Beita : une nouvelle forme de résistance populaire fait ses preuves

Reportage du média Quds News Network dans le village de Beita (sud de Naplouse, Cisjordanie occupée), dont les habitants ont obtenu par la seule force de leur mobilisation l’évacuation d’une colonie sauvage.

Par Qassam Muaddi

Victoire !Après 65 jours de protestations, 4 morts et 294 blessés, dont 84 par balles en caoutchouc et 3 par balles réelles, les Palestiniens du village de Beita, au sud de Naplouse en Cisjordanie occupée, ont célébré le 2 juillet l’évacuation de la colonie israélienne illégale d’Avitar, sur la colline du Mont Sabih.

Beita est devenu le centre de l’attention en Palestine depuis fin mai, en raison de la résistance populaire massive que le village a démontrée. Pour de nombreux Palestiniens, la créativité des formes de protestation et la participation massive des résidents de Beita témoignent d’une nouvelle dynamique de la résistance populaire. Une dynamique qui rappelle aux Palestiniens celle de la première Intifada.

QNN a décidé de suivre les habitants de Beita dans leurs actions de protestation, peu avant l’évacuation des colons du Mont Sabih. Voici l’histoire de la résistance populaire de Beita, vue de l’intérieur.

Comment “tout le monde s’est impliqué”

C’est l’heure de la prière du vendredi à Beita, une semaine avant l’évacuation des colons. L’étroite route de terre qui serpente entre les oliveraies est pleine des vieilles voitures poussiéreuses que les villageois palestiniens utilisent pour aller dans leurs champs.

Dans une oliveraie qui surplombe une profonde vallée, des centaines de fidèles forment des rangées pour la prière, tandis que l’imam du village, muni d’un haut-parleur, exhorte les participants : “Laissez de l’espace entre les rangs, nous allons commencer”.

Après une longue respiration, l’imam commence son prêche : “Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux…” Au bout de quelques phrases, une bombe lacrymogène traverse la route en terre et atterrit près de l’imam. Les fidèles toussent et se mettent à reculer vers l’intérieur de l’oliveraie, pendant que l’imam interrompt son éloquent prêche en arabe classique, pour s’écrier, dans le langage d’un paysan palestinien : “Bande de salauds, laissez-nous finir la prière et ensuite on s’occupera de vous !” aux soldats israéliens, stationnés tout près dans la vallée.

Alors que les manifestants s’efforcent de se remettre en ligne et de commencer leur prière hebdomadaire, au milieu des gaz lacrymogènes, Khaled Mufleh, un journaliste local et résident de Beita, explique à QNN que “les manifestations à Beita ont commencé au même moment que les grandes manifestations qui ont suivi l’incursion de la police israélienne dans la mosquée Al Aqsa, pendant le mois sacré de Ramadan, parce que des colons israéliens ont profité des troubles pour ouvrir des routes et établir une colonie à Beita.”

À la fin du mois de mai, les Palestiniens des deux côtés de la Ligne verte ont célébré leur unité et le cessez-le-feu conclu entre les factions palestiniennes de Gaza et Israël, au bout de 11 jours de bombardements. Mais Beita n’en était encore qu’au début de son propre combat.

Quelques semaines après que les premiers colons se furent installés au Mont Sabih, l’avant-poste s’est transformé en une petite colonie entièrement opérationnelle, avec tous les bâtiments et services nécessaires et l’installation de dizaines de familles. Les protestations ont commencé à prendre de l’ampleur. “Puis est venu le premier martyr”, rappelle Khaled Muflih : “Issa Barham, un avocat de 42 ans et père de quatre enfants, a été abattu alors qu’il participait aux manifestations. Deux semaines plus tard, des soldats israéliens ont tué Zakariyah Hamayel, un instituteur de 28 ans. À ce moment-là, la colère dans le village a atteint son paroxysme. Tout le monde s’est impliqué.”

