Le peuple veut la fin de la division

« Le peuple veut la fin de la division, le peuple veut la fin de l’occupation ». C’est ainsi que les Palestiniens ont détourné le slogan qui a transformé notre région « le peuple veut la fin du régime ». Le 15 mars, des milliers de jeunes Palestiniens ont défilé à travers le pays et à l’étranger pour appeler à unir nos forces pour mettre fin à l’occupation. Le peuple palestinien ne s’y est pas trompé, l’unité est la condition de la libération.

Nous venons de commémorer 63 ans d’une injustice terrible, la Nakba, qui a imposé l’exil à deux tiers de notre peuple et a consacré notre disparition de la géographie. Les soulèvements dans la région ont donné un nouveau souffle à notre combat centenaire. Les mouvements pacifiques menés lors de cette commémoration par les réfugiés palestiniens aux frontières, les mobilisations dans le territoire occupé, avec leur lot de martyrs et de blessés, sont autant de rappels que si la Nakba continue, la mobilisation des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits n’a jamais cessé.

Des démocrates sans Etat

Notre peuple n’acceptera pas que nous soyons les observateurs d’une histoire dont nous étions l’avant-garde. Nous nous sommes vantés au cours des décennies passées de notre sens démocratique, de notre diversité et de notre pluralisme exemplaires dans une région encore avare d’ouverture et de démocratie. Le combat des peuples de la région, leur Intifada (terme qui renvoie au soulèvement des pierres, la 1ère Intifada, dans le territoire occupé en 1987) pour la liberté, la justice et la dignité, a une résonance particulière pour les Palestiniens. Notre combat pour la liberté a inspiré des générations à travers le monde. Aujourd’hui, les peuples de la région, en se soulevant pour se libérer, nous inspirent à leur tour.

Le mouvement national palestinien, en exil forcé, a compris qu’il devait intégrer l’ensemble des composantes du peuple palestinien. Les Palestiniens étaient des démocrates sans Etat ; leur message politique comportait un rejet fondamental des formes de gouvernement pratiquées dans la région et offrait une alternative à celles-ci. Ce pluralisme ne concernait pas seulement le champ politique, mais aussi le champ social et religieux et celui des idées. Face à l’idéologie sioniste qui voulait imposer exclusive et exclusion à une terre par essence plurielle, le projet national palestinien a tenté d’intégrer la diversité intrinsèque à l’histoire millénaire de cette terre.

La scène politique palestinienne a de plus réussi à opposer à son éclatement géographique résultant de l’exil forcé et au pluralisme des courants qui la traversaient une structure unitaire, dans laquelle les différentes factions pouvaient se retrouver, débattre et décider. L’OLP fut la garante de cette unité, y compris dans les moments les plus difficiles, après l’invasion et la sortie en 1982 du Liban (qui avait une frontière commune avec la Palestine) vers la Tunisie lointaine ou lors de la déclaration d’indépendance de 1988 par laquelle l’OLP acceptait la solution de deux Etats.

L’OLP a été reconnue par le monde entier comme le représentant unique et légitime du peuple palestinien. Cette reconnaissance est la consécration de notre résurrection politique, de notre capacité à être les maîtres de notre propre destin. Je ne peux dire cela sans évoquer celui qui en Belgique a incarné cette reconnaissance, Naïm Khader, premier représentant de l’OLP en Belgique, assassiné à Bruxelles le 1er juin 1981. Nous devons préserver et non miner cet acquis obtenu au prix de lourds sacrifices.

Priorité à la réconciliation

Face aux défis colossaux qui nous attendent, la représentation politique unitaire du peuple palestinien est une priorité absolue. Notre première responsabilité était donc de dépasser la division interne menaçant l’entité politique palestinienne, car nous ne serons pas en mesure de lever le siège, ni d’organiser une résistance adéquate à l’occupation, ni de porter une voix forte dans le processus politique ou sur la scène internationale si cette division persiste. L’accord de réconciliation récemment signé par les factions palestiniennes au Caire, suite notamment aux bouleversements dans la région, marque une étape importante dans ce processus. Mais cet accord, comme les bouleversements régionaux qui ont contribué à sa conclusion, est aussi capital que fragile. Les termes de l’accord étant vagues sur beaucoup de questions clés, la volonté des uns et des autres de le mettre en œuvre sera décisive. Le peuple palestinien, qui n’a pas ou peu été impliqué dans ces discussions, devra trouver les moyens de s’ériger en garant d’un accord qu’il considère comme vital.

L’UE et les Etats-Unis qui avaient boycotté le précédent gouvernement d’unité nationale en 2007, minant ainsi la démocratie et l’unité palestiniennes, ont veillé à ne pas commettre la même erreur en ne s’opposant pas à cette réconciliation.

Unité et représentativité

Il est désormais de notre responsabilité à tous de consolider l’OLP en assurant l’intégration de l’ensemble des forces représentatives en son sein et le retour à une vie démocratique. Nous devons, dans les plus brefs délais, et au plus tard dans un an, conformément à l’accord, procéder à des élections présidentielles et législatives dans le territoire occupé, ainsi qu’organiser des élections du Parlement de l’OLP, le Conseil national palestinien, qui n’a pas connu d’élections depuis deux décennies, ce qui signifie que les réfugiés de l’extérieur ont été exclus de fait du processus démocratique alors qu’ils représentent la moitié du peuple palestinien.

