Khaled Quzmar : «Les défenseurs des droits humains sont criminalisés par les véritables terroristes !

Khaled Quzmar est directeur de Defence for Children International – Palestine (DCI-P). Depuis trois décennies, son organisation soutient les enfants victimes de l’occupation israélienne et sensibilise gouvernements étrangers et société civile internationale aux violations de leurs droits (lire notre Focus sur l’ONG dans le bulletin Palestine n° 88, 2e trim. 2021). Nous avions rendez-vous dans le lobby de son hôtel bruxellois le 23 octobre dernier pour discuter de la détérioration inquiétante de la situation sur le terrain. La tempête provoquée la veille par la décision israélienne de qualifier six ONG de terroristes, dont la sienne, nous força malheureusement à reporter l’entretien. C’est donc à distance que nous nous rencontrons enfin quelques semaines plus tard, le brouillard entourant l’avenir de son association s’étant depuis lors quelque peu dissipé. Sans pour autant éclaircir un horizon toujours incertain.

Propos recueillis par Gregory MauzEn quoi votre travail de documentation sur les violations des droits des enfants et votre soutien de ces derniers dérangent-ils Israël au point qu’il vous déclare organisation terroriste ?

À nos débuts, nous fournissions des conseils juridiques et du soutien psychosocial aux enfants palestiniens. Avec les années, nous avons compris que même après des centaines d’années, rien ne changerait si l’on ne mettait pas fin à l’occupation. Nous avons dès lors commencé à documenter les violences et les mauvais traitements infligés par les forces d’occupation aux enfants (arrestations, interrogatoires, tortures…). Par sa nature, notre travail est donc une menace directe pour le régime colonial, à la fois sur le terrain, mais également au niveau international, où nous recevons une écoute de plus en plus attentive des institutions, qu’il s’agisse du Parlement européen, des États membres, du Congrès américain… Mettre en lumière la nature et l’ampleur des violations des droits des enfants par les forces d’occupation écorne lourdement l’image d’Israël, alors qu’il se prévaut d’être la seule démocratie du Moyen-Orient.

Le cœur des accusations contre les six organisations incriminées repose sur leur lien supposé avec le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), organisation cataloguée comme terroriste en Israël, aux États-Unis et dans l’Union européenne (UE). Que répondez-vous à ces allégations?

Alors que nos mises en cause des violations des droits humains sont dûment documentées par des enquêtes sur le terrain, au point d’être prises en considération dans le cadre de l’enquête de la Cour pénale internationale sur les crimes de guerre en territoire occupé, Israël n’apporte aucune preuve de ce qu’il avance. Je ne peux parler que pour mon organisation, mais nous n’avons aucun lien avec aucun parti ; ce serait en contradiction avec nos lois et la législation internationale sur les ONG, nos donateurs prohibant tout lien avec des partis politiques. Si le gouvernement israélien dispose de preuves contre nous, nous le mettons au défi de les produire.

 Que va changer concrètement cette décision dans votre travail quotidien ?

Notre organisation, nos membres et nos collaborateurs sont soumis aux mêmes risques juridiques que les cinq autres ONG. Concrètement, des dizaines de milliers d’enfants en seront affectés, qu’ils soient en détention militaire, victimes ordinaires de l’occupation israélienne, victimes de la violence communautaire…. Les travailleurs sociaux, les familles, la police des mineurs, les avocats et les procureurs avec lesquels nous travaillons seront également passibles de poursuites judiciaires. Tout le système de la justice pour la jeunesse va en être affecté sur le temps long.

Quels sont les changements substantiels par rapport aux précédentes campagnes d’intimidation dont vous avez fait l’objet, en particulier depuis l’ordre militaire du 7 novembre et l’interdiction de votre organisation dans le territoire palestinien?

Cette décision est l’aboutissement logique du renforcement des persécutions dont nous faisons l’objet depuis plusieurs années. Nous avons depuis longtemps l’habitude des attaques de ce type de la part des groupes de pression de droite, dont le NGO Monitor (lire bulletin Palestine n°xx), tous soutenus par le gouvernement israélien et ses affidés de par le monde. Ils démarchent nos donateurs, les États, les banques… Ces tentatives échouent à chaque fois, mais elles sèment à la longue le doute dans les esprits.

