Elena Aoun : « Le recours indiscriminé à la force brute ne fait qu’enkyster la violence »

« Hamas Is Isis » (« le Hamas, c’est l’Etat islamique »), assure à cor et à cri la propagande israélienne à grand renfort de spots publicitaires grassement sponsorisés. La réalité du groupe islamiste est pourtant plus complexe. Tentons de la décrypter de façon dépassionnée avec Elena Aoun, professeure et chercheure en relations internationales à l’Université catholique de Louvain et spécialiste des questions de paix et de conflits.

Propos reccueillis par Gregory Mauzé

On a beaucoup débattu de la façon de qualifier le Hamas, souvent de façon peu rigoureuse. Comment le décrire objectivement?

Le Hamas est un mouvement politique armé qui combine un projet national, la libération de la Palestine, et un projet d’islamisation de la société propre au mouvement des Frères musulmans. Hamas est précisément l’acronyme de Mouvement de la résistance islamique.

La qualification de terroriste est, quant à elle, essentiellement politique. Ce n’est pas une appellation juridique qui pourrait s’appuyer sur une définition universellement acceptée. Si on regarde les actions du Hamas, en particulier celles du 7 octobre, il est évident qu’il a exercé une violence disproportionnée contre notamment des civils israéliens. Certains aspects de ces attaques sont vraisemblablement constitutifs de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité.

D’un point de vue analytique, on peut donc dire, à la suite du chercheur émérite en Relations internationales Bertrand Badie, que le Hamas est un mouvement de résistance avec un modus operandi terroriste.

Que penser du parallèle avec l’État islamique ?

Ce parallèle est purement politique. Quand on qualifie un acteur de terroriste, on le disqualifie totalement comme interlocuteur possible et on le met au ban de l’humanité. On peut alors utiliser une violence extrême pour le vaincre, en justifiant toutes les mesures exceptionnelles, comme on l’a vu lors de la « guerre contre la terreur » des Etats-Unis après le 11 septembre 2001.

L’État islamique partage en réalité très peu de choses avec le Hamas. Le premier est né d’interactions transnationales sur la base de la déliquescence d’États-nations, tandis que le second est issu d’un creuset proprement palestinien en contexte d’occupation israélienne. Le Hamas partage certains référentiels idéologiques islamistes avec Daech, mais n’est pas dans le même type de radicalité ni de projet politique. Celui du Hamas est centré sur un territoire et une population bien définis (il n’a par exemple jamais commis d’attentats hors de sa zone d’action), quand les djihadistes déploient leur action à l’échelle internationale.

Toutes choses égales par ailleurs, rappelons qu’après le 11 septembre et la guerre contre le terrorisme lancée par les USA, le Premier ministre israélien Ariel Sharon avait disqualifié l’OLP en déclarant immédiatement : «Arafat, c’est notre Ben Laden» ; ce qui lui a permis d’adopter un traitement quasi-exclusivement militaire de la 2e Intifada.

Les différences idéologiques entre islamistes/conservateurs et laics/progressistes expliquent-elles la division du mouvement national palestinien ?

Après la grande révolte arabe des années 1930, le leadership palestinien fut presque entièrement décimé. Dans les années qui ont précédé la création de l’État israélien et qui l’ont suivi, les Palestiniens étaient donc pratiquement incapables d’assumer leur propre cause. On voit le nouveau leadership palestinien se consolider dans les années 60, à un moment où beaucoup de mouvements de résistance à travers le monde se raccrochent énormément aux idéologies marxistes : Fatah laïc, FPLP marxiste-léniniste, FDLP maoiste… Le Hamas, quant à lui, naitra dans un contexte plus tardif, dans lequel l’idéologie d’hybridation entre nationalisme arabe et socialisme marquera le pas, au profit de l’islamisme.

Par-delà les idéologies, l’explication du schisme entre les deux tient plutôt à leur trajectoire politique relative à Israël, avec les accords d’Oslo de 1993 comme abcès de fixation. Le principe de reconnaissance mutuelle entre le mouvement national palestinien et Israël va générer une opposition frontale entre OLP et Hamas et cette fracture va s’accentuer au fil du temps. En effet, les conditions de mise en œuvre d’Oslo vont conforter la vision du Hamas qui estime que les intérêts palestiniens sont compromis : intensification de la colonisation, construction de la première barrière qui va enfermer Gaza et transformation progressive de l’Autorité palestinienne en supplétive de la sécurité d’Israël, ce qui passe par la répression du Hamas…

On a beaucoup insisté sur le fait que les massacres du 7 octobre constituaient le plus important massacre de Juifs depuis la Shoah. Quel rôle joue l’antisémitisme dans l’idéologie du Hamas?

L’antisémitisme, tel que l’immense majorité des gens autour de nous le comprennent, est né en Europe. C’est une idéologie politique basée sur la discrimination des Juifs. L’antisémitisme a traversé les siècles avec une radicalisation au 19e siècle, où il devient de plus en plus fondé sur la « race » en plus de la religion, et va finalement mener au terrible génocide des Juifs lors de la deuxième guerre mondiale.

Au Moyen-Orient, qui a pendant longtemps été le creuset d’une multitude d’identités très diverses, ce phénomène n’existait pas sous cette forme. Il va commencer dans le contexte de la colonisation britannique et du projet colonial sioniste qu’elle permet.

