Comme ses prédécesseurs, le nouvel exécutif belge affirme appréhender la question israélo-palestinienne sous le prisme du droit international. Son manque d’ambition en la matière risque néanmoins de le condamner à l’impuissance.
Par Gregory Mauzé
Alors que bien des fuites ont émaillé la longue formation de la coalition Arizona, peu d’indices laissaient présager les contours de sa politique proche-orientale. Vu les rapports de force politiques en présence, une certaine inquiétude prévalait dès lors parmi les défenseurs de la cause palestinienne. Si Vooruit et le CD&V préconisaient un positionnement plus critique envers Tel-Aviv, les deux principaux partis de l’attelage, N-VA côté flamand et MR côté francophone, manifestaient au contraire un net biais pro-israélien. Reflet des équilibres en présence, la déclaration gouvernementale rendue publique le 31 janvier 2025 n’apporte dès lors que peu de perspectives encourageantes d’une contribution utile de la Belgique à la paix et à la justice dans la région.
QUELQUES MOTIFS DE SATISFACTION
Le nouveau gouvernement ne révolutionne pas l’approche de la diplomatie du Royaume, fondée sur le droit international. « Nous souhaitons que l’UE joue un rôle de premier plan pour parvenir, par la voie diplomatique, à une solution à deux États », peut-on lire dans l’accord, qui précise que « toute action » qui mettrait cette dernière en péril sera dénoncée. Le texte pointe également l’« expansion agressive » des colons extrémistes en Cisjordanie et prévoit de renforcer les sanctions contre eux. Une mesure insuffisante¹, mais salutaire, notamment au regard de son abandon par le président étatsunien Donald Trump, ce dès le premier jour de son mandat.
Par ailleurs, il réaffirme le soutien à l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens. Il s’agit là d’un motif majeur de satisfaction, voire de soulagement quant on sait les fausses accusations de collusion avec le Hamas pesant sur l’institution, lesquelles avaient été, entre autres, relayées par la N-VA2. Toujours sur le plan humanitaire, le gouvernement s’engage à contribuer à la reconstruction de Gaza.
L’accord qualifie par ailleurs la lutte contre l’impunité de priorité et prévoit que la Belgique maintiendra son soutien à la Cour pénale internationale (CPI) et à la Cour internationale de justice (CIJ) dans les enquêtes sur les violations du droit international. Là encore, cette clarification est bienvenue quand on sait les menaces, singulièrement étatsuniennes, qui pèsent sur l’architecture juridique internationale. Donald Trump a en effet imposé des sanctions contre la CPI par représailles à l’inculpation du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et de son ex-ministre de la Défense Yoav Gallant.
L’accord de coalition semble prendre toutes les précautions du monde pour ne pas associer Israël aux lourdes procédures engagées contre lui devant les tribunaux internationaux, ne le citant nommément que pour évoquer… sa sécurité.
UNE INFLEXION PRO-ISRAÉLIENNE ?
Ce positionnement en faveur de la lutte contre l’impunité appelle néanmoins une objection de taille : alors que la Russie, le Rwanda ou la Chine sont explicitement pointés pour leur mépris pour les libertés fondamentales et les conventions internationales, il n’en va pas de même pour Israël. Le texte semble ainsi prendre toutes les précautions du monde pour ne pas l’associer aux lourdes procédures engagées contre lui devant les tribunaux internationaux, ne le citant nommément que pour évoquer… sa sécurité. Ce double standard constitue une faiblesse majeure de l’accord de gouvernement, en regard de son attachement proclamé à la défense des droits humains et du droit international.
