Mitonner son image de marque en concassant celle de l’autre : recette israélienne

Alors que les apports de l’immigration juive à la cuisine locale sont volontiers mis en valeur par le récit israélien dominant, la contribution palestinienne à celle-ci est sciemment occultée. Un état de fait qui dénote unprocessus colonial toujours en cours.

Si on s’en réfère aux sites officiels israéliens, on ne sera pas étonné que, parlant de cuisine, les Israéliens aiment le flou. Un site destiné aux touristes déclare que le débat est ouvert quant à l’origine de ces plats synonymes d’Israël tels que hummus, falafels, shawarma, shakshuka et knafeh ( !). La vérité, d’après ce site, c’est que « aucune preuve tangible n’existe sur le moment et le lieu exacts où l’un d’entre eux est arrivé dans le régime alimentaire » et d’ajouter : « Comme pour tous les autres plats de cette liste, la véritable origine du falafel est controversée et non confirmée. » Par contre, une chose est claire : « La nourriture est à l’épicentre de l’identité israélienne et une force qui unit tant de nationalités. » En bref, la culture culinaire arabe et celle des indigènes palestiniens sont oblitérées et, le plus important, c’est que ces plats forgent l’identité israélienne.

Sur un autre site , on peut lire : « La délicieuse fusion des aliments d’Israël était due au creuset culturel de la région de l’Afrique du Nord (Libye, Tunisie, Maroc et Algérie) et de ses voisins du Moyen-Orient (Yémen, Irak, Liban), ainsi que d’autres pays méditerranéens, combiné avec les Juifs qui ont inondé le nouvel État d’Israël à la fin du XIXe siècle depuis l’Europe de l’Est et la Russie. » Cette fois l’influence d’autre habitudes culinaires est présente et l’aspect juif est noté. Mais on remarquera que, côté des influences arabes, l’attribution de ces habitudes aux Palestiniens – ou au moins, aux Arabes du territoire – est totalement absente.

Le chef israélien étoilé qui vit à Philadelphie, Michael Solomonov, dans une interview, insiste sur le fait que la cuisine israélienne est une cuisine juive multiple venue avec les migrants et qu’elle est une marque d’identité qui fait exister Israël. Dans une autre interview, il reconnaît les Palestiniens et la cuisine palestinienne mais pour lui, la cuisine israélienne est justement le résultat d’un extraordinaire mélange. Néanmoins, sa manière de dire est exclusive : «La cuisine israélienne est presque ce qu’elle n’est pas; ce n’est pas seulement du Moyen-Orient, de la Méditerranée ou des Juifs, c’est tout cela et plus encore. Il y a aussi des influences de la Bulgarie, de la Hongrie, de la Turquie, de la Grèce, de la Russie, du Yémen et maintenant de l’Éthiopie et de la Géorgie à cause de toutes les personnes qui viennent dans le pays et du mélange des cultures. Et puis (souligné par moi) vous avez la cuisine palestinienne en Cisjordanie, qui est plus proche de la cuisine galiléenne du nord d’Israël. » La cuisine palestinienne est cantonnée à la Cisjordanie et- oh miracle !- est proche de la cuisine de Galilée, qui donc a toujours été israélienne ! Par ailleurs, dans sa façon gentille d’aborder l’appropriation naturelle et universelle de la culture culinaire, il y a un hic. Les pâtes parvenues en Belgique via l’immigration italienne sont-elles devenues un parangon de la cuisine belge même si elles font partie aujourd’hui des plats préférés des Belges ? De même, quelqu’un revendique-t-il le couscous arrivé avec l’immigration marocaine comme belge même s’il fait partie des habitudes culinaires de nombre d’entre nous ?

