Les liaisons dangereuses : l’extrême droite européenne et Israël

Bulletin 49, octobre 2011

La tuerie perpétrée en Norvège le 22 juillet 2011 par Anders Behring Brevik permet de mettre en lumière un phénomène largement méconnu du grand public : les relations de plus en plus étroites entre l’extrême droite européenne et l’Etat d’Israël. Dans son manifeste de 1500 pages, Anders Behring Brevik mentionne en effet à plusieurs reprises l’Etat d’Israël, en appelle à des liens resserrés entre l’Europe et l’Etat hébreu et plaide en faveur d’une « union sacrée » contre un ennemi commun : l’islam. Décrit par les médias comme un « loup solitaire », Anders Behring Brevik appartient à un large courant populiste qui traverse toute l’Europe et dont le discours vise à criminaliser les populations immigrées qui vivent en Europe en dressant un parallèle entre les réalités sociales européenne et israélienne.

Les relations entre l’extrême droite européenne et Israël, une alliance contre nature

Ces liens entre les mouvances d’extrême droite européenne et Israël semblent désormais avoir dépassé le stade du simple discours. En effet, en décembre 2010, une importante délégation – pas moins de 35 parlementaires – était reçue en grande pompe en Israël à l’invitation de la droite ultranationaliste israélienne. Appartenant aux segments les plus racistes et les plus xénophobes de l’extrême droite européenne, cette délégation se composait notamment de personnes connues pour leurs discours islamophobes et arabophobes : Geerts Wilders, membre du PVV, parti populiste néerlandais et Filip Dewinter, membre du Vlaams Belang, parti populiste belge, … Mus par une haine commune de l’islam, cette alliance semble à première vue contre nature en ce qu’elle fait table rase du lourd passé pro-nazi et antisémite de ces différentes formations politiques. Tout se passe comme si ces descendants spirituels de l’hitlérisme se refaisaient une virginité sur le dos des Arabes et des musulmans. En ralliant leur « destin » à celui d’Israël, ces formations politiques entendent se démarquer de leur passé antisémite pour le moins encombrant. Rappelons qu’il y a peu, le Vlaams belang belge plaidait encore en faveur d’une amnistie des collaborateurs du nazisme lors du second conflit mondial. Malgré cela, lors de son déplacement en Israël, la délégation a eu droit aux honneurs, et en particulier, à une visite privée de la Knesset, le Parlement israélien.

L’islam : un ennemi commun

A l’issue de la rencontre de décembre 2010, les participants ont signé une déclaration commune dans laquelle ils stipulent que l’alliance entre les formations politiques d’extrême droite européenne et Israël s’inscrit clairement dans le cadre du conflit des civilisations. Ainsi, « la déclaration de Jérusalem » note : « Nous avons vaincu les systèmes totalitaires comme le fascisme, le national-socialisme et le communisme. Maintenant, nous nous trouvons devant une nouvelle menace, celle du fondamentalisme islamique et nous prendrons part au combat mondial des défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme. ». Dans cette nouvelle configuration, les signataires assignent à Israël le rôle de défenseur des valeurs de la démocratie occidentale au Moyen-Orient et de rempart contre la progression d’un islam envahisseur. Ce qui pousse Geert Wilders à marteler à propos du conflit israélo-palestinien : « Si Jérusalem tombe aux mains des musulmans, Athènes et Rome suivront. Ainsi, Jérusalem est la principale ligne de défense de l’Occident. Ce n’est pas un conflit sur le territoire, mais une bataille idéologique entre la mentalité de l’Occident libéré et l’idéologie de la barbarie islamique. ». Des propos qui font écho à ceux d’Oscar Freysinger, membre du parti d’extrême droite suisse, l”Union démocratique du centre (UDC), pour qui l’UDC « a toujours défendu Israël parce que nous sommes bien conscients que, si Israël disparaissait, nous perdrions notre avant-garde. (…). Mais aussitôt qu’Israël aura disparu, ils viendront s’emparer de l’Occident ». Tout se passe comme si les grilles d’analyse du conflit qui étaient à l’œuvre précédemment disparaissaient au profit d’un discours qui n’est en fait que le prolongement de la théorie du « clash des civilisations ». Cette nouvelle donne induit une certaine mutation: ce conflit, qui est politique et territorial, est transformé en un conflit civilisationnel dans lequel la dimension religieuse l’emporte largement.

L’Europe et Israël : des « défis » communs

Dans son manifeste, Anders Behring Brevik fait siennes les craintes exprimées par les mouvements de l’extrême droite européenne sur l’islamisation galopante de l’Europe et les conséquences démographiques qui en découleraient. Les évolutions démographiques observées en Europe signifieraient qu’à terme, une partie prépondérante de la population serait d’origine musulmane. Ainsi, les mouvements populistes européens reprennent à leur compte les craintes israéliennes liées à la « poussée démographique » palestinienne. De son côté, la droite ultra-nationaliste israélienne utilise cet argument pour renforcer la détermination des groupes d’extrême droite européens à défendre Israël. C’est notamment le cas d’Arié Eldad, membre du parti politique d’extrême droite israélien « Alliance nationale » qui déclare à des représentants de formations politiques de l’extrême droite européenne : «il existe des points communs entre la situation du Proche-Orient et celle de l’Europe, y compris en Suisse, puisque nous nous trouvons en plein choc des civilisations entre les démocraties éclairées et l’Islam. Cette confrontation se déroule ici, en Israël, mais également chez vous, en Suisse ou ailleurs en EuropeA l’appui de sa thèse, Anders Behring Brevik – farouchement opposé à la politique migratoire de la Norvège – mentionne abondamment Bat Ye’or, auteur britannique qui, dans ouvrage très controversé au titre évocateur « Eurabia, l’Islam et la dhimmitude » avance ni plus moins qu’il existerait une entente secrète entre le Monde arabe et certaines instances dirigeantes européennes visant à soumettre l’Europe aux diktats arabes.

Toute cette stratégie commune à l’extrême droite européenne et à la droite ultranationaliste israélienne participe d’une volonté délibérée de criminaliser l’islam et tout ce qui s’y apparente de près ou de loin avec un même objectif. Elle permet à la droite israélienne de masquer les enjeux réels du conflit israélo-palestinien que sont l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens et à l’extrême droite européenne de détourner l’attention de réels problèmes, notamment sociaux, qui frappent de plein fouet les minorités socialement et politiquement précarisées vivant en Europe. L’opération se réalise grâce à une analyse pseudo-culturelle qui met en exergue une incompatibilité entre les cultures d’origine des populations issues des diverses immigrations qui ont en commun d’appartenir au monde de l’Islam et le modèle culturel européen. Et on peut ajouter que cette analyse n’est pas restée confinée dans les rangs de la droite et de l’extrême droite mais qu’elle a rencontré un franc succès médiatique et a contaminé des pans entiers du monde politique.

Hocine Ouazraf

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