Le Liebarak

Cette semaine, Barak a fait une chose qui devrait déclencher un autre signal d’alarme. Pour répondre à une exigence de Lieberman, Barak a accordé à l’école des colons d’Ariel le statut d’université.

L’AFFAIRE est enregistrée au nom de Benyamin Netanyahou. Mais la réalité est différente.

Netanyahou n’a jamais été autre chose qu’un vendeur mielleux de remèdes miracles. C’est le genre de type que l’on voit fréquemment dans les westerns américains en train de vendre un élixir à l’efficacité universelle : contre la grippe et contre la tuberculose, contre les attaques cardiaques et contre la folie. L’arme principale du vendeur est sa langue : son flot de paroles bâtit des châteaux en Espagne, émet des bulles chatoyantes et fait taire tous les doutes.

Depuis l’élection, il y a presque un an, sa plus grosse (littéralement) réalisation a été la constitution d’un gouvernement : 30 ministres et toute une équipe d’adjoints, la plupart sans objectifs identifiés, certains en charge de ministères pour lesquels ils sont les moins qualifiés de tous les candidats possibles. Depuis lors sa principale occupation a été celle pour laquelle il est particulièrement compétent : la survie politique.

Dans ce zoo gouvernemental, la seule créature réellement importante est le Liebarak – un monstre à deux têtes qui terrifie tous les autres animaux. Cet animal est à 50% Lieberman, à 50% Barak et à 0% humain.

LORSQUE LIEBERMAN s’est manifesté pour la première fois sur la scène politique, beaucoup l’ont traité par le mépris. Un tel individu, ont-ils décrété, n’avait aucune chance dans le monde politique israélien.

Pendant dix ans, il a fait l’objet d’enquêtes de la police pour suspicion de corruption, pour avoir perçu des sommes de mystérieuses sources étrangères et de bien d’autres choses. Bien plus, aux yeux de beaucoup d’Israéliens, il présente le profil le plus non-israélien imaginable. Ils l’ont constamment qualifié de “nouvel immigrant”, bien qu’il ait pourtant vécu ici pendant plus de 30 années. Ils considèrent son apparence extérieure, sa gestuelle et sa façon de parler comme indéniablement “non-israélienne”, caractéristique de quelqu’un qui “n’est pas des nôtres”. Comment des Israéliens peuvent-ils voter pour un tel individu ?

Lieberman est un colon établi à Nokdim, colonie proche de Jérusalem, et les colons ne sont pas populaires en Israël. Il est ouvertement raciste, il hait les Arabes et méprise la paix, c’est un homme dont l’objectif affiché est de débarrasser Israël des Arabes. Il est vrai qu’il y a en Israël (comme dans n’importe quel pays) beaucoup de racisme silencieux, mais ce racisme est nié. Les Israéliens – pensait-on – ne voteront pas pour un raciste intégral.

Les dernières élections ont sonné le glas de cette croyance. Le parti de Lieberman a remporté 15 sièges à la Knesset, deux de plus que le parti de Barak, devenant la troisième composante la plus importante de la Knesset. Et le nombre de “vrais” jeunes Israéliens, de parfaits Sabras, qui ont voté pour lui n’est pas petit. Ils ont vu en lui un bon moyen d’exprimer leur vote de protestation.

Les élites ne se sont pas trop émues. OK, c’était donc un vote de protestation. Lors de chaque campagne électorale israélienne, on voit apparaître une liste venue de nulle part qui disparaît le lendemain, comme le ricin du prophète Jonas. Où sont-ils tous à l’heure qu’il est ?

Mais Lieberman n’est pas le général Yigael Yadin, qui créa le parti Dash, ni Tommy Lapid, le chef du Shinui. C’est un homme d’une force brutale, dépourvu de tout scrupule, un homme prêt à faire appel – comme l’exprima Joseph Goebbels – aux instincts les plus primitifs des masses.

Il est possible pourtant que nous voyions apparaître en Israël une coalition de tous les mécontents et de tous ceux qui sont en colère, comme le dit la Bible de David lorsqu’il s’enfuit d’auprès du roi Saül : “Tous ceux qui se trouvaient dans le désarroi, qui avaient des créanciers ou qui étaient mécontents se rassemblèrent auprès de lui et il devint leur chef.” (1 Samuel 22, 2). Le domaine de prédilection de Lieberman est la communauté des immigrants de l’ex-Union Soviétique qui n’ont pas été intégrés dans la société israélienne et qui vivent dans un ghetto spirituel et social. Il se peut qu’ils soient rejoints par d’autres groupes : les colons, les Juifs orientaux qui ont l’impression que le Likoud les a trahis, des jeunes qui voient en lui un homme qui dit tout haut ce qu’eux pensent tout bas : qu’il faudrait chasser les Arabes de l’État, et de l’ensemble du pays.

