En juin dernier, Francesca Albanese, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains en territoires palestiniens occupés, a présenté son dernier rapport au Conseild es droits de l’Homme. Intitulé de l’économie d l’occupation à l’économie du génocide, il expose les connivences entre le secteur commercial privé et Israël. Y sont dénoncées ainsi des entreprises qui soutiennent Israël, tirent profit de ses crimes depuis des décennies et légitiment aujourd’hui l’entreprise génocidaire.
Article paru dans le bulletin n°105, automne 2025
Par Zoé Dubois
Depuis 1967, Israël n’a eu de cesse d’étendre ses colonies. Les gouvernements israéliens successifs ont travaillé âprement à grignoter et à fracturer petit à petit l’ensemble des territoires palestiniens nouvellement occupés (Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-Est). Malgré les innombrables condamnations des Nations Unies1, ce processus s’est accéléré ces dernières années. Sur le terrain, il se traduit par toute une série de mesures destinées à assurer le maintien des colonies et leur expansion. De façon non exhaustive, on peut, à tout le moins, citer l’accaparement des terres des Palestiniens et la spoliation de leurs ressources naturelles, en contravention avec leur droit à l’autodétermination. Cela s’est également traduit par l’instauration d’un système d’apartheid et le contrôle de l’économie palestinienne, étouffée par l’occupation.
BUSINESS DE L’OCCUPATION
En effet, malgré l’illégalité notoire des colonies israéliennes, Tel-Aviv a pu compter sur la complaisance, non seulement de la communauté internationale, mais aussi sur le soutien précieux d’une myriade d’entreprises issues des secteurs les plus divers. On peut schématiser cette assistance comme suit : les entreprises qui fournissent des biens et services nécessaires à l’expansion, au développement et à la sécurité des colonies israéliennes, les entreprises qui y sont implantées et, enfin, les entreprises qui commercialisent les biens provenant des colonies.
Francesca Albanese montre, à travers l’analyse d’exemples concrets, que loin de se limiter aux seules entreprises d’armement, la complicité s’étend à une grande diversité d’acteurs privés qui soutiennent Israël et tirent profit de sa politique coloniale. On retrouve ainsi dans son rapport des entreprises issues du secteur de l’armement et de la sécurité, évidemment, mais également des universités, des entreprises de construction ou encore de nombreuses institutions financières. Les liens entre ces entreprises et l’occupation israélienne ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une politique systémique. Un programme de subventions et d’aides publiques a ainsi été mis en place, il y a de cela des décennies, par Israël. Les colonies ont le statut de « zones de priorité nationale » et offrent des avantages dans les secteurs du logement, de l’éducation, de l’industrie, de l’agriculture et du tourisme2.
Alors que l’occupation étrangle l’économie palestinienne, elle paraît très rentable aux entreprises implantées dans les colonies. Beaucoup d’entreprises israéliennes sont ainsi en mesure de concurrencer les importations bon marché d’Asie de l’Est en construisant des usines et des entrepôts dans les zones industrielles situées en territoire occupé, où elles bénéficient d’importantes subventions gouvernementales, paient moins d’impôts et ont accès à une main-d’œuvre palestinienne exploitable à merci3. Car si depuis la première Intifada, le projet sioniste a plutôt exclu les Palestiniens du marché israélien pour leur préférer des travailleurs migrants venus d’Asie et d’Europe de l’Est, la ruine organisée du territoire force des milliers de Palestiniens à travailler dans les colonies.