Doit-on y voir la volonté de faire en sorte que la Belgique se départisse de l’image, particulièrement marquée sous la précédente législature, d’un État considéré par Israël comme hostile à son égard? C’est en tout cas l’avis de l’élu N-VA Michael Freilich, associé aux négociations sur ce dossier. Notoirement proche des réseaux d’influence pro-israéliens, ce dernier s’est réjoui d’un rééquilibrage vers une position plus « neutre », qui représenterait « une réelle opportunité d’améliorer les relations avec Israël et d’ouvrir un nouveau chapitre ». De fait, certaines mesures envisagées ont dû résonner agréablement aux oreilles de Benyamin Netanyahou. Le gouvernement belge plaidera ainsi au niveau européen pour que la branche politique du Hezbollah libanais soit qualifiée de terroriste, afin de supprimer la distinction avec son aile militaire. Le groupe antisioniste Samidoun sera interdit sur une base confuse qui semble associer critique d’Israël, antisémitisme et terrorisme, laissant par là craindre une restriction de la liberté d’expression sur le modèle des États voisins. Le gouvernement adopte également une posture résolument offensive envers l’Iran, qu’il entend empêcher de se doter d’armes nucléaires « en coordination avec nos alliés ». Selon Freilich, cette formulation pourrait impliquer un soutien tacite à une éventuelle attaque militaire israélienne contre la République islamique⁴.
Comparer l’accord de l’Arizona avec celui de la Vivaldi conforte l’hypothèse d’une inflexion pro-israélienne. Exit, en effet, le projet – avorté – de reconnaissance unilatérale de l’État de Palestine : celle-ci ne pourrait intervenir qu’au terme d’un processus de négociation avec Israël, que ce dernier refuse pourtant catégoriquement. Plus de trace non plus dans le texte des velléités de renforcer la politique de différenciation, c’est-à-dire l’exclusion des colonies israéliennes de nos relations bilatérales. Dans son avis du 19 juillet 2024, la CIJ a pourtant enjoint les États à « prendre des mesures pour empêcher les échanges commerciaux ou les investissements qui aident au maintien de la situation illicite créée par Israël dans le Territoire palestinien occupé. »
En son temps, le gouvernement De Croo avait travaillé, avec un petit groupe d’États européens avant-gardistes en la matière qui comprenait l’Espagne et l’Irlande (les « like-minded »), à élaborer, notamment, des contre-mesures en cas d’annexion de la Cisjordanie. Quatre ans et demi plus tard, cette ligne rouge a disparu du nouvel accord de coalition, en dépit de l’aggravation dramatique de la situation des Palestiniens, aujourd’hui confrontés à un génocide et à la menace imminente d’un nettoyage ethnique. Et il n’est désormais plus question de prendre des initiatives avec une « coalition de volontaires », mais d’agir dans le cadre d’un « consensus européen », ce qui revient à se condamner à l’impuissance au regard de la division des 27 sur le sujet⁵.
LOGICIEL POLITIQUE OBSOLÈTE
Si la feuille de route israélo-palestinienne du gouvernement De Wever contient donc des évolutions préoccupantes, sa mise en œuvre reste sujette à interprétation. Poste-clé pour agir sur ce dossier, les Affaires étrangères et la Coopération reviennent à Maxime Prévot, président des Engagés, parti qui, en campagne, s’était peu profilé sur la question. Depuis son entrée en fonction, le nouveau chef de la diplomatie a pu en clarifier certaines ambiguïtés en prenant fait et cause pour le droit international. Lors de sa première intervention à la Chambre le 12 février, il a ainsi confirmé que le gouvernement belge se conformerait, comme son prédécesseur, au mandat d’arrêt émis par la CPI contre des dignitaires israéliens.
La communication⁷ entourant la rencontre avec son homologue israélien Gideon Saar en marge de la réunion du Conseil d’association UE-Israël⁸ témoigne toutefois des égards dont Tel-Aviv continue à bénéficier en dépit de son mépris flagrant pour ses obligations internationales. Du reste, il ne fait guère de doute que l’aile pro-israélienne de l’Arizona veillera à préserver la marque qu’elle a su imposer dans l’accord de coalition. Ainsi, l’omniprésent nouveau ministre de la Défense Théo Francken (N-VA), également en charge du Commerce extérieur, n’a pas exclu de poursuivre la politique d’approvisionnement en munitions de l’État belge auprès des entreprises israéliennes⁹. Il a par ailleurs manifesté son intérêt pour le bouclier antimissile israélien « Dôme de fer ».
