Le village bédouin au centre d’une tempête avec des militants de droite israélienne

Le village de Bir Hadaj dans le Néguev, qui abrite 7000 Bédouins, fait l’objet de restrictions de la part des autorités en raison de construction illégale. Ses habitants disent juste vouloir les mêmes droits que leurs voisins juifs.

Par David B. Green

Le Néguev est le théâtre d’une nouvelle guerre avec, pour front, le village bédouin de Bir Hadaj. Une confrontation – qui aurait pu tourner à la violence –remontant au 31 mai entre des habitants et deux officiers d’une base armée toute proche, a été le prétexte à des restrictions de la part des agences gouvernementales, d’après des militants. Des policiers ont fait irruption 10 jours plus tard, à la recherche d’activités illégales qu’ils ont interdites immédiatement et en masse, la plupart d’entre elles étant sans lien avec l’incident.

Le parti Yamina, de droite, en a profité pour mener une mission “d’enquête” provoquante dans la région, au cours de laquelle ses responsables ont décrit le Néguev comme un « no man’s land sans souveraineté ni Etat, seulement le désordre des Bédouins et l’accaparement de terres de l’Etat.”

Les habitants de Bir Hadaj, comme les quelque 250.000 Bédouins du Néguev, n’ont pas l’impression de posséder les meilleurs terres. Un différend de plus de 15 ans avec l’Etat à propos d’un plan directeur controversé a pour effet que toute construction dans le village – situé à environ 40 km (25 miles) au sud-ouest de Beer-Sheva – est, par définition, illégale. Et le fait que de larges zones du Néguev sont officiellement réservées à un usage militaire entraine aussi, selon un ancien chef d’une municipalité locale, que “vous ne pouvez pas marcher plus de 10 mètres au-delà des limites du village sans entrer dans une zone militaire.”

Bien qu’un accord informel entre le village et l’armée israélienne prévient généralement tout problème, pour une communauté où la plupart des habitants vivent de l’élevage de moutons et de chèvres, le manque de titre de propriété de leurs pâturages  les désavantage sur le plan légal.

Le soir du 11 juin, lendemain du premier raid sur plusieurs fronts de Bir Hadaj et jour de la visite des responsables de Yamina, Shuli Dichter – un militant de longue date de la coexistence arabo-juive – a envoyé un message à d’autres militants les invitant à une rencontre le lendemain à Bir Hadaj “pour s’informer sur l’attaque qu’ils ont subie cette semaine, et exprimer leur solidarité.”

Un ‘horrible’ plan

Bien que les membres de la tribu el-Azazmeh vivent sur le site de Bir Hadaj au moins depuis l’époque ottomane, la ville actuelle existe depuis 1993. Cette année-là, explique l’ancien maire Salman Abu Hamid à la réunion du 12 juin, “les gens sont revenus en masse” sur cette portion de désert 20 ans après avoir été déplacés par l’Etat à l’est de la Route 40, à un endroit situé près de ce qui était alors la décharge de déchets toxiques de Ramat Hovav.

En 1999, Bir Hadaj était l’une des 11 municipalités bédouines à avoir reçu une “reconnaissance” de l’Etat. Cela signifie qu’un plan directeur pouvait être établi et la ville, qui compte aujourd’hui 7000 habitants, pouvait être raccordée au réseau électrique national, avoir des routes asphaltées ainsi que toutes les autres infrastructures habituelles dans n’importe quelle ville juive. L’approbation d’un tel plan signifiait aussi que les habitants pourraient acheter des lopins de terre et y construire des maisons et des clôtures pour leurs troupeaux.

Le principe du plan directeur a bien été établi et accordé en 2004, mais les autorités ont commencé à tergiverser peu de temps après. D’après Dafna Saporta, architecte à Bimkom – organisation israélienne des droits humains spécialisée dans les droits d’urbanisme – les changements unilatéraux de l’Etat comprenaient notamment la réduction des lopins de terre individuels de 50%. Selon cette organisation, même dans sa forme originelle, le plan était “horrible”. Tout d’abord, il allouait beaucoup trop peu de terres au village, au point qu’il aurait laissé “60% de la population du village en dehors de ses limites.” Ensuite, “il ne tenait pas compte de la possibilité de développement économique du village” , en termes à la fois d’agriculture et de potentiel pour un tourisme axé sur le désert. Les habitants de Bir Hadaj ont refusé les amendements, et les choses en sont restées là.

