Depuis un demi-siècle, les occupants de la Maison-Blanche, qu’ils soient républicains ou démocrates, ont soutenu de façon pratiquement inconditionnelle Israël. Ce dernier a ainsi pu consolider en toute impunité l’apartheid, poursuivre la colonisation et commettre un génocide Made in USA à Gaza.
Par Gregory Mauzé
L’alternance qui interviendra ce 20 janvier 2025 aux États-Unis entre le démocrate Joe Biden et le républicain Donald Trump entraînera des bouleversements politiques dans bien des domaines. Un paramètre est en revanche assuré de ne pas changer : la permanence de l’alliance avec Israël, que symbolise à la perfection la transition entre ces deux présidents qui l’auront consolidée de façon inédite. Le premier, par le soutien diplomatique et militaire aussi déterminant que sans faille à la campagne de dévastation de la bande de Gaza ; le second, en s’alignant plus qu’aucun de ses prédécesseurs sur les vues de Tel-Aviv au cours de son premier mandat, notamment en déplaçant l’ambassade étatsunienne à Jérusalem, en considérant que la colonisation de la Cisjordanie est légale ou encore en entérinant l’annexion du Golan.
Les présidents passent, la « relation spéciale » demeure
La pierre angulaire de ce partenariat réside dans le montant colossal de l’aide militaire que Washington prodigue à Israël : 251 milliards de dollars depuis 1959, plus qu’à n’importe quel autre pays. À cela s’ajoute un rôle de « bouclier diplomatique » sur la scène internationale, en particulier à l’ONU. Depuis 1972, les États-Unis ont ainsi empêché l’adoption de près d’une cinquantaine de résolutions qui concernaient Israël au Conseil de sécurité, soit plus de la moitié de leurs vétos.
Par le passé, certains présidents ont pu chercher à se servir de ce soutien pour infléchir la politique israélienne. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Par le passé, certains présidents ont pu chercher à se servir de ce soutien pour infléchir la politique israélienne. En 1991, le président Georges H. Bush avait notamment refusé les garanties de prêt à Israël jusqu’à ce que ce dernier démontre que cette aide ne serait pas destinée aux colonies israéliennes en territoire palestinien occupé. serait pas allé à des colonies israéliennes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, comme l’illustre tragiquement la guerre à Gaza. Malgré une dépendance critique à l’approvisionnement étatsunien en munitions. le Premier ministre Benyamin Netanyahou n’a pas hésité à constamment piétiner les lignes rouges fixées par Biden. Loin de lui en tenir rigueur, celui-ci s’est au contraire échiné à le couvrir, relativisant le nombre de victimes civiles à Gaza, dissimulant les rapports attestant de graves violations du droit international humanitaire dans l’enclave ou attribuant à tort l’échec des négociations pour un cessez-le-feu au seul Hamas.
On connaît la suite : ce soutien aveugle contribuera à saper la crédibilité politique et morale de Biden aux yeux d’une opinion de plus en plus hostile à cette guerre, au point d’avoir pesé sur le résultat de l’élection présidentielle du 5 novembre. Selon un sondage Yougov pour IMEU Policy Project, la question de la fin de la guerre à Gaza arrivait en tête (29%) des raisons pour lesquelles les électeurs qui ont voté démocrate en 2020 se sont abstenus en 2024.
Projection de la puissance étatsunienne
Allié fidèle et puissant, Israël est un maillon essentiel d’un réseau complexe de bases et d’infrastructures au service de la force de déploiement rapide des États-Unis autour des deuxièmes réserves pétrolières et gazières mondiales.
Sur quoi repose cette « raison d’État » qui peut donc conduire un président à mettre sa propre survie politique en péril ? Allié fidèle et puissant, Israël est un maillon essentiel d’un réseau complexe de bases et d’infrastructures au service de la force de déploiement rapide des États-Unis autour des deuxièmes réserves pétrolières et gazières mondiales. La « relation spéciale », selon l’expression de John F. Kennedy, contribue ainsi à s’assurer de leur contrôle et de l’acheminement des « pétrodollars » vers les États-Unis. « Israël est le plus grand porte-avions de l’Amérique, il est insubmersible, il ne transporte aucun soldat américain et il est situé dans une région cruciale pour la sécurité nationale des États-Unis. » résuma un jour le Président Ronald Reagan. Les États-Unis peuvent, outre sa puissance militaire, compter sur l’accès à son secteur des technologies de pointe et à ses services de renseignements qui en font « les yeux et les oreilles de l’Amérique », selon les termes du sénateur républicain Lindsey Graham.