Que l’on voie le verre à moitié vide ou à moitié plein, ce gouvernement présente, comme ses prédécesseurs, le défaut majeur d’envisager d’agir sur ce dossier à partir d’une approche obsolète : condamner avec plus ou moins de virulence verbale les violations des droits humains dans la région, tout en s’abstenant d’en tirer les conséquences. C’est précisément cette incohérence qui a contribué à nourrir au fil des années le sentiment d’impunité d’Israël, au point de lui permettre aujourd’hui de commettre le crime des crimes au vu et au su de tous.
Lors de sa première intervention à la Chambre le 12 février, Maxime Prévot a confirmé que le gouvernement belge se conformerait, comme son prédécesseur, au mandat d’arrêt émis par la CPI contre des dignitaires israéliens.
Et les Régions ?
En Wallonie, la volonté de la nouvelle majorité MR-Engagés de faciliter les exportations d’armes en s’affranchissant des droits humains laisse craindre une reprise des transferts vers Israël. Ce, alors même qu’une enquête de la RTBF du 12 mars dernier a montré que des entreprises wallonnes ont contribué à l’effort de guerre israélien et que l’embargo de facto en principe en vigueur était tout théorique.
En Flandre, dont l’industrie de l’armement est, il est vrai, moins développée qu’au sud du pays, cet embargo a au contraire été renforcé, des mesures étant prises pour combler les lacunes de la législation. De manière surprenante au regard des positions exprimées par le principal parti de la majorité, la N-VA (aux côtés de Vooruit et du CD&V), le soutien à l’UNRWA a été réaffirmé.
Toujours sans gouvernement depuis les élections du 9 juin, la Région de Bruxelles-Capitale n’en est pas restée muette pour autant. Le 14 février dernier, le Parlement régional a ainsi adopté une résolution de solidarité avec le peuple palestinien particulièrement en pointe. Parmi les nombreuses dispositions de ce texte porté par le PTB-PVDA, les écologistes et les socialistes : la reconnaissance de l’apartheid et du génocide dont sont victimes les Palestiniens, la demande de sanctions contre Israël et l’interdiction des missions économiques régionales dans le pays ou encore la fin des subsides aux entreprises complices des crimes de guerre israéliens. Reste à la Région à se doter en bonne et due forme d’un exécutif qui puisse appliquer les éléments qui sont de son ressort de cet ambitieux programme.
1/ En ce qu’elle peut servir de cache-sexe à la violence coloniale en territoire occupé de façon générale, notamment celle des autorités et de l’armée israélienne, qui agissent souvent de concert avec les colons armés.
2/ Voir notamment les nombreux posts sur X de Théo Francken contre l’UNRWA depuis le 7 octobre 2023.
3/ Nissan Shtrauchler, “Belgium signals dramatic change in Israel policy”, Israel Hayom, 2 février 2025
4/ «Le nouveau gouvernement belge change sa politique à l’égard d’Israël. Avec Michaël Freilich », radiojudaica.be, 4 février 2025
5/ Lire article pages 34-35.
6/ Auxquelles on pourrait ajouter les menaces que fait peser le durcissement des conditions d’accueil prévu par l’Arizona sur les réfugiés palestiniens de Belgique, premier groupe parmi les demandeurs d’asile en 2024.
7/ « Guerre à Gaza : Maxime Prévot appelle à prêter attention aux propositions des États arabes », Belga, 26 février 2025
8/ Lire article page 34-35
9/ Anne François, Tobias Santens, «Depuis le conflit à Gaza, l’armée belge a encore acheté 100 tonnes de munitions à une société
israélienne de défense », vrt.be, 10 février 2025