Article paru dans le n°102 du trimestriel Palestine, automne 2024
«Le nord de Gaza est en train d’être anéanti sous les yeux du monde entier. Des bombardements incessants frappent chaque coin de rue et des martyrs tombent dans chaque rue. Le bruit des explosions ne s’arrête jamais et il n’y a pas d’endroit sûr pour les civils. Les hôpitaux sont débordés, incapables de soigner les blessés, et il n’y a ni eau ni nourriture pour les personnes prises au piège. La catastrophe humanitaire s’aggrave et les scènes de mort et de destruction sont devenues une réalité quotidienne. Le nord du pays est menacé d’anéantissement total, tandis que le monde reste silencieux.»
Mahmoud bassam, jouraliste à gaza, sur x le 18 octobre
Par Marianne Blume
Depuis le 6 octobre, l’armée israélienne a entrepris le siège du nord de Gaza (la ville de Gaza en fait partie). Les villes de Jabaliya avec le camp de réfugiés attenant, Beit Hanoun et Beit Lahiya sont encerclées et attaquées avec une violence sans pareille. L’armée israélienne somme les habitants de quitter la région qui, d’après l’ONU, comptait encore 400000 habitants, et de partir vers le sud dans la région d’Al Mawasi. Sans attendre les départs éventuels, la région est bombardée et les troupes israéliennes entrent dans les villes et les camps, tirent sur les habitants, empêchent les services de secours de se déplacer, tuent des secouristes et détruisent la dernière ambulance en activité, rasent les bâtiments et les champs, interdisent l’entrée des aides alimentaires et ferment les puits, assiègent les hôpitaux et démolissent générateurs et stock de médicaments, etc., etc. Dans ce chaos dantesque, des familles sont piégées dans leurs maisons, n’osant sortir ou décidées à y rester. L’armée fait prisonniers les hommes et chasse les femmes et les enfants sur les routes bombardées ou mitraillées par des quadricopters (petits drones). Mi-novembre, une centaine de milliers d’habitants avaient été expulsés, souvent sans pouvoir rien emporter. Le nombre approximatif de personnes tuées s’élevait à 1300.
NETTOYAGE ETHNIQUE
D’après Oxfam, fin novembre, entre 50000 et 75000 personnes étaient «piégées dans la région sans accès à de la nourriture, à de l’eau ou à l’électricité. Israël les considère comme des combattants car elles n’ont pas quitté la zone ou n’ont pas pu le faire. Il est impossible de savoir combien de personnes sont mortes, notamment de malnutrition.»
Quant au général de brigade, Itzik Cohen, il a déclaré début novembre qu’il n’était pas «question d’autoriser les habitants du nord de la bande de Gaza à rentrer chez eux » et que, si l’aide humanitaire serait autorisée dans le sud du territoire, elle ne le serait pas dans le nord car il n’y a «plus de civils »! (sous-entendu: il ne reste que des terroristes du Hamas).
Famine organisée, hôpitaux mis hors service, bombardements/tirs d’artillerie/mitraillage de la population, massacre de civils, rasage des maisons, déportation des hommes par les forces armées, interdiction de tout retour: tous les éléments d’un nettoyage ethnique sont en place. De nombreuses instances l’ont dit et répété mais la plus belle confirmation vient d’en être donnée par Moshe Yaalon, ancien chef d’état-major et ministre de la Défense, un faucon du Likoud (le parti de Benyamin Netanyahou), qui a déclaré qu’Israël commettait un nettoyage ethnique dans la bande de Gaza. «La route sur laquelle on est entraînés, c’est la conquête, l’annexion et le nettoyage ethnique. »1 On ne peut être plus clair.
Aujourd’hui, il est évident que le «plan des généraux» a été activé. Voici comment le présente son auteur, le major général à la retraite Giora Eiland: «En une semaine, tout le territoire du nord de la bande de Gaza deviendra un territoire militaire. Et ce territoire militaire, en ce qui nous concerne, ne recevra aucun ravitaillement. C’est pourquoi les 5000 terroristes qui se trouvent dans cette position peuvent soit se rendre, soit mourir de faim.» 2 Pour lui, toute personne qui restera dans la zone sera une cible légitime. Ce qui est déjà le cas.