Dafna Saporta n’est pas la seule à soupçonner que certains problèmes actuels de Bir Hadaj sont liés à son refus du plan directeur restreint : “Ils n’ont pas coopéré et l’Etat a répliqué : “Très bien, on va vous montrer qui est le patron”.”

Thabet Abu Rass, co-directeur exécutif de l’Abraham Initiatives organization, décrit les relations entre la ville et l’Etat de “passives-agressives : s’il avait pu, l’Etat aurait déplacé les habitants – et la tribu el-Azazmeh en général – vers la ville bédouine de Segev Shalom. Mais nous sommes maintenant dans une nouvelle ère, et ça ne marchera plus.” Actuellement, la plupart des urbanistes acceptent l’idée d’installer les bédouins “en place” (hasdarah bamakom) chaque fois que c’est possible.

Avant, la plupart des jeunes hommes de Bir Hadaj servaient dans l’armée israélienne, alors qu’aujourd’hui leur motivation a baissé, de même que leur nombre. Le village possède pourtant une brigade de secours d’urgence, et quand le sergent de Tsahal Sgt. Adiel Fishler a disparu hors de sa base dans l’Arava jeudi, la brigade a participé aux recherches. (Le corps de Fishler a été retrouvé près de la base de Shizafon le samedi.)

L’histoire de deux communautés

La route vers Bir Hadaj est instructive pour tout visiteur qui veut faire l’expérience immédiate des implications d’une telle impasse. Une façon d’approcher le village, c’est par Retamim – un kibboutz abandonné qui renaît depuis une dizaine d’années en tant que communauté orthodoxe moderne. Il comptait moins de 500 habitants en 2018, mais il grandit à vue d’œil, et le raccourci par Bir Hadaj vous emmène sur une route fraichement asphaltée à travers un nouveau quartier de jolies et spacieuses maisons.

Si un conducteur n’a pas l’application Waze pour lui dire de tourner à droite, rue de “la route sans nom”, il identifiera difficilement le croisement vers Bir Hadaj. Conduire dans Bir Hadaj sans un 4×4 est aussi risqué, car les chemins routiers (“routes” est un grand mot) sont généralement non asphaltés, et les petites voies asphaltées sont plus traîtres que les routes en terre car elles sont criblées de grands trous.

Chaque famille a son propre petit terrain clôturé, avec une petite maison et un espace pour les moutons et les chèvres, mais l’agencement de la ville est aléatoire. Il n’y a pas de lignes à haute tension, et bien qu’il soit raccordé à l’eau potable, le village ne reçoit pas de subside pour l’eau destinée à l’agriculture et doit donc payer au tarif fort l’eau destinée l’élevage. Il n’y a pas d’eau disponible pour un usage agricole. De plus, l’absence d’arbres est particulièrement sensible ici dans le désert, l’été, en plein midi. Bir Hadaj possède trois écoles et plusieurs maternelles, ainsi qu’un centre médical.

Abu Rass, spécialisé en géographie politique, compare la situation de Bir Hadaj avec celle du kibboutz voisin, Revivim. Avec environ 1.100 habitants, Revivim s’étend sur environ 30.000 dounams (30 km²). Bir Hadaj, avec une population six fois plus grande, doit se contenter d’1/5 de cette surface. Contrairement au village bédouin, Revivim reçoit de l’eau subsidiée.

Blocage et colère

L’histoire de Bir Hadaj se répète, d’une façon ou d’une autre, à travers toute cette partie du Néguev. Depuis sa fondation, on l’a vu, l’Etat a toujours essayé  d’urbaniser les Bédouins en établissant 7 “townships” dans les années ’60, dans l’espoir de les concentrer dans quelques grandes villes, telles que Rahat et Segev Shalom. Même si quelque 60% des Bédouins du Néguev vivent aujourd’hui dans ces zones urbanisées, il reste encore environ 1.700 « clusters » répartis dans cette région, allant de 35 villages non reconnus à des lieux constitués d’à peine plus d’une maison isolée sur une colline. Cependant, Abu Rass note que, bien que les Bédouins constituent 1/3 de la population du Néguev, “Ils vivent sur moins de 2% du territoire. Et ce qu’ils demandent, ce n’est pas plus de 5%.”