Israël a tenté en permanence de diviser le peuple palestinien suivant plusieurs lignes de fracture: intérieur/extérieur, chrétiens/musulmans, Jérusalem/Cisjordanie, réfugiés/non réfugiés, Cisjordanie/Gaza, Hamas/OLP. Notre mouvement national a réussi à plusieurs reprises à recréer le tissu national et social mis à mal par l’occupation et l’exil. Mais l’unité est un défi permanent qu’il nous faut relever de manière continue.

Test de crédibilité pour la communauté internationale

Au cours des derniers mois, Israël a tour à tour dit qu’il ne pouvait arriver à un règlement du conflit avec Mahmoud Abbas en raison de la division, puis dénoncer l’unité et prétendu qu’elle était un obstacle à la paix. Israël a ainsi constamment cherché à affaiblir ou à délégitimer la partie palestinienne pour pouvoir arguer de l’absence de partenaire palestinien et poursuivre son occupation. Aujourd’hui, il est clair que le partenaire manquant pour faire la paix est la partie israélienne. La communauté internationale doit en conséquence prendre ses responsabilités. Un Etat au-dessus des lois finit toujours par être un Etat hors-la-loi et tous ceux qui permettent à l’impunité de perdurer, ou qui la récompensent en continuant à entretenir des relations normales avec un Etat qui viole le droit au quotidien, ont aussi leur part de responsabilité. C’est d’autant plus vrai au moment où les peuples de la région se soulèvent pour demander la liberté, la justice, la dignité et le respect de leurs droits. La communauté internationale, si elle entend être crédible, doit sortir de la logique des deux poids, deux mesures. Il y a fort à parier que pour l’ensemble des peuples de la région, l’attitude vis à vis d’Israël sera le véritable test de crédibilité de la communauté internationale. Celle-ci sera placée devant ses responsabilités lorsque nous nous dirigerons en septembre vers l’ONU pour obtenir la reconnaissance de l’Etat palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale.

Rester mobilisés

Mais la reconnaissance doit être le prélude à l’exercice effectif par le peuple palestinien de l’ensemble de ses droits et non une alternative à celui-ci. C’est pourquoi, nous Palestiniens, nous devons renforcer le mouvement national aujourd’hui, maintenant, partout, pour défendre les droits de notre peuple et poursuivre la lutte pour la justice et la liberté. Nous le devons à nos martyrs. Nous le devons à notre peuple. Par respect envers les morts, par responsabilité envers les vivants. Notre priorité absolue, à l’heure qu’il est, doit être de nous réapproprier notre destin. Le peuple palestinien doit parler en son propre nom pour ne pas s’abandonner aux nombreux porte-parole autoproclamés, que leurs intentions soient bonnes ou mauvaises. Nous avons réussi à construire nos institutions, qui ont été reconnues internationalement comme aptes à gérer un Etat, nous avons entamé notre réunification, nous avons lancé une campagne internationale en faveur de la reconnaissance de nos droits, notamment notre droit à l’autodétermination et à un Etat. Nous avons besoin de conjuguer ces efforts avec une mobilisation citoyenne, pacifique et massive sur le terrain.

Il faut cependant être attentif aux signes d’une fatigue extrême de notre société, due aux multiples blessures causées par les coups de butoir incessants de l’occupant, couplés à l’absence d’un front large et unitaire organisé qui puisse montrer l’horizon. La résistance en Palestine continue à se conjuguer au quotidien. Mais aujourd’hui, notre lutte est le reflet de la fragmentation géographique: tels villages luttant contre le Mur, telles familles défendant leurs maisons contre la démolition, telles personnes affrontant les agressions des colons, telles populations survivant au siège. Par moments, un événement déclenche une réaction forte des Palestiniens, comme lors de la commémoration de la Nakba, mais cette réaction est souvent temporaire, éclatée.

Nous devons retrouver les moyens d’une mobilisation générale en profitant pleinement du nouvel environnement créé par la réconciliation palestinienne. Nous devons définir notre stratégie, les moyens de notre lutte, ses objectifs, son discours car toutes les formes de résistance ne sont pas compatibles ou complémentaires ; et sans stratégie claire, elles peuvent même se nuire l’une à l’autre. Nous devons nous assurer que le peuple dans son ensemble s’approprie, sous occupation et en exil, les moyens de son émancipation en se remémorant toujours qu’attendre l’indépendance, c’est déjà la trahir. La liberté ne s’accorde pas, elle se conquiert! Il est temps de mener la bataille une fois de plus pour la liberté et le retour, en profitant de nos propres acquis sur le plan interne et international, des dynamiques historiques régionales et des mobilisations citoyennes. Nous ne pouvons être une fois de plus, les oubliés de l’histoire en marche. Il est temps que nous puissions parler de la Nakba au passé. Et que nous puissions parler de la liberté et du retour au présent.

Majed Bamya

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