La résistance, l’attraction du village

Deux autres Palestiniens ont été tués dans les semaines qui ont suivi. Le dernier en date, Mohammad Hamayel, n’avait que 15 ans. Des portraits de lui sont affichés dans toutes les rues de Beita et même à l’intérieur des bâtiments.

Des traces de pneus brûlés marquent l’entrée de la ville, non loin d’un carrefour où l’armée israélienne surveille de près tous les mouvements d’entrée et de sortie de la ville. Surtout le jeudi après-midi, lorsque des manifestants, des journalistes et des curieux de toutes sortes viennent à la manifestation hebdomadaire de Beita.

Mahmoud Hamad, un ouvrier agricole de 30 ans, conduit deux visiteurs directement à l’un des points de contact près du mont Sabih. “Les manifestations du vendredi commencent le jeudi”, souligne-t-il. “Vous venez sûrement visiter notre résistance ? Il n’y a rien d’autre à voir ou à faire à Beita pendant le week-end.”

Mahmoud ajoute :  «  Si la résistance populaire à Beita est si efficace, c’est parce que tout le monde se sent concerné. Il n’y a jamais eu de colonie sur les terres de Beita auparavant, et si nous laissons cette colonie s’installer, d’autres de nos terres seront bientôt menacées.  »

En fait, Avitar est la première colonie israélienne sur les terres de Beita. Son emplacement se trouve dans la zone C, où il est interdit aux Palestiniens de construire, mais, comme l’affirment les villageois, les terres appartiennent à des particuliers.

En 2018, l’armée israélienne a émis un ordre de confiscation de 24 donums de terres sur le mont Sabih à des fins militaires. La saisie n’a jamais eu lieu et l’ordre a expiré la même année. Néanmoins, étant donné la situation stratégique du mont Sabih qui surplombe la route israélienne n° 5, il était clair qu’une tentative israélienne de s’emparer du mont n’était qu’une question de temps.

Sur le lieu de la manifestation, des dizaines de Palestiniens de tous âges, des hommes pour la plupart, sont rassemblés au milieu des oliviers à quelque 200 mètres d’un groupe de soldats israéliens. Un homme tient dans ses bras une fillette de 5 ans qui chante dans un haut-parleur : “Sauvez le Mont Sabih à Beita ! Allahu Akbar !” Les manifestants répètent l’incantation après elle.

Tapage nocturne

Après la tombée de la nuit, l’événement le plus emblématique de la résistance de Beita commence. Au même endroit que la prière du lendemain, des centaines de Palestiniens de tous âges se rassemblent en petits groupes pour participer aux actions de “perturbation nocturne”. “L’idée est d’empêcher les colons de dormir”, explique Ali Hamayel, 39 ans. “Nous voulons leur rappeler qu’ils sont des occupants et qu’en tant que tels, ils ne sont pas les bienvenus.”

Ali tient une lampe laser qu’il pointe vers les maisons des colons en faisant des cercles. Des dizaines de lampes laser pointent vers la colonie à travers la vallée, certaines tenues par des hommes d’une soixantaine d’années, d’autres par des enfants d’à peine 10 ans.

Non loin de là, un groupe de jeunes gens actionne un klaxon géant alimenté par un générateur diesel. Et Ali pointe sa lampe laser sur le feu qui brûle au fond de la vallée : “Ce sont des pneus de voiture. Les jeunes les placent pendant la journée et y mettent le feu pendant la nuit. On souffle la fumée vers la colonie.”

Le “tapage nocturne” est un mélange d’actions de protestation et de rassemblements. Autour d’un feu de camp, un petit groupe de jeunes gens boivent du café en observant les événements. “Le jeudi, je quitte le travail tôt. Je ne rentre même pas chez moi. Je viens directement ici”, dit Awad Farhat, un ouvrier du bâtiment de 32 ans. “Personne ne planifie quoi que ce soit. Tout a commencé spontanément et continue de même”, affirme-t-il.