Lors de l’incident du 31 mai, qui est à l’origine de l’embrasement actuel, deux officiers impliqués dans un exercice sur la base militaire de Tze’elim, ont pris en fuite un véhicule suspect, dont les occupants semblaient avoir volé du matériel militaire. Ils ont suivi les intrus jusqu’à Bir Hadaj, où leur jeep a immédiatement été encerclée par des habitants. Se sentant menacé, l’un des deux officiers a tiré des coups de feu en l’air. En quelques secondes, une rumeur -complètement infondée – s’est propagée dans le groupe WhatsApp du village, selon laquelle un enfant bédouin avait été abattu. Les officiers ont quitté les lieux, mais se sont fait à leur tour poursuivre par les habitants du village, qui ont poussé leur jeep en dehors de la route. Une vidéo de la virulente confrontation qui a suivi s’est retrouvée sur l’application TikTok le jour d’après. On y voit beaucoup de gens qui crient, certains qui se bousculent, mais heureusement pas d’effusion de sang. Quand la police est arrivée, attendue par les deux groupes, la situation a été désamorcée.

Le bain de sang – figuratif – a suivi, et la vidéo d’un jeune bédouin en colère et semblant menacer deux officiers de Tsahal s’est retrouvée sur Internet. Personne ne nie qu’il y a beaucoup de vols sur les territoires habités par les Bédouins, mais certains diront que lorsque le président du parti Yamina, Naftali Bennett, a déclaré lors de son tour de campagne du 11 juin que « les personnes qui voyagent dans le Néguev ne peuvent laisser leur voiture, même quelques minutes, sans que celle-ci ne soit vandalisée [par des voleurs bédouins] », il a exagéré la situation. Pour Bennett, c’est la preuve « que nous avons perdu l’Etat d’Israël sur ce territoire » et que « toute personne se dirigeant vers Eilat peut le constater ».

Et si l’on croit Bezalel Smotrich, collaborateur très provocateur de Bennett au sein de Yamina, les Bédouins représentent une menace à l’existence de l’Etat d’Israël. Pendant le tour du 11 juin, il a déclaré aux journalistes que « tous les 12 ans » on compte « deux fois plus » de Bédouins, et il estime que ce problème « doit être réglé ». Il lui resterait à aborder le taux de natalité encore plus élevé au sein de la communauté des juifs ultra-orthodoxes.

Dix jours après les affrontements entre Tsahal et Bir Hadaj, les autorités ont débarqué en grand nombre. Certains estiment que c’était pour que cela serve de leçon. A la fin de l’opération, le ministre de la Sécurité Publique, Amir Ohana, a posté un message sur Twitter annonçant que « 14 suspects avaient été arrêtés, trois véhicules appréhendés, et du matériel et de l’argent confisqués ». Son message ne contenait pas d’informations supplémentaires sur le contexte de ces actions, mais il était accompagné d’une photo d’une caravane de SUV de la police, roulant à travers le désert – probablement en route depuis ou vers Bir Hadaj. Le tweet était conclu par « Il ne s’agit assurément pas d’une action unique. Cela va continuer comme cela. »

Un convoi de ‘100-véhicules’

Lorsque le journal Haaretz s’est entretenu, quelques jours plus tard, avec le porte-parole de la police, Mickey Rosenfeld, celui-ci a expliqué que la police israélienne avait pris « une décision stratégique » pour intensifier l’activité de la police dans le sud, « avec une attention particulière portée sur Bir Hadaj – qui est la zone principale où a été constatée une multiplication d’incidents. » La plupart des activités illégales présumées se déroulent sur des bases militaires, explique Rosenfeld. Au cours des derniers mois seulement, on rapporte des incidents tels que « le vol de matériel, de munitions, d’équipements de vision nocturne et de tentes appartenant aux FDI », poursuit-il. Rosenfeld ajoute que la police a trouvé des plants de marijuana, et des milliers de shekels en liquide.

Le porte-parole rapporte également que la police a arrêté « 17 suspects rien que dans la zone de Bir Hadaj, et que des enquêtes les concernant sont toujours en cours ».

Le premier raid de police s’est déroulé le 10 juin, et la visite d’activistes juifs dans le village deux jours plus tard. La semaine d’après, une nouvelle descente a eu lieu à Bir Hadaj. Le ministre Ohana n’a pas partagé celle-ci sur les réseaux sociaux, mais selon Abu Hamid et Salim Danifri, chef du conseil local, près de 100 véhicules officiels sont arrivés dimanche dernier et des dizaines de bâtiments ont été photographiés, afin d’entamer une procédure légale condamnant les habitations construites illégalement. Les représentants de la police, l’autorité de la Direction de la Nature et des Parcs, l’unité pour l’application de la loi et des enquêtes du ministère de l’Agriculture, et les Autorités fiscales y ont pris part.

