Mohammed A., Palestinien de 1948 – voix palestiniennes

Quand on demande à Mohammed si sa ville de Tayibe est en Israël, il corrige aussitôt : « elle est située dans le district historique de Tulkarem », évoquant ainsi la division administrative du temps de la Palestine mandataire. Une manifestation ordinaire de l’attachement aux racines partagé par beaucoup de descendants de ceux qui n’ont pas été expulsés lors de la Nakba et du rejet d’une citoyenneté au rabais qui leur a été imposée.

Comment vous sentez-vous personnellement et collectivement en tant que Palestiniens d’Israël depuis le 7 octobre ?

Comme vous le savez sans doute, les choses n’ont pas vraiment commencé à changer ce jour-là. Nous n’avons jamais été des citoyens égaux aux citoyens juifs, ni aux yeux du gouvernement, ni aux yeux des citoyens juifs eux-mêmes.

Les inégalités se manifestent dans les commentaires racistes que les Palestiniens reçoivent au quotidien, que ce soit en marchant dans la rue ou dans des publications non politiques sur les réseaux sociaux.

Dans l’espace public, on peut clairement voir une séparation drastique entre les communautés. Si vous ouvrez Google Maps sur une ville ou un village palestinien situé dans les territoires de 48 [NDLR : Israël], et que vous en effacez les symboles religieux, vous pouvez quand même deviner s’il s’agit d’un village palestinien ou d’une colonie israélienne. On peut le voir à travers la mauvaise infrastructure dans les villages palestiniens, que les institutions israéliennes refusent de rénover.

Les sionistes, au fil des années, ont pris des risques calculés. Ils ont toujours eu des plans plus vastes, mais ils les ont mis en oeuvre de manière très patiente. Mais depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel, ils veulent tout obtenir immédiatement. Cela a commencé avec la réforme judiciaire. Leur but était de signaler au pouvoir judiciaire qu’ils n’étaient pas satisfaits de sa manière mesurée de justifier leurs actions. Ils voulaient un pouvoir illimité pour contrôler tous les territoires d’un seul coup. La réforme a reçu un soutien indéfectible de la population, et même les manifestations organisées par l’opposition – bien que nombreuses – étaient d’accord sur le besoin de réforme, mais divergeaient sur la manière de la mettre en oeuvre et sur des détails sémantiques.

« L’attente se nourrit généralement d’un certain espoir. 
Et pour être honnête, je n’en ai aucun. »

Quelques heures seulement après l’attaque du 7 octobre, alors que la Hasbara (la propagande israélienne, ndlr) allumait ses caméras pour convaincre le monde de leur droiture, le public et la police ont commencé à arrêter des Palestiniens. Ces arrestations étaient justifiées par des publications politiques où l’on discutait de la guerre en cours. Certaines arrestations se sont même faites sur la base d’anciennes publications sur les réseaux sociaux, parfois mal traduites par des outils de traduction automatique.

Depuis ce jour-là, nous avons été désignés comme l’ennemi à pourchasser, la traque étant menée principalement par des civils, les autorités prenant toujours le parti des Israéliens.

Quelle est votre demande au monde ?

Honnêtement, je n’ai aucune demande à faire à qui que ce soit. Le génocide en cours a commencé il y a 20 mois et il semble que personne ne se soucie des souffrances des Gazaouis, ni des conditions de vie injustes qui nous sont faites dans tous les territoires palestiniens. Cependant, j’appelle le monde à se documenter sur la Palestine à travers des sources anticoloniales et à être solidaires des peuples opprimés partout – en Palestine et ailleurs.

Qu’attendez-vous pour les Palestiniens d’Israël ?

L’attente se nourrit généralement d’un certain espoir. Et pour être honnête, je n’en ai aucun. Après tout ce qui nous est arrivé, entre la censure et l’intimidation par tous les moyens possibles, je crois que les Palestiniens dans les zones de 1948 n’ont plus d’espoir et qu’ils se sont habitués à cette réalité. D’une certaine manière, nous avons même monétisé notre désespoir.

Nos manifestations sont bloquées par la police et tout appel à mettre fin au génocide en cours se solde par des arrestations. Par exemple, j’ai des amis juifs qui ont participé à des actions antiguerre et ont été arrêtés par la police. Les policiers leur ont demandé s’ils étaient Arabes ou Juifs. Ces amis ont été relâchés dès le lendemain, étant entendu que si j’avais été à leur place, j’aurais été détenu bien plus longtemps. À ce stade, je pense que nous devons nous unir en un mouvement global pour affronter les régimes fascistes. Car après le 7 octobre, il est devenu clair que nous n’avons aucun droit et que notre citoyenneté israélienne ne signifie rien.

 

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