ANNEXER LE NORD ?
Israël a coupé la bande de Gaza en deux en créant un axe routier, le corridor de Netzarim, qui s’étend de la frontière de Gaza avec Israël à la Méditerranée. Cet axe lui permet de mener facilement des raids dans le nord et le centre de la bande de Gaza, d’acheminer l’aide humanitaire (?) et surtout de contrôler ou empêcher tous les mouvements de population entre le nord et le sud (checkpoints). D’après un article du Haaretz3, après d’importants travaux de terrassement, il ne s’agit plus d’une route mais d’une vaste zone désertifiée: environ 600 bâtiments palestiniens, résidentiels ou autres, ont été détruits 4. De plus, plusieurs dizaines de bases militaires ont été construites et le corridor a été élargi, allant jusqu’au quartier Zeitoun, à Gaza City au nord, et jusqu’à la rivière du Wadi Gaza au sud, soit une superficie d’environ 47 km2.
Le corridor de Netzarim ressemble donc à une réelle frontière qui isole le nord, Gaza City compris, et le rattache directement à Israël. Les infrastructures mises en place laissent penser que l’armée en tout cas y restera encore longtemps.
POUR RE-COLONISER?
« Lorsque vous voyez les routes qui sont pavées ici, il est clair qu’elles ne sont pas destinées aux manœuvres terrestres ou aux raids des troupes dans divers endroits. Ces routes mènent, entre autres, aux endroits d’où certaines colonies ont été évacuées. Je n’ai pas connaissance d’une quelconque intention de les reconstruire, ce n’est pas quelque chose que l’on nous dit explicitement. Mais tout le monde comprend où cela va nous mener. »5 Telle est la constatation d’un officier d’une brigade qui combat à Gaza.
Bien sûr, Netanyahou se défend de vouloir une recolonisation de la bande de Gaza. Néanmoins, les colons les plus radicaux ne cessent d’étendre leur influence et la participation massive de membres et de ministres du Likoud aux conférences organisées par le mouvement de colons extrémiste, Nachala, avec pour objectif de recoloniser la bande de Gaza, donne à penser que les intentions du gouvernement sont différentes. Les ministres d’extrême droite Ben Gvir et Smotrich, quant à eux, sont très clairs: ils prônent l’évacuation de la population de Gaza et la recolonisation du territoire.
Des ministres de haut rang, ainsi que des membres du Likoud, le parti du Premier ministre Benjamin Netanyahou, ont eux-mêmes appelé à la réimplantation de colonies juives dans la bande de Gaza lors de la conférence organisée en octobre par le mouvement de colons, Nachala. Une conférence au titre explicite: « Préparer la colonisation de Gaza » au cours de laquelle Daniella Weiss, la fondatrice de Nachala, a annoncé que 700 familles étaient déjà prêtes à s’installer à Gaza. Il est vrai qu’avec le ministre du Logement et de la Construction, Yitzchak Goldknopf, elle avait pu effectuer une visite dans la région du corridor de Netzarim afin de repérer des sites pour d’éventuelles nouvelles implantations6.
Lors d’une précédente conférence qu’elle avait organisée, une carte géante de Gaza affichée au mur indiquait les emplacements hypothétiques des nouvelles colonies; chacune d’elle disposait d’un stand où les futurs colons pouvaient s’inscrire7. Les organisateurs avaient également exposé une carte de la nouvelle ville de Gaza, avec de nouveaux noms hébreux pour les quartiers.
Que ce soit pour Daniella Weiss, Smotrich, Ben Gvir ou des membres du Likoud, le motto est le même: vider autant que possible la bande de Gaza de ses habitants et s’y réinstaller.
L’heure n’est pas encore à la recolonisation mais il est évident que la bande de Gaza sera ré-occupée militairement, au moins temporairement: l’étendue des travaux effectués sur le terrain (routes, bases militaires super équipées, etc.) le laisse penser et le refus israélien d’une future administration de la bande de Gaza par l’Autorité palestinienne en renforce l’hypothèse.