L’aspect non-israélien de Lieberman pourrait encore se révéler un avantage pour lui. Un individu qui est à ce point non-israélien peut devenir le chef idéal d’un camp uni dans sa haine des “élites”, la Cour Suprême, la police, les médias et les autres piliers de la démocratie israélienne.

Les enquêtes de la police, aussi, pourraient augmenter son aura aux yeux de ce public. Ils pensent qu’il est persécuté par les élites hypocrites. Le nuage sombre du soupçon n’a pas dissuadé Netanyahou de lui confier la direction des deux ministères de la police et de la justice, les deux ministères chargés de faire respecter la loi, qui sont maintenant dirigés par ses laquais.

Il ne faudrait pas sous-estimer ce danger. D’autres leaders historiques de cet acabit ont d’abord été pris pour des clowns et ridiculisés, avant qu’ils n’accèdent au pouvoir et qu’ils ne provoquent des catastrophes.

MAIS LA deuxième tête du Liebarak est plus dangereuse que la première. Le danger de Lieberman se situe dans l’avenir. Le danger d’Ehoud Barak est immédiat et réel.

Cette semaine, Barak a fait une chose qui devrait déclencher un autre signal d’alarme. Pour répondre à une exigence de Lieberman, Barak a accordé à l’école des colons d’Ariel le statut d’université.

À la différence de “l’étranger” Lieberman, Barak est issu du cœur de l’Israël de l’ancien temps. Il a grandi dans un kibboutz, a été officier dans le “commando d’élite de l’état-major” et il parle un hébreu parfait avec l’accent qui convient. Comme ancien chef d’état-major et ministre actuel de la Défense, il représente la puissance du secteur le plus formidable d’Israël : l’armée.

Lieberman n’a pas encore réussi à compromettre les chances de paix, sauf en paroles. Barak a agi. Je l’ai un jour qualifié de “criminel de paix”, pour le distinguer d’un “criminel de guerre” – encore que de nos jours, beaucoup lui attribueraient aussi cette distinction.

Le coup fatal porté par Barak aux chances de paix est intervenu après la conférence de Camp David en 2000. Pour résumer rapidement : lorsqu’il fut élu en 1999 à une écrasante majorité, porté par la vague d’enthousiasme du camp de la paix et à l’aide de slogans clairement en faveur de la paix (“l’éducation plutôt que des colonies !”), il persuada les présidents Bill Clinton et Yasser Arafat de le rencontrer dans une conférence au sommet. Avec un mélange caractérisé d’arrogance et d’ignorance, il pensait que s’il proposait aux Palestiniens la possibilité de fonder un État palestinien, ils allaient abandonner toutes leurs autres revendications. Ses propositions allaient beaucoup plus loin que celles de ses prédécesseurs, mais elles étaient encore très éloignées du minimum acceptable par les Palestiniens. La conférence fut un échec.

À son retour de Camp David, il ne fit pas la déclaration habituelle (“De gros progrès ont été faits et les négociations vont se poursuivre…”), ni une autre inhabituelle (“Désolé, je me suis trompé, je n’avais pas d’idées !”) Au lieu de cela, il forgea une formule qui est devenue depuis le cœur d’un consensus national : “J’ai remué ciel et terre pour la paix / J’ai proposé aux Palestiniens tout ce qu’ils pouvaient demander / Ils ont tout refusé / Nous n’avons pas de partenaire pour la paix.”

Cette déclaration du chef du parti travailliste, qui se présente souvent comme “le chef du camp de la paix”, porta un coup mortel aux forces de paix israéliennes qui avaient placé de si grands espoirs en lui. La grande majorité des Israéliens pensent maintenant avec tout leur cœur que “nous n’avons pas de partenaire pour la paix”. C’est ainsi qu’il a ouvert la voie du pouvoir à Ariel Sharon et à Benyamin Netanyahou.

Tout au long de son passage aux affaires, Barak a créé et développé des colonies. Sur ses ordres, l’officier chef du commandement central accorda un permis pour une station de radio des colons (qui a récemment commencé à émettre après un long combat pour la retarder mené contre elle par Gush Shalom.) Là aussi il a surpassé Lieberman. Sa décision relative à l’université d’Ariel s’inscrit dans ce cadre.

