Comment camoufler un génocide

Le 1er janvier 2025, al Haq, organisation palestinienne de défense des droits humains, publiait son rapport intitulé « Comment camoufler un génocide ». Celui-ci analyse la fonction des ordres d’évacuation et des zones « humanitaires » dans la campagne génocidaire israélienne à Gaza.

Article écrit par Manon Marée

Israël prétend respecter le droit international et le droit international humanitaire dans la bande de Gaza en établissant «des zones humanitaires», discours rarement remis en question par ses alliés. Al Haq a examiné la mise en œuvre de ces zones humanitaires afin de comprendre l’intention israélienne. Sa conclusion est sans appel : Israël se sert du langage humanitaire comme couverture pour faciliter ses actes de génocide. En effet, les zones sécurisées définies par Israël ne respectent aucunement le droit international. De ce fait, les ordres d’évacuation sont illégaux. Ils instaurent donc des transferts forcés de population, constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. La survie étant impossible dans ces zones prétendument humanitaires, la conduite d’Israël dans ces espaces censés être sécurisés atteste d’une intention génocidaire.

ZONES HUMANITAIRES, VRAIMENT?

En droit international, les zones humanitaires sont des zones qui doivent être reconnues comme telles par toutes les parties. Elles comprennent les zones neutres, démilitarisées et de sécurité comme les hôpitaux. Dans ces zones, doivent être assurées des conditions de vie dignes : accès aux ressources primaires, à des sanitaires et à des soins médicaux. Les populations doivent y être en sécurité et protégées de toute attaque. Si ces conditions ne sont pas remplies, les prétendues zones humanitaires n’en sont pas.

À Gaza, aucune de ces conditions n’est remplie. Israël a établi unilatéralement des zones sûres sans concertation avec les forces palestiniennes ni les acteurs humanitaires. Surpopulation, pénurie d’eau et de nourriture, manque cruel d’accès aux soins, épidémies et maladies, attaques et bombardements. Voilà ce qu’Israël considère comme zone humanitaire, autrement dit un espace d’extermination lente.

ORDRES D’ÉVACUATION, OU COMMENT DÉPORTER EN TOUTE TRANQUILLITÉ

Les ordres d’évacuation sont, eux aussi, régis par les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels. Ils ne peuvent être émis que dans des situations urgentes et exceptionnelles, en respectant les principes de proportionnalité, de précaution et de distinction entre civils et combattants. Ils ne peuvent en aucun cas être un moyen d’assurer un transfert forcé de population, constitutif de crime de guerre. Les populations doivent donc être en mesure de réaccéder librement et en sécurité aux zones évacuées, une fois les opérations militaires ayant engendré l’ordre d’évacuation terminées.

Or 90% de la population gazaouie a été déplacée de 88% du territoire. Comme le démontre le rapport, les ordres d’évacuation sont envoyés de manière confuse et souvent contradictoire, toujours dans l’urgence. Sur les routes d’évacuation, les Palestiniens sont régulièrement pris pour cible par des bombardements et des tireurs d’élite israéliens. Ces attaques créent un climat constant de terreur, ce qui a pour résultat qu’aucun espace à Gaza n’est réellement sûr.

TRANSFERT FORCÉ, OUTIL GÉNOCIDAIRE

Le transfert forcé de population ne constitue pas en soi un acte de génocide. Cependant, les conditions dans lesquelles les Palestiniens ont été déplacés à Gaza depuis octobre 2023 montrent une volonté israélienne claire d’anéantissement du groupe. Les bombardements réguliers des zones sûres, les attaques des couloirs humanitaires et des convois, les tirs ciblés de tireurs d’élite visant les enfants, les femmes et les secouristes sont autant d’éléments qui en attestent.

À cela, s’ajoute l’imposition de conditions de vie intenables : séparation des familles, ciblage des hôpitaux, entraves à l’accès à l’aide humanitaire et aux médicaments et propagation de la famine et des maladies par voie de conséquence, imposition d’amputations sans anesthésie, mort lente des blessés qui ne peuvent être soignés dans des hôpitaux pris pour cible et assiégés,… Sur le plan psychologique, imposer un état d’insécurité permanente, comme les déplacements répétés (15x pour certaines familles) ne permet pas d’entrevoir une quelconque forme de stabilité, de reconstruction matérielle, mentale ou émotionnelle. Les enfants, 45% de la population, grandissent dans un climat de terreur incessante, sans aucune perspective d’avenir. La répétition des attaques israéliennes, génération après génération, aggrave encore ce constat.

La famine organisée, la privation d’eau et de tous les éléments d’hygiène, la destruction systématique des habitations de Gaza et de ses systèmes agricoles prouvent enfin la volonté de créer des conditions de vie qui rendent la survie impossible. Les déplacés n’ont plus d’endroit où retourner une fois les combats terminés, n’ont plus aucune sécurité financière ou matérielle qui permettrait d’entrevoir un «après».

Le transfert forcé ne constitue pas en soi un acte de génocide. Cependant, les conditions dans lesquelles les Palestiniens ont été déplacés à Gaza depuis octobre 2023 montrent un volonté israélienne claire d’anéantissement du groupe.

GAZA NORD: GÉNOCIDE DANS LE GÉNOCIDE

Depuis novembre 2023, le Nord de la bande de Gaza est, lui, soumis à un blocus total : aucune aide humanitaire n’y a été acheminée (jusqu’à la trêve de janvier 2025) ; les routes et les infrastructures vers le Nord ont été détruites ; l’électricité y a été coupée. Les sources d’eau potable et les dépôts d’alimentation sont ciblés. Le territoire est devenu une zone de mort où les habitants ont été condamnés à mourir lentement par les bombes ou par la privation. Derrière son prétendu objectif militaire, le ciblage du Nord de Gaza poursuivait deux objectifs précis : tester les réactions internationales et préparer un nettoyage ethnique total. Ce qui a été permis dans le Nord pourra être reproduit ailleurs.

LA RESPONSABILITÉ DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Le déplacement forcé des populations n’est donc pas une conséquence des combats, mais annonce bien des objectifs de nettoyage ethnique, qui se traduisent eux-mêmes par la volonté de rendre la vie impossible à Gaza, ses habitants devant faire face à la mort, qu’ils choisissent de se plier ou non aux ordres d’évacuation. Le processus génocidaire israélien répond à tous les critères de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Celle-ci nous oblige toutes et tous. Jamais la communauté internationale n’a été témoin aussi directement d’un massacre d’une telle ampleur et jamais elle n’a été aussi inactive. L’alternative est simple : résister ou être complice.

QUE FAIRE ?

Al Haq a établi une liste de recommandations à destination de la communauté internationale, des institutions, des médias et de la société civile :

  • Imposer des sanctions immédiates et un embargo militaire international complet contre Israël ;
  • Reconnaitre la réalité du génocide, et en poursuivre pénalement les responsables devant la CPI et la CIJ et suspendre toute relation diplomatique avec l’État génocidaire;
  • Faire pression sur les gouvernements, boycotter les entreprises impliquées dans les violations du droit et lutter contre la désinformation en dénonçant le discours justifiant le génocide ; – Enfin, les organisations humanitaires doivent exiger l’ouverture de couloirs humanitaires sous supervision internationale, permettre le retour des déplacés et lever le blocus total auquel est soumis Gaza.
Top