La “culture de la résistance”

Le tapage nocturne se poursuit jusqu’à 3 heures du matin. Le lendemain matin, trois jeunes hommes se réunissent dans un café fermé, dans le centre de Beita, pour partager un petit-déjeuner et parler des événements. “Ce café m’appartient”, explique Malek Hamad, 23 ans. “Il est fermé depuis le début des protestations à Beita. Surtout depuis que l’armée israélienne a fermé l’accès à la ville, il y a deux semaines.”

Les forces d’occupation ont imposé le bouclage de Beita au début du mois de juin. Il n’a été levé que pour la visite du Premier ministre palestinien, Mohammad Ishtayah, le 24 juin. Le conseil municipal de Beita et les anciens de la ville lui ont présenté une liste de revendications, dont la construction d’un hôpital. “C’est la demande la plus importante à l’heure actuelle”, insiste Malek, “tous les blessés des affrontements sont emmenés à l’hôpital Rafidia de Naplouse, et ils ne sont pas bien soignés parce que l’hôpital est toujours débordé.”

Malek parle de ce qu’il appelle “la culture de la résistance à Beita”.

Selon lui, “les familles ont intégré l’idée que la résistance est l’affaire de tous, et elles n’essaient pas d’empêcher leurs jeunes de participer.” Cette culture de la résistance, comme l’affirme Malek, “inclut l’auto-organisation. Aucun parti politique ne dirige quoi que ce soit. C’est le peuple, collectivement, avec ses propres moyens, qui s’organise.”.

Cette culture n’est pas nouvelle à Beita. En 1988, pendant la première Intifada, l’occupant a démoli 15 maisons dans le village, pour étouffer la résistance. “Mon père se souvient qu’un officier israélien a ouvert une carte à l’avant d’une jeep militaire, à l’entrée de Beita, et a dit qu’il allait effacer Beita de la carte”, raconte Malek. Ses amis affirment avoir entendu la même histoire. “Mon père a 55 ans aujourd’hui, et il a été blessé au genou lors d’une manifestation, il y a trois semaines”, ajoute-t-il.

Les jeunes gens regardent leurs smartphones. L’ami de Malek dit d’une voix anxieuse au téléphone: “Tu es trop jeune pour savoir de quoi tu parles, ne t’en mêle pas !” Puis il rit et explique : “Nous nous organisons sur les médias sociaux, et c’était un enfant qui nous disait où nous devrions manifester aujourd’hui. Il est trop enthousiaste.” Lorsqu’on lui demande quel âge il a lui-même, le jeune homme répond : “J’ai eu 17 ans cette année.”

“Nous avons des racines”

Après le petit-déjeuner, Malek et ses amis montent dans une vieille voiture pour aller au mont Sabih. Des centaines de personnes commencent à arriver et à former des rangées pour la prière du vendredi. Certains viennent avec des béquilles, tandis que les jeunes s’aident les uns les autres à enrouler des keffiehs palestiniens autour de leur tête.

L’imam commence son prêche et les grenades lacrymogènes commencent à pleuvoir. Une demi-heure plus tard, la prière doit s’interrompre parce que les forces d’occupation tirent toujours plus de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc et réelles. Les manifestants se dispersent pour échapper aux gaz. Ils scandent des slogans et lancent des pierres avec des frondes en direction des soldats.

Sous un olivier, Malek baisse son keffieh et boit un peu d’eau. “Vous avez fait de bonnes photos ?” demande-t-il en riant. Il regarde les maisons d’Avitar à travers la vallée et s’exclame : “Elles sont déjà à moitié vides ! Je suis sûr que dans quelques semaines, ils seront tous partis”, puis il conclut en souriant : “Nous, au contraire, nous avons des racines ici. Aucune armée ne peut lutter contre cela.”

Note : Tous les noms des personnes interrogées ont été changés à leur demande.

Article original paru sur Quds News Network le 6 juillet 2021

Traduction  de Dominique Muselet pour Chronique de Palestine

Crédit photos : Qassam Muaddi

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