Depuis octobre 2023, le génocide perpétré par Israël à Gaza a marqué un tournant décisif dans les dynamiques internationales. L’intensification des violences a galvanisé les peuples et gouvernements du Sud global, transformant un soutien traditionnel à la Palestine en une posture proactive et militante, mobilisant des réponses politiques, juridiques et narratives pour contester l’ordre établi.
Par Victor B., paru dans le trimestriel n°102, hiver 2024
Dans les pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, la solidarité populaire avec la Palestine s’est intensifiée, qu’elle soit alignée ou non avec les positions officielles des gouvernements. Cette dynamique est particulièrement forte dans des pays à majorité musulmane, comme le Bangladesh, le Sénégal et la Mauritanie, mais s’étend également à des pays non musulmans comme la Thaïlande, le Japon et le Mexique.
Les gouvernements du Chili, de la Malaisie ou encore de la Namibie ont publié des déclarations fermes condamnant les actions d’Israël depuis octobre 2023 et au-delà, par le passé. Certains, comme la Colombie, ont même rompu leurs relations diplomatiques avec l’État israélien. Dans une démonstration de soutien politique, les états caribéens de la Barbade, la Jamaïque et Trinité-et-Tobago, ont officiellement reconnu la Palestine comme un État souverain en 2024. Ces décisions, symboliques mais significatives, défient directement l’occupation israélienne et réaffirment l’engagement du Sud global envers une solution basée sur le droit international. «La reconnaissance de la Palestine est morale et juste », lisait-on dans le communiqué du gouvernement trinidadien du 2 mai 2024 qui « soutient les aspirations légitimes du peuple palestinien ».
Bien que majoritaires, comme illustré par les votes à l’ONU, les positions pro-palestiniennes ne sont pas toujours consensuelles au sein des États du Sud global. Les gouvernements nationalistes de l’Inde et de l’Argentine forment un axe pro-israélien, tandis que les positions africaines reflètent également des divergences historiques et stratégiques. Bien que certains gouvernements, comme ceux de l’Afrique du Sud et de la Namibie condamnent fermement le gouvernement israélien, d’autres comme ceux du Kenya et du Rwanda le soutiennent pour des raisons économiques et sécuritaires. Un troisième groupe d’États, dont le Nigeria et l’Éthiopie, privilégie une approche neutre en appelant à une solution à deux États.
Les batailles menées par le Sud global dans l’arène de la justice internationale illustrent une mobilisation croissante contre les injustices vécues par le peuple palestinien. L’action en justice de l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant ce dernier de génocide à Gaza, marque ici un moment crucial. La Bolivie, le Chili, la Jordanie et même les Maldives ont par ailleurs directement soutenu ce procès. En parallèle, l’Algérie a joué un rôle clé au Conseil de sécurité de l’ONU en rédigeant des résolutions condamnant Israël et appelant à un cessez-le-feu immédiat. De nombreuses plaintes ont également été déposées auprès de la Cour pénale internationale (CPI) par divers gouvernements comme ceux de l’Algérie, du Mexique, du Bangladesh et de Djibouti, dénonçant des crimes de guerre.
L’OCCIDENT FACE À SES PROPRES CONTRADICTIONS
Les initiatives juridiques et politiques menées par des pays du Sud mettent en lumière les incohérences des États européens et occidentaux face au génocide en cours à Gaza. Le procès intenté par le Nicaragua contre l’Allemagne devant la CIJ pour son soutien militaire à Israël illustre la volonté de responsabiliser les puissances occidentales, élargissant le champ des coupables au-delà d’Israël. En janvier 2024, le gouvernement namibien a rappelé à l’Allemagne les leçons non tirées de son propre génocide contre le peuple namibien au début du XXe siècle: «L’Allemagne ne peut pas exprimer moralement son engagement envers la Convention des Nations Unies contre le génocide tout en soutenant l’équivalent d’un holocauste et d’un génocide à Gaza.»
Pour les populations du Sud global, ces contradictions s’inscrivent dans une longue liste de décalages entre les discours sur les droits humains et les actions des États occidentaux, notamment sur les crises climatiques et migratoires. Contrairement à sa réponse unanime à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Union européenne s’est montrée incapable d’adopter une position commune sur la crise à Gaza. Les divisions internes concernant la condamnation d’Israël et l’appel à un cessez-le-feu ont révélé l’incapacité de l’UE à s’imposer comme un acteur global cohérent, renforçant les doutes sur son leadership moral et politique.
RÉÉCRIRE LES RÉCITS, REPENSER LES RELATIONS INTERNATIONALES
Face au «vide normatif» laissé par l’Occident, les acteurs du Sud global ne se contentent pas d’agir sur les plans diplomatique et juridique: ils s’efforcent également de redéfinir le récit dominant autour de la Palestine. Contrairement au discours humanitaire souvent privilégié par l’Occident, le Sud global met en avant les thèmes de justice, de lutte anticoloniale et de solidarité internationale, repositionnant ainsi la cause palestinienne comme une question fondamentale de droits humains et de résistance à l’oppression.
Les mobilisations croissantes du Sud global en faveur du peuple palestinien reflètent un changement plus large dans l’ordre international. Inspiré par le concept de «monde multiplexe» d’Amitav Acharya, ce mouvement témoigne d’une redistribution du pouvoir, où des acteurs jusque-là marginalisés revendiquent un espace pour interagir d’égal à égal avec les grandes puissances. La réalité d’occupation et de génocide en Palestine est ainsi devenu un théâtre où se joue une réorganisation de l’ordre mondial, les nations du Sud global affirmant leur capacité à remodeler un système longtemps dominé par l’Occident.
En amplifiant leurs voix et en mobilisant des outils juridiques et diplomatiques, ces pays s’engagent pour un monde plus équitable et solidaire. Si le chemin reste semé d’embûches, la solidarité croissante des peuples et des gouvernements du Sud offre un espoir tangible pour un avenir fondé sur la justice et la dignité humaine.