Ils brisent le silence et dénoncent certains tabous

Bulletin 50, décembre 2011

Du 1er au 17 décembre, les Halles de Schaerbeek accueillent l’exposition « Breaking the Silence ». L’exposition présente une centaine de photographies prises par des soldats dans l’exercice de leurs fonctions au sein des Forces Armées Israéliennes (IDF).

Tout commence en juin 2004 à l’Institut photographique Yad Eliahu, situé à Tel-Aviv. Des enfants du pays, d’anciens soldats fraichement déchargés, y présentent une exposition pas comme les autres.

En plein cœur d’une société israélienne qui revendique le titre d’unique démocratie au Proche-Orient, une soixantaine d’anciens soldats racontent publiquement et visuellement leur service militaire à Hébron. En plein cœur de cette société israélienne, pour la première fois, le silence est brisé ; ces anciens soldats ayant servi dans les Territoires occupés osent prendre la parole.

L’establishment politique, militaire et policier s’offusque et s’emporte. Bernard Henri-Levy se dit sans doute que malgré les évidences, les photographies et témoignages recueillis et maintes fois recoupés, il n’a « jamais vu une armée aussi démocratique, qui se pose autant de questions morales… »

Mais rien n’y fait, les exactions et « la banalité du mal au quotidien de l’occupation israélienne », comme l’explique Simone Bitton, y sont exposées et dénoncées, l’exposition trouve un certain public et la presse internationale relaie l’information.

Depuis la création de Breaking the Silence en 2004, l’association collecte et publie les témoignages de soldats ayant servi en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est depuis 2000, le début de la seconde Intifada. A ce jour, elle a compilé plus de 2.500 heures d’interviews, dont beaucoup sont consultables sur leur site internet, et publié 8 livres chacun d’environ 130 pages. Des vidéos ont également été tournées et sont accessibles sur youtube.

Dans ces livres et vidéos, « aucune révélation sur les décisions prises au plus haut niveau ou dans les coulisses, mais la routine des éléments sur la réalité brute et quotidienne du contrôle militaire sur les foyers et champs palestiniens, sur leurs ruelles et leurs routes, leurs biens et leur temps, sur la vie et la mort de chaque habitant de Cisjordanie et de Gaza. »

Témoigner… et évacuer

Les membres actifs de Breaking the Silence sillonnent le monde, voyagent de Tel-Aviv à Madrid, de Montréal à Amsterdam, de Stockholm à Bruxelles, avec pour seuls bagages leurs vécus et témoignages, quelques photos et vidéos.

Outre les expositions présentées et les conférences organisées de par le monde, Breaking The Silence organise également des « visites guidées » à Hébron, toujours dans le but de faire entendre la voix de ces soldats, peu relayée par les médias israéliens, et que la société israélienne refuse d’écouter.

« Les soldats qui servent dans les Territoires sont les témoins et les acteurs d’actions militaires qui les changent profondément. Les cas d’abus envers les Palestiniens, les pillages et les destructions de propriétés sont la norme depuis des années mais sont toujours relatés comme étant des cas extrêmes et uniques. Nos témoignages décrivent une autre et bien plus sinistre réalité », explique Breaking the Silence.

Sans oublier les exécutions sommaires et les règles d’engagements qui consistent à tirer sur tout Palestinien qui bouge.

On l’aura compris, si le but premier de Breaking the Silence est de dénoncer une occupation et ses maux, le travail de l’organisation permet également aux anciens soldats israéliens ayant servi dans les Territoires occupés de vider leurs sacs, d’évacuer les actes et traumatismes dont ils ont été témoins et/ou auxquels ils ont pris part à Hébron d’abord et avant tout, ailleurs en Cisjordanie, et dernièrement à Gaza lors de l’opération Plomb Durci. Ces actes et traumatismes qu’ils n’osent pas même évoquer en famille. « Vous êtes fous ! Vous en faites partie. »

Une organisation prise entre deux feux

Dès sa création en 2004, et bien que l’organisation ne soit pas constituée de radicaux antisionistes remettant en cause les fondements de la politique israélienne – si ce n’est l’occupation des populations palestiniennes – , Breaking the Silence a dû faire face à de nombreuses critiques. Des critiques venant de tous bords.