“ATTENDEZ UNE MINUTE !” pourrait demander une personne raisonnable. “En quoi cela concerne-t-il Barak ? Il est le ministre de la défense, n’est-ce-pas, et pas le ministre de l’enseignement !”

Ariel est un territoire occupé. Dans les territoires occupés, l’armée exerce un pouvoir absolu. Barak a la responsabilité de l’armée. L’ordre de transformer l’établissement d’Ariel en université fut donné par Barak au commandant. Comme l’a fait remarqué Yossi Sarid, un ancien ministre de l’enseignement, le “centre universitaire d’Ariel” est la seule université civile du monde démocratique instituée par l’armée.

Une institution scolaire israélienne doit faire un long parcours avant de se voir décerner le statut d’université par les autorités compétentes. Il y a de nombreux établissements d’enseignement supérieur en Israël, d’un bien meilleur niveau que celui d’Ariel, qui aspirent à ce statut. Dans les territoires occupés, l’accord d’un général suffit.

Ce fait met en lumière l’invention israélienne sans précédent : l’Occupation Éternelle.

Un régime d’occupation est par nature une situation temporaire. Il se met en place quand l’un des protagonistes d’une guerre conquiert un territoire de l’adversaire. La puissance occupante est supposée le diriger, dans le respect de lois internationales précises, jusqu’à la fin des hostilités, lorsqu’un accord de paix doit décider de l’avenir de ce territoire.

Une guerre peut durer quelques années, au maximum, et l’occupation est donc une situation temporaire. Les gouvernements israéliens successifs en ont fait une situation permanente.

Pourquoi ? Au début de l’occupation, le ministre de la défense d’alors, Moshe Dayan, découvrit que l’occupation représente en réalité une situation idéale. Il donne à l’occupant un pouvoir absolu sans aucune obligation d’accorder aux habitants quelque droit de citoyen que ce soit. Si Israël devait annexer les territoires, il lui faudrait décider quoi faire de la population. Cela créerait une situation embarrassante. Les habitants de Jérusalem-Est, qui a été formellement annexée à Israël en 1967, n’ont pas reçu la citoyenneté israélienne, mais seulement un statut de” résidents”. Les gouvernements israéliens qui se sont succédés ont eu peur que le monde n’accepte pas un état “démocratique” dans lequel un tiers de la population n’a pas de droits.

Un statut d’occupation résout tous ces problèmes. Les habitants des territoires occupés n’ont, de fait, aucun droit – ni national, ni civil, ni humain. Le gouvernement d’Israël construit des colonies à chaque fois que cela lui convient, c’est encore contraire au droit international, et maintenant, il crée aussi une université.

(Récemment, une proposition originale a été avancée par Sari Nusseibeh, le président de l’université Al-Qods dans Jérusalem-Est annexée : les Palestiniens devraient réclamer qu’Israël annexe tous les territoires occupés, sans réclamer la citoyenneté. Nusseibeh espère, semble-t-il, qu’à la longue Israël ne pourrait pas supporter les pressions internationales et se verrait obligé de leur accorder la citoyenneté, et alors les Palestiniens seraient déjà majoritaires dans l’état et en mesure de faire ce qu’ils voudraient. J’ai beaucoup de considération pour Nusseibey, vraiment beaucoup, mais j’ai le sentiment que le jeu présenterait trop de risques.)

LE GOUVERNEMENT ESPAGNOL a déjà déclaré qu’il boycottait l’université d’Ariel et annulé sa participation à un concours international d’architecture organisé par l’Espagne.

J’espère que davantage de gouvernements et d’institutions universitaires suivront cet exemple et déclareront qu’ils boycottent cette « université ».

En vérité, le Liebarak s’en fiche. Ce monstre à deux têtes est indifférent aux boycotts. Mais une institution universitaire ne peut être indifférente au boycott par ses pairs du monde entier. Et si la communauté universitaire israélienne ne s’élève pas contre cette prostitution de ses idéaux par l’établissement d’une université des colons sous les auspices de l’armée, c’est une invitation à boycotter toutes les universités israéliennes.

publié le jeudi 4 février 2010

Uri Avnery

Article écrit le 22 octobre 2010 en hébreu et en anglais, publié le 23 sur le site de Gush Shalom – Traduit de l’anglais « The Liebarak » : FLPHL

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