CHRONIQUE D’UN GÉNOCIDE ANNONCÉ
L’accaparement et la dépossession constante de leurs territoires et le déni de leurs droits les plus fondamentaux depuis la Nakba a mené les Palestiniens des territoires occupés à subir un système d’apartheid et la guerre génocidaire à Gaza. Toutes ces politiques visent en effet à nettoyer ethniquement les territoires palestiniens. Elles forment les rouages essentiels d’une politique coloniale globale devenue génocidaire4. Comme l’a encore démontré le président étatsunien Donald Trump lors de la présentation de son abject plan pour la reconstruction de Gaza. Les entreprises, qui tiraient profit hier de la colonisation, profitent aujourd’hui du génocide en cours. Les cas des compagnies d’armement et de la technologie de surveillance et de sécurité sont patents à cet égard. Après avoir été utilisées, et parfois testées, dans les territoires occupés, ces armes et ces technologies servent aujourd’hui à anéantir la population gazaouie. Le secteur de la construction tire également profit de la construction continue de nouvelles colonies en territoires palestiniens occupés. Tout comme les secteurs agricole et touristique accaparent les terres palestiniennes volées par Israël.
DES ENTREPRISES QUI VIOLENT LEURS OBLIGATIONS INTERNATIONALES
Il serait très difficile pour une entreprise aujourd’hui de prétendre ignorer les risques inhérents à ses activités dans les colonies. D’une part, les Nations Unies ont développé une base de données spécifique sur la question5. D’autre part, la Cour internationale de justice soulignait, dès 2004, le rôle des acteurs privés dans le maintien et l’expansion des colonies. Ce qu’elle a confirmé dans son avis de 2024. Si certaines activités peuvent sembler plus éloignées ou si leur participation peut paraître très indirecte, elles doivent être resituées dans le système colonial israélien qui aboutit aujourd’hui au génocide Gaza et qui repose sur l’activité et la passivité de nombreux acteurs dont le concours rend possibles les crimes israéliens.
Dans un univers mondialisé où le droit est façonné de manière à garantir aux entreprises un maximum de profit pour un minimum de responsabilité, certaines d’entre elles ont acquis un pouvoir considérable, parfois même supérieur à celui de certains États. En termes financiers, indéniablement, mais également en termes d’influence. Aussi, le soutien indéfectible que reçoit Tel-Aviv de la part de géants tels que McDonald’s ou Carrefour ne doit-il pas être sous-estimé. Outre le fait de fournir des biens et services essentiels au projet colonial et au génocide en cours, ces acteurs contribuent également à maintenir le climat d’impunité dont bénéficie Israël et l’encouragent, plus ou moins indirectement, dans son funeste projet. Or ces entreprises ont des obligations au regard du droit international. Les principes directeurs des Nations Unies imposent en effet aux entreprises de mettre tout en œuvre pour prévenir et remédier aux violations des droits humains et du droit international humanitaire liées à leurs activités économiques. Parmi ces moyens, les principes directeurs citent textuellement l’obligation d’user de son pouvoir d’influence pour faire cesser ces violations et, en cas de persistance de ces violations, l’obligation de cesser les activités délictueuses6. Et l’inaction des États ne les dédouane nullement de ces obligations, au contraire. L’impunité dont jouit Israël joue plutôt comme une circonstance aggravante, dès lors que ces entreprises ne peuvent ignorer le contexte dans lequel elles agissent, ni le pouvoir d’influence dont elles disposent.
1/ Voir notamment : Conseil de Sécurité des Nations-Unies, résolution 242 (1967) du 22 novembre 1967, résolution 446 (1979) du 22 mars 1979 et plus récemment Assemblée Générale des Nations Unies, résolution A/RES/ES-10/24, du 13 septembre 2024
2/ « Rapport de la mission internationale indépendante d’établissement des faits chargée d’étudier les effets des colonies de peuplement israéliennes sur les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels des Palestiniens dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est », Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, A/HRC/22/63, 7 février 2013, p.6, §§21-22. 3/ Shir Hever (2012), “Exploitation of Palestinian Labour in Contemporary Zionist Colonialism”, Settler Colonial Studies, 2:1, p. 128.
4/ Francesca Albanese, « Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 », A/79/384, 1er octobre 2024.
5/ Assemblée Générale des Nations Unies, résolution A/HRC/57/21, 2 août 2024.
6/ Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme : mise en œuvre du cadre de référence « protéger, respecter et réparer » des Nations Unies, HR/PUB/11/4, principe n°19, 2011.s, HR/PUB/11/4, principe n°19, 2011.