Nadine Lari* est chargée de plaidoyer auprès de l’Initiative palestinienne pour la promotion du dialogue global et de la démocratie (Miftah). Elle revient sur les nombreux bouleversements intervenus pour les Palestiniennes depuis le 7 octobre et invite à pratiquer une lecture genrée de la lutte pour la libération nationale.
Propos recueillis par Emma Demoulin, Gregory Mauzé et Manon Marée.
Pour commencer, pourriez-vous expliquer pourquoi il est important, de manière générale, d’adopter une lecture féministe de la lutte pour la libération de la Palestine ?
Trop souvent, les femmes palestiniennes sont récupérées dans les récits occidentaux comme des figures qu’il faudrait « sauver » d’hommes « de couleur ». Les interventions occidentales se concentrent fréquemment sur des questions domestiques telles que les violences basées sur le genre (VBG), le manque de participation politique ou les structures patriarcales. Bien que ces problèmes soient réels, ils ne sont pas propres à la Palestine ; ils existent dans le monde entier et sont déjà pris en charge en interne par des acteurs locaux. En revanche, le principal facteur contribuant à la violence contre les femmes palestiniennes est, de loin, l’occupation israélienne. Toute intervention axée sur la violence de genre de la part de la communauté internationale doit donc prioriser la responsabilisation d’Israël pour ses violations répétées des droits humains des femmes palestiniennes.
Bien que l’occupation israélienne affecte tous les Palestiniens, ses effets sont profondément genrés. Reconnaître ces conséquences spécifiques est crucial : cela révèle comment le ciblage délibéré des femmes est un moyen de saper la société palestinienne dans son ensemble. Les femmes ne sont pas de simples dommages collatéraux ; elles occupent une position centrale dans la continuité et la survie du peuple palestinien. Tout travail en faveur de la libération de la Palestine doit donc se focaliser sur la sécurité et l’avenir des femmes, en tant que victimes des crimes genrés d’Israël et porteuses de l’avenir physique de la Palestine.
Tout au long du génocide israélien à Gaza, les femmes ont subi des formes de violence qui se superposent et convergent toutes dans un système cohérent de destruction.
Pourriez-vous développer et détailler les effets spécifiques sur les femmes depuis le début du génocide à Gaza en particulier ?
À MIFTAH, nous documentons depuis longtemps la façon dont l’occupation israélienne affecte les femmes de manière spécifique. Cela ne signifie pas que les hommes palestiniens ne soient pas également visés ; au contraire, ils sont détenus, torturés et exécutés de manière disproportionnée. Mais à Gaza, les femmes et les enfants sont délibérément ciblés de différentes façons qui révèlent la logique génocidaire du projet israélien. Tout au long du génocide israélien à Gaza, les femmes ont subi des formes de violence qui se superposent et convergent toutes dans un système cohérent de destruction. La famine, les violences sexuelles et reproductives sont trois types de violence qui ont affecté de manière disproportionnée les femmes. Ces crimes se renforcent mutuellement et ne se produisent pas de manière isolée ; ils entrent dans un mécanisme imbriqué conçu pour infliger un maximum de dommages à leurs victimes. Si les corps des femmes constituent les réceptacles immédiats de cette violence, la cible plus large qui est visée, c’est la société palestinienne. Attaquer systématiquement les femmes affaiblit la cohésion sociale et perturbe la continuité de la vie palestinienne. Ces pratiques forment une architecture genrée du génocide qui doit être reconnue comme telle.
La situation s’est aussi considérablement détériorée dans le reste du territoire palestinien occupé, en particulier en Cisjordanie. Pourriez-vous également développer cet effet d’un point de vue féministe ?
Au début de l’année 2025, plus de 41 000 Palestiniens ont été déplacés de force dans le nord de la Cisjordanie par les forces d’occupation israéliennes. Le déplacement forcé a des effets particulièrement éprouvants et multidimensionnels sur les femmes, amplifiés par les inégalités de genre préexistantes. La perte d’un foyer est souvent corrélée à une perte d’identité pour les femmes. Lorsqu’une femme est déplacée, elle voit disparaître son lieu de vie, sa communauté et ses relations sociales, ce qui rend les femmes plus susceptibles de souffrir d’isolement en situation de déplacement. De nombreuses femmes déplacées sont également contraintes de vivre dans des abris surpeuplés. Dans ces abris, une femme sera confrontée à l’absence d’intimité et à de très mauvaises conditions d’hygiène. Le déplacement a aussi des effets économiques significatifs. Les femmes perdent souvent leurs moyens de subsistance et font face à une pauvreté accrue. L’accès aux soins de santé, y compris aux services de santé reproductive et maternelle, a été sévèrement restreint pour ces femmes. Le déplacement forcé est marqué par la vulnérabilité et l’insécurité et constitue une autre tactique de contrôle et d’effacement de la population mise en œuvre par l’occupant israélien.
Récemment, la Rapporteure spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, Reem Alsalem, a décrit la situation à Gaza comme un « fémi-génocide ». Pourriez-vous expliquer ce concept ?