La réunion de solidarité s’est déroulée dans une tente bédouine moderne, avec un sol en béton coulé sur lequel étaient assis, sur de larges coussins, la demi-douzaine d’activistes juifs et notre correspondant, pendant que leurs hôtes donnaient leur version des événements récents – qui, selon eux, avaient été présentés de manière erronée dans la presse israélienne.

Abu Hamid a reconnu que certains Bédouins s’étaient introduits à Tse’elim, mais il a insisté sur le fait que c’était par accident et qu’ils n’avaient pas tenté de voler quoi que ce soit. [Dans une déclaration partagée sur le site Internet de Walla, le porte-parole de Tsahal a confirmé que rien n’avait été dérobé.] Après la course-poursuite sur la route 222, « la police est arrivée, ils ont vérifié ce qui s’était passé, la rumeur sur l’enfant [tué] a été démentie… et, avec la participation de la police, il a été convenu que l’affaire serait classée. Ils se sont serré la main, et chacun est parti de son côté », explique Abu Hamid.

Malheureusement, le jour suivant, une jeune personne de Bir Hadaj – en violation de l’accord négocié par la police – a posté une vidéo sur TikTok. Selon Abu Hamid, « c’est à partir de ce moment-là que la droite a commencé à faire pression. »

Nouvelle opportunité

Certains disent que les actions agressives menées contre les Bédouins de Bir Hadaj, mais aussi de manière générale dans le Néguev, sont le dernier souffle d’une faction politique d’extrême-droite qui voit son pouvoir décliner. Pas seulement parce que le parti Yamina ne fait pas partie de la coalition gouvernementale, mais également parce que l’accord de coalition a déplacé la responsabilité du développement et de l’habitation des Bédouins du ministère de l’Agriculture au ministère de l’Economie et de l’Industrie, actuellement conduit par le dirigeant du Parti travailliste, Amir Peretz.

Peretz, lui-même habitant du Néguev, a rendu visite à un certain nombre de communautés bédouines le 11 juin, après quoi il a déclaré dans un communiqué: « Nous avons la possibilité de repartir à zéro pour restaurer la confiance qui a été sévèrement mise à mal ces dernières années. Nous avons un objectif commun: aider tous les résidents [bédouins], ceux qui vivent dans des villes [reconnues] et ceux qui vivent « dispersés » [dans des villages non reconnus]. » Parmi les chefs bédouins que Peretz a rencontrés, on trouve Abu Hamid et Danifri de Bir Hadaj.

Le dirigeant du Parti travailliste pourrait toutefois rencontrer des difficultés pour faire changer d’avis l’autorité bédouine. Le 14 juin, Tali Hevruti-Sover a rapporté au TheMarker que peu avant l’élection de mars, le directeur général de l’époque du ministère de l’Agriculture avait discrètement renouvelé le contrat du directeur à l’Autorité pour le développement des localités bédouines, Yair Ma’ayan, pour quatre autres années. Il est perçu comme ayant une attitude agressive envers les Bédouins, et un manque général de sympathie pour leurs problèmes.

Entre-temps, le 7 juin, le commandant de la police du district sud, le major général Yoram Sofer, s’est rendu à Retahim, un quartier de Bir Hadaj, pour une rencontre officieuse avec les habitants – d’où sont tirées les remarques ensuite partagées sur Channel 13 news.

Bien que Sofer ait déclaré que le taux de crime dans la zone soit en diminution, il a également admis qu’il manquait de moyens pour y faire face. « Je ne suis pas de ceux qui vous diront ‘tout ira bien’ » a-t-il avancé. « Je ne pense pas du tout cela. Honnêtement, main sur le cœur, je ne crois pas pouvoir empêcher [la criminalité]. »

A la même occasion, Sofer a toutefois exprimé sa sympathie pour les Bédouins. « Je pense que ce qui doit arriver, aussi vite que possible, c’est que l’Etat se charge des problèmes de régularisation (de leur présence sur les lieux), afin de leur offrir des habitations permanentes. » Il poursuit : « Si je vous emmène dans la région autour de Be’er Sheva, vous verrez par endroit qu’on entend des histoires où une personne renverse, en faisant marche arrière (avec sa voiture) un enfant en bas âge. Ce genre d’incident, extrêmement pénible, n’arriverait pas si les infrastructures étaient correctes – trottoirs, parkings, électricité, éclairage des rues. Combien de fois par an cela doit-il arriver ? Jusqu’où peut-on supporter cela? »

 

Traduit de l’anglais par Emmanuelle Franck

Article original publié sur Haaretz le 23 juin 2020

 

 

 

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