Le mensonge comme arme de guerre

Photo par Baz Ratner, Identification des corps dans le kibbouts de Beeri, le 11 octobre 2023, par des bénévoles de Zaka, une ONG ultra-orthodoxe pointée du doigt par la prese israélienne pour avoir propagé des récits d’horreur qui n’auraient pas eu lieu.

Depuis près de six mois de guerre à Gaza, les autorités israéliennes orientent le récit de l’attaque du Hamas du 7 octobre afin de justifier les atrocités perpétrées ensuite contre les Palestiniens.
Retour sur une propagande d’une redoutable efficacité.

Article écrit par Marianne Blume

Des personnes criantes de crédibilité, mimant l’émotion intense, ont témoigné de 40 bébés décapités, de bébés pendus à un fil, d’un bébé cuit dans un four, d’enfants ligotés et brûlés, d’une femme éventrée dont le fœtus avait été extrait et poignardé, de viols systématiques et de bien d’autres horreurs. Parmi les témoins, un rabbin, des soldats, un policier, des membres de Zaka, une association israélienne ultra-
orthodoxe, des porte-parole de l’armée et bien sûr des personnes présentes le 7 octobre soit au
festival Nova, soit dans le kibboutz Beeri ou encore à Kfar Aza. Officiellement, dans un message sur X (ex-Twitter) du compte « Israël », géré par le ministère des Affaires étrangères, il est fait état de 40 bébés tués. Les mensonges sont si gros qu’après de nombreuses démystifications, même un télévision israélienne les a dénoncés. Il n’empêche que Biden, président américain, affirmera sans ciller : « Je n’aurais jamais pensé voir des photos authentifiées de terroristes décapitant des enfants. » Il n’empêche que l’histoire sera relayée et que, même démentie, elle laissera des traces. D’autres mensonges comme celui de la femme éventrée vont être repris par des personnalités publiques et des médias, alimentant le soutien à Israël et la condamnation totale du Hamas. Au lendemain du 7 octobre, il semble bien que l’émotion suscitée par l’attaque du Hamas et les témoignages sur le vif ont aveuglé nombre de journalistes et de responsables qui ont repris, sans attendre, ce qui s’est révélé peu de temps après être des mensonges éhontés. Au fur et à mesure, avec plus ou moins de retard, les mensonges seront débusqués¹ y compris par des journalistes israéliens² mais ils auront fait leur chemin dans les esprits et ils auront occulté l’horreur de la riposte israélienne.

Outre le nombre de morts israéliens avancé (1 500, chiffre ramené à moins de 1 200 après un mois), c’est une vision d’horreur, de sauvagerie et d’inhumanité qui ressort de ces « témoignages ». Pour Netanyahou, comme il le dira à Macron ou à Blinken, le Hamas, c’est ISIS. Une contre-vérité qui sert à justifier une réponse armée massive telle que celle qui fut menée contre Daech (ISIS)³. Le Hamas est, dans la même veine, comparé aux nazis. « Il y a deux millions de nazis en Judée et en Samarie, qui nous haïssent exactement comme le font les nazis du Hamas-ISIS à Gaza », a déclaré Smotrich, ministre des Finances⁴. Et malgré les critiques de ces amalgames, y compris par des historiens israéliens, le même discours continue à être servi. Outre que cette comparaison fait écho pour les Israéliens nourris dans la mémoire du judéocide (Shoah) et invite donc à une riposte à la mesure du risque d’extermination, elle parle aussi aux Européens auxquels Israël fait avaler des couleuvres en jouant constamment sur leur sentiment de culpabilité pour le génocide des Juifs lors de la 2e guerre mondiale.