Brouiller la réalité

Brouiller. Toutes les définitions des dictionnaires sont opérantes dans ce débat, que ce soit agiter et mélanger de manière à mettre en complet désordre ou mettre du désordre dans les idées ou les affaires ou encore  rompre une union, faire naître la désunion entre des personnes. D’abord, on mélange tout : qu’est-ce que la cuisine juive si ce n’est la cuisine des Juifs installés dans différents pays et donc inscrits dans les habitudes alimentaires de ces pays en y ajoutant les règles de la kashrout ? Dès lors, il est évident que la cuisine en Israël reflète toutes ces tendances qui restent opérantes : d’ailleurs beaucoup de restaurants en Israël affichent leur identité particulière : ashkenaze, yéménite, tunisienne, etc. Comment expliquer que cette cuisine juive qui existait avant Israël soit qualifiée d’israélienne ? Ensuite, mettre du désordre dans les idées : dire que la cuisine israélienne est une sorte de melting pot interculturel et, volontairement, oublier ou relativiser la composante palestinienne, c’est effectivement égarer l’opinion. Enfin, faire naître la désunion entre des personnes : dans sa volonté nationaliste identitaire, Israël se construit contre le peuple qu’il occupe et, autant que possible, nie son existence, alimentant ainsi de fait le conflit. S’abstenir de mentionner explicitement la contribution arabo-palestinienne est récurrent dans les récits non académiques de la culture alimentaire israélienne, en particulier dans les livres de cuisine israéliens.  Pas étonnant, dès lors, que les Palestiniens parlent non pas simplement d’appropriation de leur culture- ici culinaire- mais de vol.

L’aspect identitaire des habitudes alimentaires est évident et il apparaît aussi bien dans les livres de cuisines juive que palestinienne : les auteurs des uns comme des autres insistent sur l’importance de perpétuer leur culture au travers des gestes ancestraux appris dans la famille. Le fait d’appartenir à des groupes discriminés et/où minoritaires provoque ce besoin de clamer son existence.

Dans le cas d’Israël, le problème est tout autre. Il s’agit à la fois et paradoxalement de s’inscrire dans le territoire du Moyen-Orient et à la fois de se différencier de ses habitants, d’autant plus quand ils ont été colonisés. En s’appropriant la cuisine palestinienne, Israël parvient à deux objectifs : tout d’abord, celui de s’offrirune identité et ensuite, celui d’effacer, en la phagocitant, celle du pays qu’il colonise. Dans ce contexte, s’approprier la cuisine palestinienne en la décrétant israélienne est une politique concertée et participe de l’entreprise de sociocide du peuple palestinien. Comme le dit  Steven Salaita, « Quand des sionistes (ou leurs collaborateurs ignorants) revendiquent de la nourriture arabe comme israélienne, il ne s’agit pas d’un parangon d’harmonie interculturelle mais de la destruction méthodique de la culture palestinienne. On peut atténuer l’ambiguïté en évitant le mot « appropriation », qui ne saisit pas de façon adéquate la dynamique de la voracité d’Israël pour tout ce qui peut avoir la marque « indigène » dont il a besoin pour consolider une légitimité déjà ténue. « Vol» est plus exact. »

Comme on l’a vu plus haut, cette construction identitaire d’Israël au travers de la cuisine n’est pas une invention palestinienne ou pro-palestinienne, elle est présente dans le discours israélien officiel : « La nourriture est à l’épicentre de l’identité israélienne. » D’où son utilisation intensive internationalement pour vendre une image colorée et pacifique d’Israël. Le problème n’est pas de savoir qui cuisine ou mange mais qui contrôle l’image et le profit de la nourriture, dit justement Steven Salaita.

La cuisine palestinienne

Ronald Ranta et Yonatan Mendel ont étudié en détail la genèse de la « cuisine israélienne » et en déconstruisent les éléments avec brio. On apprend par exemple que la nourriture arabe palestinienne est requalifiée de « nourriture arabe Eretz Yisraeli », l’important ici étant la reconnaissance des Arabes comme un groupe minoritaire en Israël avec une culture distincte mais pas d’un peuple palestinien avec ses propres aspirations politiques. En effaçant « palestinien », on efface le peuple lui-même. Ils démontrent aussi comment en adoptant au début des pans de la culture arabe palestinienne (danse, cuisine, habits), les sionistes ont imputé cette culture aux Juifs arabes pour ensuite en faire une culture israélienne. Qui élimine les Juifs arabes. Et voilà la culture israélienne désarabisée.

Une auteure palestinienne, Reem Kassis , constate: « Comme de nombreux universitaires et écrivains culinaires israéliens l’ont eux-mêmes souligné, le mot «palestinien» est toujours considéré par de nombreux Israéliens comme une menace pour leur existence. »

Heureusement, la cuisine est aussi affaire de résistance et les livres de cuisine palestinienne fleurissent. Avec des références non seulement aux traditions familiales ou villageoises mais aussi au contexte politique. Car évoquer la cuisine sans mentionner la colonisation, le vol des terres ou le nettoyage ethnique est tout simplement impossible. Parlez de la Palestine, cuisinez, faites connaître les plats palestiniens et naturellement vous participerez à la résistance de la Palestine. Bon appétit !

 

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