la peur et l’inquiétude. Certains de mes frères et leurs familles qui vivent et travaillent à Ramallah et qui n’osaient pas nous rendre visite en raison des attaques de colons et des incursions de l’armée en ont finalement pris le risque, mais il était trop tard. Cela a été l’une de mes expériences les plus douloureuses et les plus inoubliables.
Beaucoup de mes amis, y compris des ambulanciers et des volontaires du Croissant-Rouge, ont été tués ou blessés au cours de ces incursions. En regardant les photos et les souvenirs, je pleure en réalisant à quel point tout a changé. Il n’y a pas de justice.
Est-ce que toi ou tes proches avez vécu des confrontations directes avec l’armée israélienne et comment ont-elles affecté votre sentiment de sécurité?
Mon frère et sa famille du camp de Tulkarem ont vécu une expérience effroyable lors de l’une des incursions, lorsque les forces israéliennes ont pris d’assaut leur maison. Plus de 14 soldats ont campé à l’intérieur, mangeant et buvant pendant près de deux jours, tandis que mon frère, sa femme et leurs 6 enfants étaient confinés dans une petite pièce. Ils ne pouvaient aller aux toilettes ou à la cuisine que sur permission. Pendant ce temps, leurs téléphones leur ont été confisqués, les coupant de toute communication avec nous. Toute ma famille était dans un état d’inquiétude constant, ne sachant pas s’ils allaient bien ou si quelqu’un avait été blessé. Le concept de sécurité est devenu abstrait car lors des incursions, tout ce qui est en mouvement peut devenir une cible.
Comment la communauté fait-elle face à la situation actuelle?
La communauté palestinienne est incroyablement bien connectée et ses membres se soutiennent mutuellement, s’entraidant à survivre à ces épreuves. Nous avons pu constater l’existence d’une solidarité internationale sans précédent en provenance de presque toutes les nations du monde, qui dénoncent les injustices que nous subissons. Les réseaux sociaux ont permis au monde de témoigner des dures réalités de Tulkarem, de la Cisjordanie et de Gaza. La seule chose qui nous donne de l’espoir est la lumière au bout du tunnel, même si nous ne la voyons pas encore. Le fait que nous puissions encore rêver d’espoir nous donne de la force.