Le Hamas mobilise clairement des référents antisémites européens qui se sont diffusés, comme en témoigne la référence au Protocole des Sages de Sion dans sa charte même si l’évolution de celle-ci en 2017 distingue le judaïsme du sionisme. Mais son projet politique est avant tout l’opposition à Israël et à la domination qu’il exerce. En partant de l’histoire coloniale et du contexte, on peut considérer que les éléments antisémites de son projet découlent du fait que l’identité juive est avant tout celle du colonisateur. Ce dernier la revendique d’ailleurs et c’est en son nom qu’il impose sa domination aux Palestiniens. D’une certaine manière, l’antisémitisme du Hamas est contingent, pas intrinsèque. Il en va de même dans de nombreux autres conflits où le contentieux se cristallise autour d’une essentialisation des identités, religieuses, ethniques, politiques ou autre.

La nouvelle charte du Hamas de 2017 que vous évoquez marque plusieurs évolutions, notamment sur la perspective de créer un État palestinien dans les seuls territoires occupés depuis 1967. Marque-t-elle un changement cosmétique ou une évolution de fond?

Le contexte dans lequel évolue le Hamas en 2017 est fondamentalement différent de celui de 1987, mais il ne rendait pas nécessaire la révision de la charte du mouvement. Si ses dirigeants l’ont fait, c’est sans doute pour marquer une inflexion pragmatique et poser un geste politique. Ce sont des inflexions qu’on retrouve dans la trajectoire d’autres groupes comparables, à commencer par l’OLP dans les années 1980. Le fait est que des acteurs majeurs, tels que l’UE et les USA, ont fait le choix de considérer que ce changement était cosmétique.

Il est utile ici d’évoquer le document des prisonniers de 2006, élaboré par des prisonniers palestiniens de tous bords, Hamas inclus, qui traçait une feuille de route en vue de la création d’un État palestinien dans les territoires occupés. Par défaut, il implique une acceptation tacite de l’État israélien. Même si ce projet est mort-né, il témoigne d’évolutions pragmatiques y compris dans les rangs du Hamas.

Dispose-t-on d’éléments qui permettent de savoir si les attaques délibérées contre les civil·es étaient prévues ou s’il s’agissait plutôt d’un déchaînement de haine d’une grande barbarie, mais non planifié ?

Il sera très difficile de répondre à cette question avant longtemps. On sait aujourd’hui que le Hamas n’est pas le seul à avoir franchi les murs qui enferment Gaza. On voit énormément de gens en civil non identifiés traverser la barrière et s’associer à l’attaque. Il est très difficile de savoir quels étaient les objectifs initiaux et quels ordres ont été donnés. D’ailleurs, rappelons que le Hamas n’est pas une armée régulière et a fortiori disciplinée et que même une armée régulière est capable d’exactions d’ampleur, comme l’ont montré les pratiques de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan ou celles de l’armée israélienne dans les territoires occupés.

En plus, il reste un grand flou sur ce qu’il s’est passé, comme l’a révélé une enquête de Haaretz, qui a notamment relevé des incohérences entre des témoignages relayés dans les médias et les premiers rapports officiels. Je ne dis pas cela pour relativiser ce qui s’est passé et encore moins pour nier le fait que le déchainement de violence a pu être largement motivé par la haine et la rage alimentées par toutes les expériences passées. Mais il est un fait que nous ne disposons pas du recul suffisant pour comprendre pleinement ce qui s’est passé et le déchainement de telles violences paroxystiques.

La guerre actuelle rend-elle le Hamas encore plus incontournable que par le passé?

Les travaux sur les cycles de violence nous enseignent que toute réponse consistant à réprimer par la seule force brute extrême ne fait qu’enkyster la violence. Les précédents étatsuniens en Irak et en Afghanistan illustrent cette « impuissance de la puissance ». Du reste, le Hamas est un projet politique, fondé sur l’hybridation entre une idéologie religieuse et un projet national, qu’on ne peut pas vaincre par la force. Au contraire, ce type de crise extrême est susceptible de renforcer le référentiel religieux et légitimer un acteur comme le Hamas, alors que l’objectif premier était censé être d’en détacher la population.

Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’à terme, on assiste à la montée de mouvements beaucoup plus radicaux que le Hamas, beaucoup plus proches, en l’espèce, de l’État islamique, comme on a pu le voir dans certains camps de réfugiés palestiniens au Liban. Dans le même temps, on assiste à une autre dynamique depuis 2 ou 3 ans en Cisjordanie, où des jeunes s’organisent pour lutter contre l’occupation israélienne sur une base non religieuse. Cette mouvance pourrait prendre aussi de l’ampleur.

Comment entrevoyez-vous l’avenir du mouvement?

Il n’est pas certain que le Hamas sorte renforcé à l’issue de cette guerre, pour l’heure pleine d’incertitudes, mais il est sûr par contre que le recours à la force ne va pas le faire disparaître. Il n’y a pas de précédent dans d’autres conflits où l’on a pu liquider purement et simplement un groupe armé ancré dans la société et sa trajectoire de subjugation.

Entretien réalisé à Bruxelles le 7 décembre

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