En 2020, au Royaume-Uni, nous avons porté plainte contre le UK Lawyers for Israel (UKLFI) qui nous avait déjà attaqués pour nos prétendus liens avec le FPLP. Nous avons alors obtenu gain de cause et l’UKLFI a été contrainte de revenir publiquement sur ses accusations en publiant une déclaration en ce sens sur leur site. En dépit de cet échec, d’autres lobbies ont continué à nous dénigrer et le gouvernement israélien a poursuivi son harcèlement juridique.

Le raid israélien dans nos bureaux de Ramallah le 29 juillet 2021 a constitué un tournant. C’était la première fois que nous étions perquisitionnés. Une dizaine de soldats israéliens sont entrés dans nos locaux par effraction et ont confisqué du matériel et des dossiers d’enfants palestiniens détenus, représentés par nos avocats devant les tribunaux militaires israéliens. Aucune justification de cette opération ne nous avait alors été donnée.

Même si notre connaissance du système militaire judiciaire des forces d’occupation nous conduit à n’avoir aucune confiance en lui, nous avons néanmoins porté plainte en sommant l’armée israélienne de motiver cette perquisition. L’affaire a été différée jusqu’à l’intervention de la décision nous déclarant terroristes. Désormais, elle est entendue : nous sommes considérés comme des criminels… Tout être humain devrait pourtant être présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été reconnu coupable et avoir le droit de se défendre au cours d’un procès équitable.

Nous avons longuement fait état dans nos précédents numéros des attaques de l’Autorité palestinienne (AP) contre la société civile, notamment à la suite du meurtre de l’activiste Nizar Banat (voire bulletin Palestine n°89)… En avez-vous reçu du soutien et lequel?

Dès le premier jour, ici, tout le monde a compris que cette décision ne concernait pas seulement les six ONG, mais bien l’ensemble de la société palestinienne. Selon les accords d’Oslo, nous sommes en Zone A, sous juridiction de l’AP. Les autorités occupantes ne l’ont contactée à aucun moment à ce propos. L’AP nous a soutenus en précisant que nous avons toujours respecté la loi. Le problème est qu’elle nous apporte du soutien, mais n’est pas capable de nous protéger. Comment le pourrait-elle d’ailleurs, alors qu’elle ne peut même pas se protéger elle-même, et que son président peut, du jour au lendemain, être assigné à résidence?

Il y a bien évidemment des conflits entre l’État et la société civile au sujet des droits humains, etc. Mais, comme nous nous centrons sur les droits des enfants, il n’y a pas tant lieu à conflits entre nous. Au contraire, il y a beaucoup de coopération, et nous tentons d’aider l’AP à créer un système de justice des mineurs conforme aux standards internationaux. D’autres organisations sont évidemment plus exposées, mais pour le moment et dans ce cas précis, nous sommes toutes dans le même bateau, car prises pour cible par l’occupant. C’est à ce titre que nous appelons la communauté internationale à agir pour empêcher cette criminalisation inacceptable de notre action. La situation est grave : les défenseurs des droits humains sont criminalisés par les véritables terroristes qui, eux, jouissent d’une liberté absolue !

À ce propos, que pensez-vous des réactions de l’étranger?

Les organisations de la société civile actives dans les droits humains en Israël et partout dans le monde nous ont toutes soutenues. Elles sont toutes bien conscientes que quiconque expose les violations des droits humains par Israël fait l’objet de campagnes d’intimidation de la part d’Israël et de ses soutiens.

La position des États, jusqu’à présent, est beaucoup moins encourageante. Il est vrai qu’aucun État n’a accepté telles quelles les allégations israéliennes et que tous ont demandé davantage d’informations à même de prouver nos liens avec le FPLP. Mon point de vue est qu’ils devraient cependant aller plus loin et nous soutenir plus clairement, car il n’y a rien à attendre de prétendues preuves israéliennes, comme les premiers éléments le laissent suggérer. Pendant que la communauté internationale tergiverse, Israël a tout loisir de continuer à perpétrer ses crimes sur le terrain, la colonisation, la confiscation des terres, les meurtres, les démolitions, etc.

Les États devraient également soutenir la Cour pénale internationale dans son enquête sur les crimes de guerre commis sur le territoire palestinien depuis 2014, que nous ne pouvons pas dissocier de notre affaire.

Entretien réalisé sur Zoom le 6 décembre 2021.

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