Il est certain que les mensonges ont été sciemment proférés, notamment par les porte-parole de l’armée et les sites israéliens officiels. Netanyahou et sa femme, le ministre des Affaires étrangères, le président Herzog et sa femme, des ambassadeurs les ont intentionnellement diffusés. Le cas de la femme éventrée est exemplaire des mystifications. Une vidéo a circulé qui prétend apporter la preuve de cette exaction ; elle a été commentée par l’épouse du président. Or les images sont en réalité tirées d’une vidéo partagée
en 2018, qui montrerait les sévices commis par un cartel mexicain. « Sollicitée par CheckNews,
la présidence israélienne reconnaît que “la vidéo qui a ensuite été jointe à l’article n’est peut-être
pas liée à l’événement”. »⁵ Dont acte. Blinken et autres ont aussi joué dans ce grand théâtre de dupes, relayant tranquillement la propagande israélienne⁶.

En réalité, peu importe qu’à la fin, les mensonges soient démasqués; ils auront joué leur rôle :
susciter l’horreur, déshumaniser les combattants palestiniens, rallier l’opinion internationale et justifier l’ampleur et la violence incommensurable de la riposte.

LE VIOL,
UNE ARME DE GUERRE DU HAMAS ?

Au milieu d’une opposition croissante à Netanyahou, les mensonges précédents ayant fait long feu, la machine de propagande usine une nouvelle manipulation. Après l’attaque du 7 octobre, les officiels et la presse israélienne avaient dénoncé des viols et au mois de novembre, la commission d’enquête de l’ONU sur les crimes de guerre créée en 2021 par le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies décide de
se focaliser sur les violences sexuelles commises par le Hamas. Symptomatiquement, elle reçoit une fin de non-recevoir de la part d’Israël sous prétexte que ladite commission serait partiale. Dès lors, vu ce refus, il n’y aura pas d’enquête indépendante. Néanmoins, les autorités israéliennes, aidées par Biden et consorts, s’emploieront à fustiger l’ONU pour son inertie et son absence de condamnation des viols et du Hamas.

En Israël, à côté de l’enquête policière, c’est la « Commission civile sur les crimes commis le 7 octobre par le Hamas contre les femmes et les enfants », fondée par Cochav Elkayam-Levy, qui mène la danse. Spécialisée en droit international et études de genre, celle-ci est liée de près au gouvernement. Elle va se faire le chantre des allégations de viols massifs commis par le Hamas. Lors d’une interview dans Haaretz⁷,
elle fait, pour une juriste, des déclarations pour le moins curieuses. Elle s’indigne qu’on lui demande des détails ou des preuves. « La question que nous voulons aborder n’est pas de savoir si quelque chose s’est produit, mais plutôt quel type de crimes ont été commis, la manière systématique dont ils ont été commis et les ordres donnés pour les commettre. La question des preuves recueillies ou non par la police est tout à fait secondaire. (…) Le but est de révéler à l’humanité la profondeur de la souffrance. C’est la masse critique qui est au cœur du problème et non tel ou tel échantillon représentatif d’un cas individuel.» Dont acte. Dès lors, les réfutations de cas particuliers n’influencent guère ses conclusions et ce parti pris lui permet de vilipender les organismes onusiens défenseurs des femmes qui demandent des preuves et ne condamnent pas d’emblée le Hamas.

En décembre, une enquête du New York Times, Screams Without Words: How Hamas Weaponized Sexual Violence on October 7, va soutenir le narratif israélien : l’enquête prétend que le Hamas a fait des violences sexuelles une arme de guerre massive. Pourtant l’article va rapidement faire controverse⁸ à la fois pour le manque de professionnalisme mais aussi pour la personnalité d’une de ses auteurs, Anat Schwartz, ancienne responsable du renseignement de l’armée de l’air israélienne, dont l’activité sur les réseaux sociaux montre un parti pris évident⁹. L’analyse du podcast
qu’elle a accordé à Channel 12 montre sa quête effrénée de témoignages –dont beaucoup infirmés ou controversés par la suite – et suggère que la mission du New York Times était de renforcer un récit prédéterminé. Affirmer qu’il y a eu des viols est une chose, prétendre que la violence sexuelle fait partie de l’ADN du Hamas en est une autre.