Ainsi, une partisane pro-israélienne de Montréal, lors d’une rencontre organisée à l’Université McGill, voyait dans l’exposé d’un membre de Breaking the Silence une remise en cause de l’existence de l’État d’Israël. Selon elle, la prise de parole de Breaking the Silence consistait à délégitimer les politiques israéliennes.

L’ancien soldat s’empressa de démentir. « J’adore mon pays. C’est d’ailleurs pour cela que je prends la parole. »

Récemment, l’organisation s’attira également les foudres de la Knesset, le Parlement israélien. Une commission parlementaire devait en effet examiner le financement extérieur d’associations israéliennes suspectes d’aider (ou d’avoir aidé) et de collaborer aux enquêtes et poursuites intentées à l’étranger – pour des crimes de guerre et/ou des violations du droit international – contre des officiels et militaires israéliens. Une proposition de loi concernant les « exigences de déclaration pour les bénéficiaires d’un soutien provenant d’une entité politique étrangère » était également déposée.

« L’origine de cette proposition de loi et de cette commission réside dans le rapport Goldstone », explique Rina Jabareen – du Centre juridique pour les droits de la minorité arabe en Israël (Adalah). « Des associations de défense des droits de l’Homme comme Breaking the Silence, B’tselem ou Adalah y ont contribué et y sont citées un certain nombre de fois. Suite à ce rapport dans lequel il est écrit que l’armée israélienne a commis des crimes de guerre, le gouvernement ainsi que la majorité du public juif-israélien sont devenus fous. Le public et le gouvernement ont perçu cette autre narration, cette délégitimation  des évènements comme un acte de trahison. »

Des terroristes israéliens qui ont changé d’avis ?

Et parce que l’association n’est pas constituée de militants antisionistes, Breaking the Silence s’attire également les foudres de militants israéliens plus radicaux.

Ainsi Ronnie Barkan, militant israélien antisioniste et membre actif des Anarchistes contre le Mur associe Breaking the Silence à « une association qui collecte les témoignages anonymes de terroristes israéliens qui ont changé d’avis. »  Ronnie Barkan voit également dans le modus operandi de Breaking the Silence – qui garantit l’anonymat des soldats qui témoignent et qui censure les noms des responsables militaires – une manière de « couvrir les preuves. Il est ainsi difficile d’identifier les données nécessaires à la poursuite des auteurs des crimes de guerre. »

Pour certains donc, Breaking the Silence et les témoignages récoltés serviraient de bonne conscience à l’État d’Israël et à certains de ses citoyens. Une bonne conscience qui permettrait à cet Etat de  poursuivre son petit bonhomme de chemin, sioniste avant et malgré tout. Une bonne conscience qui éluderait la prise de choix plus radicaux tels le refus d’aller service dans les Territoires occupés (choix assumé par les Refuzniks) ou la remise en cause de plus de soixante ans de politique israélienne.

Il reste aux lecteurs et visiteurs à prendre connaissance des exactions commises dans les Territoires occupés palestiniens depuis le début de la seconde Intifada. Bonne conscience israélienne ou pas, ces témoignages touchent et remuent.

Nicolas Van Caillie


www.breakingthesilence.org.il

http://www.youtube.com/user/shovrim

« Ces soldats qui brisent la loi du silence », Meron Rapoport in Le Monde Diplomatique, Septembre 2011.

Témoignage n°7, chapitre « prévention » in Breaking the Silence, «Occupation of the Territories, Israeli soldiers’ testimonies 200-2010», p.46.

Bulletin de l’ABP, mars 2011.

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