La stratégie de la « Palestine officielle »

Bulletin 62, décembre 2014

Quelques mois après les opérations Gardiens de nos frères et Bordure protectrice, alors qu’il n’y a toujours pas d’accord de cessez-le-feu définitif entre Israël et les Palestiniens, qu’Israël multiplie les provocations entre annonces de nouvelles constructions dans les colonies et interdiction d’accès à l’esplanade des Mosquées, les perspectives d’une paix négociée semblent plus minces que jamais. A la mi-novembre, deux représentants du département des Affaires de négociations de l’OLP étaient à Bruxelles. Leur présence nous apprend que l’OLP, ou plus largement ceux qu’on peut appeler les représentants de la « Palestine officielle » ont mis au point une nouvelle stratégie vis-à-vis de la communauté internationale. A l’occasion d’une rencontre avec les représentants des ONG et associations de solidarité belges, Ahsraf Khatib, conseiller en communication, et Omar Shihabi, conseiller juridique, ont exposé les différentes orientations de cette stratégie.

 

Une résolution du Conseil de sécurité pour mettre fin à l’occupation

Avec le gel du processus de paix depuis maintenant de trop nombreuses années et la politique constante du fait accompli d’Israël, l’OLP entend rappeler à la communauté internationale ses responsabilités dans le règlement de la question palestinienne. Pour cela, elle souhaite une résolution du Conseil de sécurité exigeant la fin de l’occupation israélienne d’ici trois ans.

Pour parvenir à une fin de l’occupation dans ce délai, la première initiative à prendre selon eux est de reprendre le processus de paix sur les bases d’Oslo. Ces bases, en effet, les parties israéliennes et palestiniennes, ainsi que la communauté internationale s’accordaient sur elles. Mais rien n’est moins certain que la réussite d’une telle reprise du processus de paix.

Voilà pourquoi l’OLP s’efforce aujourd’hui d’obtenir le plus grand nombre de reconnaissances bilatérales de l’Etat de Palestine et cela, surtout en Europe. L’Union européenne est en effet le premier financeur du processus de paix, et peut à cet égard jouer un rôle important.

Ensuite, s’ils n’obtenaient pas de reconnaissances en nombre suffisant, les Palestiniens iraient alors devant la Cour pénale internationale (CPI). Pourquoi n’y vont-ils pas dès maintenant ? Selon eux, il n’y a premièrement pas d’urgence à cela, sachant qu’une fois ayant adhéré au Statut de Rome, les effets en seraient rétroactifs. Les crimes israéliens commis depuis la création de la CPI en 2002 pourront alors y être jugés. Deuxièmement, les Palestiniens n’ont pour le moment pas assez de soutiens internationaux pour y aller avec certitude. Autrement dit, ils subissent des pressions pour ne pas y aller. De nombreuses organisations de la société civile ont en effet déjà entendu que les représentants de l’UE considéraient la saisine de la CPI par les Palestiniens comme une véritable bombe nucléaire. Pour les Etats-Unis, aucune solution ne peut être apportée au conflit israélo-palestinien si ce n’est par un processus négocié. Enfin, les officiels palestiniens soulignent qu’aller devant la CPI ne mettrait pas fin à l’occupation. Cela contribuerait selon eux tout au plus à empêcher un nouvelle attaque israélienne de la bande de Gaza.

Bref, l’adhésion au Statut de Rome est prévue dans la stratégie palestinienne mais n’a selon eux que peu d’utilité si elle n’est pas accompagnée d’autres actions. Les responsables des affaires étrangères palestiniennes ont néanmoins déjà pris contact avec la CPI et sont occupés à remplir toutes les formalités d’accession pour que le côté administratif soit réglé le jour où ils décideront d’y adhérer formellement.

La stratégie palestinienne est donc destinée à rappeler non pas uniquement le caractère illégal de la colonisation, mais également celui de l’occupation dans son ensemble. L’occupation israélienne viole en effet les règles du droit international humanitaire qui stipulent qu’une occupation ne peut être que temporaire, que la puissance occupante n’est pas souveraine sur le territoire occupé, elle ne peut donc pas y apporter de changements définitifs et qu’elle doit gérer les territoires occupés au bénéfice de la population occupée. Une initiative qui pourrait être prise dans cette optique, ce serait la demande d’un nouvel avis de la CIJ sur la légalité de l’occupation. Cela permettrait peut-être de mettre au jour la nature profonde de l’occupation israélienne qui tient davantage de l’annexion que d’une occupation par définition transitoire de territoires.

