Relance des accords d’Abraham : le « rêve américain »

Conclus en 2020, les accords de normalisation entre Israël et plusieurs États arabes constituent l’une des réalisations diplomatiques majeures du premier mandat de Donald Trump. Cinq ans plus tard, leur extension fait partie des priorités du président étatsunien.

Par Gregory Mauzé

« Est-ce que je me soucie personnellement de la question palestinienne ? Non, mais mon peuple, oui […] Je pourrais finir tué à cause de cet accord. » On doit ces propos déconcertants de franchise au prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed Ben Salman. Tenus lors d’une rencontre avec Anthony Blinken, le secrétaire d’État de Joe Biden, en janvier 2024, au plus fort de l’offensive meurtrière israélienne, ils résument les dilemmes que pose la normalisation des relations avec Israël aux autocrates du monde arabo-musulman courtisés en ce sens. D’un côté, la garantie de partenariats prometteurs avec une puissance régionale majeure et l’assurance de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis. De l’autre, la pression d’une opinion publique solidaire des Palestiniens, que même des régimes peu soucieux des droits humains ne peuvent se permettre d’ignorer entièrement.

Sortir la question palestinienne de l’équation

Signés le 15 décembre 2020 à la Maison-Blanche par les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn, les premiers « accords d’Abraham » furent bientôt rejoints par le Soudan — qui n’officialisera pas son adhésion en raison de la guerre civile — et, surtout, par le Maroc. Leur principe : ne plus attendre de progrès sur la question palestinienne pour entretenir des relations avec Tel-Aviv. Il s’agit donc d’une rupture avec la position de la Ligue arabe de 2002, qui conditionnait la reconnaissance d’Israël à son respect des résolutions onusiennes, dont l’établissement d’un État palestinien.

Des débuts encourageants

Du point de vue de ses parties prenantes, les trois premières années des accords d’Abraham furent plutôt prometteuses. Le commerce entre Israël et les EAU, en particulier, a grimpé en flèche, passant de 189 millions de dollars en 2020 à 2,5 milliards en 2022. Les échanges ont également progressé avec le Maroc, avec qui Israël entretenait déjà de longue date des liens officieux. Sur le terrain diplomatique, les Premiers ministres Naftali Bennett et Yaïr Lapid se sont rendus à Rabat, Abou Dabi et Manama. Cette dynamique a néanmoins marqué le pas avec la réaccession au pouvoir de Benyamin Netanyahou fin 2022, à la tête de la coalition la plus extrémiste jamais formée en Israël. En raison des violences commises en Cisjordanie, Rabat ajourna le second Forum du Néguev, qui devait se tenir dans le Royaume en juillet 2023 (2).

Le 7 octobre : coup d’arrêt

Le retour en force de la question palestinienne à la suite de l’assaut du 7 octobre et du génocide à Gaza a bouleversé le fondement même de ces accords, qui visaient précisément à reléguer celle-ci au second plan. Pourtant bien avancées, les négociations en vue d’une normalisation entre Riyad et Tel-Aviv furent stoppées net, au grand dam de Washington, pour qui l’alliance de ses deux principaux alliés régionaux représente un enjeu majeur. Les États reconnaissant déjà Israël, quant à eux, naviguèrent sur une ligne de crête, se solidarisant en apparence avec les Palestiniens tout en continuant à coopérer avec leur bourreau. Ces deux dernières années, le Maroc s’est par exemple massivement fourni en drones israéliens, dont il a annoncé en novembre 2025 l’ouverture d’une unité de fabrication sur son territoire (3).

L’opinion arabe, pierre d’achoppement persistante

Si le génocide n’a pas conduit à des retours en arrière formels, la normalisation s’en est trouvée fragilisée. Déjà faible avant le 7 octobre, le soutien populaire à la reconnaissance d’Israël s’est effondré. Il s’établit ainsi à 13 % au Maroc (–18 points) et à 3 % en Jordanie (–2 points) (4). De nombreuses manifestations de solidarité avec les Palestiniens, souvent violemment réprimées, ont également vu le jour dans certains de ces pays. Si ceux-ci venaient à connaître un processus de démocratisation, il ne fait aucun doute que les relations avec Israël seraient menacées là où elles existent et deviendraient inimaginables ailleurs (5). En dépit de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à la mi-octobre, l’extension des accords d’Abraham promise par Trump tarde à venir, malgré la symbolique adhésion du Kazakhstan en novembre.

Symbole impensable pour Israël

Les conditions exigées par les États convoités — l’Arabie saoudite au premier chef — pour s’inscrire dans ce processus ne semblent pourtant pas insurmontables pour Tel-Aviv. Lors de sa visite à la Maison-Blanche le 18 novembre 2025, Mohamed Ben Salman a réitéré sa volonté d’adhérer aux accords d’Abraham, réclamant seulement « une voie claire [vers une] solution à deux États », destinée à apaiser son opinion publique (6). Autrement dit, un engagement de pure forme, bien loin du plan de la Ligue arabe de 2002, qui n’impliquerait rien de concret de la part du gouvernement israélien. Mais il semblerait que même ce symbole soit inenvisageable pour l’exécutif de Benyamin Netanyahou, intégralement dédié à l’éradication du fait national palestinien.

Notes

(1) Franklin Foer, « The War That Would Not End », The Atlantic, 25 septembre 2024.
(2) Le premier Forum du Néguev a rassemblé en Israël les ministres des Affaires étrangères d’Israël, de l’Égypte, du Bahreïn, des Émirats arabes unis, du Maroc et des États-Unis les 27 et 28 mars 2022.
(3) Ousamma Bajji, « Despite Gaza genocide, Morocco opens Israeli drone factory as normalisation debate intensifies », The New Arab, 28 novembre 2025.
(4) Michael Robbins et Amaney A. Jamal, « Arab Public Opinion Constrains Normalization with Israel », Arab Barometer, 23 juin 2025.
(5) Comme on a pu le constater durant l’éphémère printemps arabe, notamment sous le court règne du premier président égyptien démocratiquement élu, Mohammed Morsi (2012-2013).
(6) Barak Ravid et Marc Caputo, « Scoop: Trump’s meeting with MBS got tense over Israel », Axios, 25 novembre 2025.

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