» Vivre parmi les ruines et sous la menace. »
Maryam résume ainsi la vie dans la capitale palestinienne occupée.
Comme beaucoup de ceux qui ont grandi à Jérusalem, je pensais que notre quotidien ne pouvait pas être plus difficile qu’il ne l’était déjà. Mais depuis le 7 octobre 2023, tout a empiré. Nous sommes passées de l’étouffement à l’asphyxie. Depuis ce jour, le temps semble s’être arrêté. Nous ne pensons plus à demain. Nous essayons simplement de traverser la journée sans perdre un proche, une maison ou notre liberté.
Je viens de Silwan, un quartier palestinien situé juste au sud de la mosquée Al-Aqsa. Enfant, j’entendais les adultes parler de démolitions possibles, sous le prétexte de « construction illégale ». Je ne comprenais pas les mots, mais je voyais les bulldozers, la peur dans les yeux de mes parents. Aujourd’hui, à 26 ans, je sais qu’il ne s’agissait pas de simples menaces, mais d’une politique de dépossession, visant à transformer notre quartier en « parc biblique » — un projet lié à la judaïsation de la ville.
Durant 23 ans, j’ai vécu avec la peur constante de perdre notre maison. En août 2024, alors que le monde avait les yeux tournés vers Gaza, cette peur est devenue réalité : notre maison a été détruite, sans caméra pour filmer l’événement, sans couverture médiatique. Ce jour-là, je devais commencer un nouveau travail. J’avais dans mon sac un carnet empli de projets pour soutenir les enfants du quartier. À mon arrivée à proximité, les soldats m’ont empêchée d’avancer. Quand j’ai enfin pu passer, il ne restait rien de notre maison. Ma mère pleurait. Mon père fouillait les gravats. Je tenais toujours en main le carnet. Il n’avait plus de sens.
Depuis le 7 octobre, les démolitions se sont intensifiées, souvent sans préavis. Dans notre quartier, plus de 5 % des habitations ont été détruites. J’ai dû renoncer à mes rêves : finir mes études, bâtir une maison, lancer des projets communautaires. Aujourd’hui, je rêve simplement d’un abri, de rentrer chez moi saine et sauve, sans être arrêtée à un checkpoint ou menacée par un colon armé.
Chaque matin, je pars longtemps avant l’aube. Non pas à cause des exigences de mon travail, mais par crainte que les routes ne soient fermées. À Jérusalem, tout peut être bloqué à tout moment, sous le prétexte de la « sécurité » des colons. Certains jours, je marche des heures, en faisant de nombreux détours, pour atteindre l’université. Nous vivons enfermés dans notre propre ville.
La répression est aussi économique et psychologique. Les taxes imposées aux Palestiniens explosent. Les amendes tombent pour une feuille morte, une branche qui dépasse, un peu de poussière sur une voiture garée. Une simple publication sur les réseaux sociaux peut mener à une arrestation. Plusieurs de mes amis ont été détenus pour avoir exprimé leur tristesse face à la destruction de Gaza ou à la démolition d’une maison voisine.
Même nos lieux de prière sont surveillés. Al-Aqsa est souvent fermée, l’accès en est contrôlé, surtout pour les jeunes. Les églises ne sont pas épargnées non plus. Lors des fêtes, on nous empêche de nous rassembler.
Et il y a les colons. Armés, protégés, ils patrouillent dans nos rues, agressent, tirent et tuent. Depuis octobre, plus de dix Palestiniens ont été tués par des colons à Jérusalem, y compris des enfants jouant devant chez eux.
Aujourd’hui, dans la vieille ville, chaque pierre nous rappelle notre histoire. Mais nous ne rêvons plus d’avenir. Nous espérons juste que la journée se termine sans drame et pouvoir rentrer chez nous — pour ceux qui ont encore un chez-soi. Le monde dit que Jérusalem est « unifiée » et « sainte ». Pour nous, elle est fragmentée, militarisée et au bord de l’effondrement.
Et malgré tout cela, nous y restons.