Ce terme capture le ciblage délibéré des femmes comme stratégie au sein de la campagne génocidaire plus large d’Israël. À Gaza, l’armée israélienne a intentionnellement, en tant que politique d’État, bombardé des zones civiles telles que des maisons, des écoles et des hôpitaux où les femmes et les enfants cherchent majoritairement refuge. Plus de 50 % des personnes tuées à Gaza ont été des femmes. La Rapporteure spéciale Reem Alsalem l’a bien dit : « Ce qui arrive aux femmes en Palestine est la destruction intentionnelle de leurs vies et de leurs corps, parce qu’elles sont palestiniennes et parce qu’elles sont femmes. » En ciblant les femmes, les génocidaires cherchent à éliminer la génération future. C’est ce que nous décrivons comme un génocide reproductif : des actions délibérées conçues en vue d’effacer systématiquement une population en ciblant les capacités reproductives de ses femmes. À Gaza, cela a été au cœur des politiques et des crimes visant à exterminer le peuple palestinien et à éliminer sa présence. Les femmes sont bien sûr beaucoup plus que des mères et des soignantes ; cependant, Israël les réduit à leurs capacités reproductives dans la justification de leurs meurtres. Dans sa logique, les hommes sont des terroristes, les enfants sont de futurs terroristes et les femmes produisent des terroristes. Cette catégorisation a guidé la politique quotidienne de mise à mort de tous les Palestiniens. En tuant des femmes, Israël grève l’avenir de la société palestinienne. Ce ciblage systématique des femmes ne s’effectue pas en parallèle de la guerre génocidaire plus large mais en constitue l’une des caractéristiques centrales.
Les femmes palestiniennes ont longtemps été centrales dans la lutte nationale palestinienne mais, depuis le début du génocide d’Israël, leur engagement s’est davantage orienté vers la survie en première ligne et la protection de la communauté.
L’implication des femmes palestiniennes tout au long de la lutte nationale est connue. Leurs formes d’engagement ont-elles évolué depuis le 7 octobre ?
Oui. Les femmes palestiniennes ont longtemps été centrales dans la lutte nationale palestinienne mais, depuis le début du génocide d’Israël, leur engagement s’est davantage orienté vers la survie en première ligne et la protection de la communauté. Les femmes dirigent des réponses de terrain au quotidien. Ce sont principalement des femmes qui gèrent les cuisines communautaires devenues une bouée de sauvetage pour des millions de Palestiniens confrontés à la famine forcée, imposée par Israël. Elles ont organisé des salles de classe improvisées dans des tentes et des abris, coordonné un soutien psychosocial et créé des moments de stabilité, voire de joie, pour les enfants au milieu du chaos. Beaucoup de femmes assument ces responsabilités avec un coût personnel important, donnant fréquemment la priorité aux besoins des enfants par rapport aux leurs et gérant à la fois la survie matérielle et les soins émotionnels au sein de leurs foyers et de leurs communautés. Elles réduisent souvent ou sautent leurs propres repas pour que leurs enfants puissent manger et continuent à soigner malgré leur épuisement physique sévère. Dans de nombreux témoignages que nous avons recueillis à Gaza au plus fort de la famine, des femmes créaient des récits tels que « nous sommes végétariens maintenant » pour expliquer la rareté de la nourriture sans bouleverser les enfants. À cet égard, les femmes ont également assumé une grande part du travail émotionnel pour protéger ceux qui les entourent.
Pourtant, les femmes restent politiquement sous-représentées. Quel est l’état actuel de la participation des femmes dans la société palestinienne, et quelles mesures devraient être prises pour l’améliorer ?
Bien que les femmes aient été des leaders communautaires dans de multiples secteurs de la société, elles sont en effet malheureusement sous-représentées politiquement. Une grande partie de notre travail à MIFTAH consiste à garantir que les femmes et les jeunes soient engagés et impliqués dans les processus décisionnels au niveau national. Nous le faisons par le biais de formations ciblées, de plaidoyer politique, d’efforts de sensibilisation du public et de propositions de réforme fondées sur des argumentaires. Nous offrons aux femmes l’acquisition des compétences et le soutien nécessaires pour se présenter aux élections et influencer la gouvernance. Nous travaillons également à l’élargissement des protections juridiques en matière d’égalité de genre afin d’assurer une représentation significative des femmes et un processus décisionnel plus démocratique. MIFTAH a aidé des dizaines de femmes élues à accéder à des postes décisionnels et les a préparées à assumer des rôles politiques et à s’impliquer dans les sphères politique et publique. Ces efforts doivent être élargis. Avec des élections municipales, parlementaires et présidentielles prévues cette année, l’implication des femmes dans ce processus devrait être priorisée à travers davantage de programmes de renforcement.
Il a été décevant de constater que le mouvement féministe dominant n’a pas pris fermement position contre le génocide d’Israël
Certains mouvements féministes en Occident ont largement exprimé leur solidarité avec les femmes palestiniennes victimes de génocide. Avez-vous été déçues par le mouvement féministe dominant en Occident ?
Oui, il a été décevant de constater que le mouvement féministe dominant n’a pas pris fermement position contre le génocide d’Israël ni, plus largement, contre les crimes clairement genrés auxquels les femmes ont été confrontées tout au long de l’occupation israélienne de la Palestine. Le génocide d’Israël cible délibérément les femmes et les enfants et le silence ou l’inaction de la plupart des féministes occidentales et de la communauté internationale dans son ensemble équivaut à une complicité. Ce silence a été délibéré et révèle le poids de l’islamophobie et de la déshumanisation qui sévit non seulement en Palestine mais dans les pays musulmans et du Sud global depuis des siècles. Les féministes occidentales se sont toujours davantage préoccupées des violences commises contre les femmes colonisées par des hommes colonisés que par celles commises contre ces mêmes femmes par des forces coloniales impérialistes. Cela a été le cas en Palestine où, depuis des décennies, les femmes dénoncent les abus sexuels qu’elles subissent dans les prisons israéliennes ou aux checkpoints, les meurtres, les déplacements et les entraves à leur mobilité. Malgré cela, elles ont été ignorées par les principaux médias et les acteurs internationaux. Là, les organisations féministes dominantes en Occident, généralement promptes à se mobiliser contre les violences faites aux femmes, ont choisi le silence.
* Nom d’emprunt.