 

L’Union européenne au cœur de la stratégie palestinienne

La stratégie palestinienne accorde une grande valeur au rôle de l’Union européenne et de ses Etats membres. Les Etats-Unis ne sont en effet pas un médiateur neutre, rencontrant sans cesse les exigences des Israéliens. Par ailleurs, l’UE engage des moyens financiers importants dans la construction de l’Etat palestinien, et voit les maigres réalisations et acquis systématiquement détruits par la politique d’occupation israélienne.

En juillet 2013, l’UE s’est engagée dans la bonne voie en publiant les Lignes directrices sur le non-financement des colonies. En juillet 2014, une directive européenne non contraignante a été transposée par tous les Etats membres en des Messages communs visant à sensibiliser les entreprises et les citoyens de l’UE par rapport à la participation à des activités économiques et financières dans les colonies israéliennes. Pour les officiels palestiniens, ces deux initiatives vont dans le sens d’une non-reconnaissance de toute souveraineté, autorité ou légitimité d’Israël sur le territoire palestinien occupé. Ils encouragent aujourd’hui l’UE et ses Etats membres à continuer à prendre des mesures dans ce sens. Parmi les mesures envisageables, les responsables européens pourraient faire l’effort de séjourner dans des hôtels palestiniens lorsqu’ils viennent en mission dans le territoire palestinien occupé.

Les efforts actuels de l’Autorité palestinienne et de l’OLP visent maintenant à obtenir le plus grand nombre de reconnaissances bilatérales de la part des Etats membres de l’UE. A la suite de la reconnaissance de l’Etat palestinien par la Suède, mais également de la résolution du parlement britannique qui l’a précédée de peu, la question est à l’ordre du jour de nombreux Etats membres, ou en tous cas de leurs parlements. La France et l’Espagne pourraient ainsi emboiter le pas à la Suède. Avec son nouveau gouvernement, peu d’espoirs sont permis pour la Belgique sauf si les pressions de la société civile se conjuguent à celle des partis d’opposition et pourquoi pas à celles de certains membres des partis de la majorité. De son côté, Federica Mogherini, la nouvelle Haute Représentante pour les Affaires extérieures de l’Union, a quant à elle démarré son mandat en force en déclarant qu’elle ne voulait pas seulement assister à la reconnaissance de l’Etat de Palestine par l’UE mais également à son établissement. Il ne reste donc plus qu’à espérer que les actes suivent les paroles.

Qui parle de reconnaissance d’un Etat, parle également de territoire, de frontières, de capitale. Si l’idée est de repartir des accords d’Oslo, les observateurs sur le terrain rappelleront que la situation a beaucoup changé depuis 1993. La stratégie de l’OLP ne dit pas grand-chose sur ce que sera la solution définitive. On continue à parler de deux Etats, mais quiconque visite le territoire palestinien aujourd’hui observera qu’une telle solution est déjà très éloignée de la réalité. Dans ce sens, les officiels palestiniens remarquent bien que la reconnaissance de l’Etat de Palestine n’est pas un but en soi mais une manière de sortir du statu quo, de changer la configuration des négociations.

 

 

Un rôle pour la société civile

Si les membres du département des Affaires de négociations de l’OLP ont insisté pour rencontrer des représentants de la société civile belge engagée dans la question palestinienne, c’est parce qu’ils considèrent qu’elle a un rôle à jouer. Les efforts palestiniens au niveau officiel doivent en effet être sous-tendus par des actions de la société civile pour espérer aboutir. La reconnaissance de l’Etat de Palestine par la Belgique passe donc par une implication active de la société civile en sa faveur.

A l’inverse, une question a été posée aux représentants de l’OLP sur leur soutien au mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions, une campagne qui guide la grande majorité des organisations de solidarité dans leur action pour la Palestine. Par le passé, Mahmoud Abbas s’est en effet déjà déclaré opposé au mouvement BDS. A en croire les deux représentants rencontrés à Bruxelles, l’appel au BDS reste l’initiative de la société civile palestinienne, raison pour laquelle l’OLP ne s’y associe pas, mais elle ne le critiquera pas non plus. Il est vrai que si tous les efforts vont dans le même sens, chacun à son niveau, l’occupation israélienne de la Palestine prendra fin d’autant plus vite.

 

Nathalie Janne d’Othée

 

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