FACT-CHECKING

Le site www.oct7factcheck.com/ a examiné avec minutie et expertise tous les éléments du dossier des violences sexuelles. Chaque témoignage est repris, analysé et classé en fonction de sa pertinence. D’après ses enquêtes, s’il est très probable que des viols ont eu lieu le 7 octobre et même si tous les récits des témoins sont exacts, le nombre relativement faible de plaintes et les preuves limitées par rapport à l’ampleur de l’attaque du 7 octobre suggèrent que les allégations de viols massifs utilisés comme arme de guerre systématique ne sont pas fondées.

C’est à peu près la même conclusion que tire en mars le rapport de mission du Bureau de la Représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit. Il est à noter que la mission n’avait pas pour mandat d’enquêter, raison sans doute pour laquelle Israël l’a acceptée. Elle s’est contentée de scruter les documents mis à sa disposition par les autorités et de valider ou non les témoignages. Le rapport conclut qu’il y a des « motifs raisonnables » de
croire que des violences sexuelles liées au conflit se soient produites, y compris sous la forme de viols et de viols collectifs mais Mme Patten, Représentante spéciale des Nations Unies sur la violence sexuelle dans les conflits, a affirmé n’avoir néanmoins pu établir de schéma de violences sexuelles comme stratégie du Hamas10

Par ailleurs, le rapport confirme que des témoins ont fait de faux témoignages.
Peu importe que le viol n’apparaisse pas comme une arme de guerre du Hamas, la propagande israélienne continue à propager l’idée et le président israélien Isaac Herzog s’est félicité de ce que le rapport « justifie avec clarté morale et intégrité les crimes sexuels systématiques, prémédités et continus commis par les terroristes du Hamas contre les femmes israéliennes. »11. Un mensonge de plus. Repris dans bon nombre de médias, y compris belges. L’efficience des mensonges concoctés dans les officines de propagande israélienne n’est due qu’à la complaisance occidentale pour Israël.

1/ Cédric Mathiot, Florian Gouthière et Jacques Pezet, « Israël, 7 octobre : un massacre et des mystifications »,
liberation.fr, 11 décembre 2023
2/ Barbara Gabel, « En Israël, l’ONG Zaka accusée d’avoir exploité les attaques du 7 octobre à des fins financières », France 24,

6 février 2024
3/ Daphné Van Ossel, « Non, le Hamas n’est pas l’État islamique : un abc des groupes islamistes au cœur de l’actualité », rtbf.be,

18 novembre 2023
4/ Carrie Keller-Lynn et Jacob Magid, « “2 millions de nazis” en Cisjordanie, dit le ministre d’extrême droite Smotrich », fr.timesofisrael.com, 28 novembre 2023
5/ Cédric Mathiot, Florian Gouthière et Jacques Pezet, loc.cit.
6/ Ibid.
7/ Hilo Glazer, “The Scope of Hamas’ Campaign of Rape Against
Israeli Women Is Revealed, Testimony After Testimony”, Haaretz,
30 novembre 2023
8/ Jeremy Scahill, Ryan Grim, Daniel Boguslaw, “‘Between the Hammer and the Anvil’ The Story Behind the New York Times October 7 Exposé”, The Intercept, 28 février 2024
9/ Elle « like » non seulement un tweet disant « faites de la bande de Gaza un abattoir » mais encore un autre « le Hamas doit toujours être comparé à l’État islamique et pas à une organisation de combattants de la liberté ».
10/ Feminist Solidarity Network for Palestine, “Here’s what Pramila Patten’s UN report on Oct 7 sexual violence actually said”, Mondoweiss.net, 11 mars 2024
11/ « Le Président israélien Herzog souligne l’importance de la reconnaissance par l’ONU des crimes sexuels commis par
le Hamas à l’encontre des femmes israéliennes », allisrael.com, 5 mars 2024

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