Rempart contre quiconque serait tenté de contester l’hégémonie des États-Unis (comme, historiquement, les régimes panarabistes ou sous influence soviétique), Israël leur sert aussi de supplétif pour des missions qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer politiquement. Israël a ainsi fourni des armes au dictateur du Nicaragua Somosa dans les années 1970 et à la junte guatémaltèque de Rioss Montt en 1982-1983. Plus récemment, en 2020, les États-Unis ont financé l’obtention, par le gouvernement de droite colombien, du logiciel espion israélien Pegasus.
Collusion du complexe militaro-industriel
Si le montant du soutien militaire à Israël ne souffre pratiquement d’aucune contestation sur la scène politique nationale, c’est également en raison de la puissance du secteur de l’armement étatsunien. Celui-ci est passé maître dans l’art de s’attirer les faveurs des élus en répartissant ses unités de production à travers le pays, ce qui lui permet d’exercer un chantage à l’emploi et à la croissance auprès d’eux et des décideurs.
Il peut aussi compter sur sa proximité avec le Pentagone et le département d’État, aidé par la fréquente pratique du « revolving door » (« pantouflage »), à savoir les aller-retour entre secteurs public et privé, laquelle n’épargne pas l’administration Biden. Ainsi, son ministre de la Défense Lloyd Austin est un ancien administrateur de Raytheon, un sous-traitant militaire qui coproduit des éléments du « Dôme de fer », le système anti-missiles israélien. Le secrétaire d’État Anthony Blinken a, quant à lui, co-fondé WestExec Advisors, une société de fournitures militaires qui a travaillé avec des sociétés israéliennes, et a conseillé le géant de l’aéronautique Boeing, autre pourvoyeur d’armes majeur à Israël. Ces conflits d’intérêts évidents posent d’autant question qu’une large partie des fournitures d’armes et munitions est tenue secrète.
Pour les développeurs étatsuniens, Israël constitue, de par la fréquence de ses guerres et son déploiement militaire permanent en territoire occupé, un véritable laboratoire de recherche grandeur nature et de démonstration pour d’autres marchés d’exportation.
Selon le Financial Times, les 15 plus grandes multinationales de défense du monde enregistreront un flux de trésorerie disponible de 52 milliards de dollars en 2026 (presque le double du montant de 2021), dont 26 milliards de dollars reviendront à cinq entreprises étatsuniennes. Si ces résultats s’expliquent également par l’approvisionnement à Taiwan et à l’Ukraine, la longue tradition d’aide étatsunienne à Israël en fait un partenaire de choix pour le secteur. Pour les développeurs étatsuniens, il constitue du reste, de par la fréquence de ses guerres et son déploiement militaire permanent en territoire occupé, un véritable laboratoire de recherche grandeur nature et de démonstration pour d’autres marchés d’exportation.
Le poids du lobbying pro-israélien
Autre sphère déterminante dans les orientations de la politique étrangère des États-Unis : le réseau pro-israélien, dont l’émanation la plus puissante est l’American Israel Public Affair Committee (Aipac). L’organisation s’attache en particulier à faire et défaire les candidats selon leur fidélité ou leur hostilité supposées à Israël. Lors du dernier cycle électoral, l’Aipac a ainsi investi des montants inédits pour repeindre en antisémites la très propalestinienne aile gauche du parti démocrate.
Durant sa longue carrière de sénateur, Joe Biden aurait été l’un des élus à recevoir le plus de financement des organisations pro-israéliennes.
Le soutien bipartisan pour le gouvernement israélien qui en résulte contribue à le préserver de toute critique. « Le fait est que l’Aipac, agent de facto d’un gouvernement étranger, a une emprise sur le Congrès, avec pour conséquence que la politique américaine envers Israël n’y est pas débattue », expliquaient Stephen Walt et John Mearsheimer dans le livre « Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine » paru avec fracas en 2006. Des propos appuyés par Barack Obama qui, dans ses mémoires sorties en 2020, regrette que le travail de l’Aipac rende impossible toute réflexion sur l’alliance entre exécutifs américains et israéliens « même quand les agissements du second entraient en contradiction avec la politique du premier ».
Durant sa longue carrière de sénateur, Joe Biden aurait été l’un des élus à recevoir le plus de financement des organisations pro-israéliennes. Un investissement plus que rentable, au regard, notamment, de sa conduite de la guerre de Gaza.
Les raisons idéologiques
Mentionnons, enfin, la forte identification des Étatsuniens à Israël, de par l’importante similitude de leurs mythes fondateurs. La liste des parallèles entre les deux récits nationaux est à cet égard significative : « exceptionnalisme américain » et « armée la plus morale du monde » ; « leader du monde libre » et « seule démocratie du Moyen-Orient » ; « destinée manifeste » qui a légitimé la colonisation de l’Ouest et « conquête de la terre » inhérente au projet sioniste. En négatif, cette identification dessine les contours de l’impensé colonial de l’imaginaire collectif étatsunien, que représente la dépossession ou l’extermination de la population indigène et une politique étrangère peu en phase avec les « valeurs » professées.
Pour une partie de l’opinion, convaincue de la supériorité de l’Occident dont les États-Unis constituent la tête de pont, Israël incarne par ailleurs la pointe avancée des « Lumières contre la barbarie », dans une perspective de « choc des civilisations ». Israël en a particulièrement et abondamment joué depuis les années 2000 et la « guerre contre le terrorisme ». « Chacun a son Ben Laden, le nôtre s’appelle Arafat », disait le Premier ministre Ariel Sharon en 2001.
Les évangéliste représentent près de 30% de l’électorat et considèrent ainsi que le « retour à Sion » hâtera la venue du messie.
Si ce narratif caricatural tend à s’estomper à l’échelle nationale à mesure que progresse la sympathie pour la cause palestinienne, le soutien à Israël s’est en revanche renforcé au sein de l’électorat républicain. Les évangélistes, en particulier, représentent près de 30% de l’électorat et considèrent ainsi que le « retour à Sion » hâtera la venue du messie. Face à l’hostilité grandissante des Juifs étatsuniens pour le gouvernement israélien, ce dernier estime désormais que cette communauté est son meilleur relais. Et qu’importe si, pour les « sionistes chrétiens », les Juifs sont voués à se convertir ou à griller en enfer…
Une idylle en péril ?
L’offensive à Gaza a toutefois nourri les critiques contre cette relation privilégiée. « Une superpuissance fait ce qu’elle estime être dans son intérêt et ses partenaires dans la région s’adaptent. L’administration Biden, en revanche, agit comme un chien remué par sa propre queue », déplorait le 4 octobre dernier Andrew Exum dans The Atlantic. Parmi les objectifs menacés par la « guerre sans fin » de Netanyahou, la stabilité de la navigation en mer Rouge, lourdement perturbée par les attaques des Houthis du Yémen en solidarité avec les Palestiniens.
Il en va de même de la question palestinienne, clé de la pacification régionale, que l’inconditionnalité de l’aide états-unienne autorise Israël à enterrer sur le terrain. « Quelle incitation Israël rencontre-t-il à changer de cap lorsque l’État le plus puissant du monde refuse de conditionner ses niveaux profonds de soutien politique, économique et militaire ? » interroge ainsi le 22 mars dernier le chercheur John Hoffman du Cato Institute dans Foreign Policy. La perte de centralité du Moyen-Orient pour les États-Unis, aujourd’hui pratiquement autosuffisants sur le plan énergétique, et désormais tournés vers l’Asie, peut, elle aussi, amoindrir l’intérêt stratégique de l’alliance avec Israël.
L’emprise du lobby pro-israélien sur le camp conservateur présente des signes de fractures, avant tout du fait de son tournant isolationniste, et donc rétif par principe à l’aide militaire à l’étranger.
L’influence du lobbying pro-israélien sur les sphères dirigeantes pourrait par ailleurs être mise à mal par le basculement de l’électorat démocrate en faveur des Palestiniens. Même son emprise sur le camp conservateur présente des signes de fractures, avant tout du fait de son tournant isolationniste, et donc rétif par principe à l’aide militaire à l’étranger. Le 21 mai dernier, le très trumpiste député du Kentucky Thomas Massie a ainsi remporté une victoire éclatante aux primaires malgré d’importants moyens déployés par l’Aipac contre lui en raison de ses votes contre le soutien à Israël. Un fait anecdotique, au regard de l’ancrage massivement pro-israélien des républicains, mais qui contribue à laisser penser qu’aussi solide que soit la « relation spéciale », elle n’en est pas pour autant vouée à rester immuable.