Le calvaire des prisonniers de Gaza

Depuis le 7 octobre, la situation de l’ensemble des prisonniers palestiniens s’est dramatiquement dégradée. Mais ceux arrêtés à Gaza subissent des traitements particulièrement inhumains, qui se rajoutent à la longue liste des violations du droit international humanitaire perpétrés par l’occupant depuis le début de la guerre.

par Marianne Blume

Les réseaux sociaux regorgent de photos de prisonniers prises par des soldats, qui montrent des hommes en caleçon, à genoux ou assis par terre la tête baissée, les yeux bandés et les
mains entravées. On en voit aussi entassés à moitié nus dans des camions militaires. Ou encore rendant soi-disant leurs armes. L’armée israélienne prétend ne pas faire de prisonniers au hasard mais elle considère comme terroristes tous ceux qui sont restés au nord alors qu’elle exigeait qu’ils fuient vers le centre ou le sud de la bande de Gaza. Cependant, tandis que des foules d’habitants partaient sur les routes vers le sud, l’armée a mis en place des check- points où elle a aussi arrêté des hommes et des femmes. Par ailleurs, l’on sait que lors des assauts contre les hôpitaux, des membres du personnel comme des patients ont été arrêtés. Toutes les catégories de la société ont été touchées, hommes comme femmes et enfants. Le nombre exact de ces prisonniers n’est pas connu mais il tourne autour des 3 000 personnes. Une partie d’entre eux sont détenus et interrogés à Gaza ; l’autre est emmenée en Israël.

PIRE QUE GUANTANAMO

Le rapport d’Euro-Med Human Rights Monitor1, paru le 9 mars, est accablant. Il fait état, en ce qui concerne les prisonniers palestiniens de la bande de Gaza détenus par l’armée israélienne, non seulement de meurtres prémédités et d’exécutions sommaires extra-légales mais encore de torture et de traitements dégradants de toute sorte. Quant aux prisons et aux autres lieux de détention, le rapport les qualifie de « répliques de Guantanamo », en pire. À preuve, un article du journal Haaretz qui corrobore les faits : 27 détenus de la bande de Gaza sont morts depuis le 7 octobre au cours d’interrogatoires et durant leur détention dans des installations militaires israéliennes, à la suite de tortures et de mauvais traitements graves.

SDE TEIMAN

Depuis l’offensive contre Gaza, le camp militaire de Sde Teiman, près de Beersheva, a été transformé en prison. Les prisonniers y sont gardés dans des cages, les yeux bandés et les mains ligotées, 24h sur 24. Ils sont soumis quotidiennement à des tortures sévères et à de mauvais traitements et des passages à tabac pour leur extorquer des aveux forcés et/ou les punir parce ce sont des Palestiniens. En dehors des interrogatoires, ils sont battus aléatoirement. Ils sont privés pendant de longues périodes de boisson et de nourriture. L’hôpital qui y est installé ressemble à un « hôpital de campagne en Irak »2. Il n’y a ni médecin urgentiste ni chirurgien. L’anonymat des soignants et des détenus est complet : les détenus sont munis d’un numéro d’identification militaire à 5 chiffres. Guantanamo, en effet. Les prisonniers sont isolés du monde et ne reçoivent pas de visite de la Croix-Rouge car le gouvernement israélien a suspendu toutes les visites humanitaires, tant en Cisjordanie qu’à Gaza depuis le début de l’offensive contre Gaza.

Témoignage d’Ayman Lubbad, avocat :
« De 5 heures du matin à minuit, tu dois rester à genoux. Si tu bouges et qu’ils le voient, tu es puni. Ils te forcent à rester debout contre un grillage, les bras levés pendant deux à trois heures » (…) « C’était de la persécution. »

Témoignage d’anonyme réserviste israélien, affecté à la sécurité de l’hôpital de Sde Teiman :

« Les détenus sont 70 à 100 par enclos ; leurs yeux étaient bandés et leurs mains attachées tout le temps (…) La police militaire nous autorisait à les punir à notre guise. Pour les soldats, c’était divertissant ; ils prenaient ainsi part à la guerre quand ils frappaient les prisonniers. »

LA LOI SUR LES COMBATTANTS ILLEGAUX

Cette loi prive les prisonniers et les détenus de tous les droits qui leur sont reconnus par le droit international humanitaire et les normes relatives aux droits de l’Homme, y compris les protections juridiques. Ce statut, hors du droit international, a été créé par Israël en 2002 pour incarcérer des détenus qu’il ne reconnaît pas comme prisonniers de guerre.
« Avec le début du crime de génocide dans la bande de Gaza », explique le rapport d’Euro-Med
Human Rights Monitor, « la loi sur les combattants illégaux a été modifiée pour permettre la détention de Palestiniens pour une durée maximale de 75 jours, avec la possibilité d’une prolongation indéfinie, sur la base de preuves secrètes que ni le détenu ni son avocat ne sont autorisés à voir, les privant ainsi de leur droit à un procès équitable et à une présentation légale. »

Actuellement, les Palestiniens détenus à Gaza en vertu de cette loi sont au nombre d’environ 800, ce à quoi il faut ajouter les milliers d’autres dans des centres de détention mlilitaires en Israël.

LES PRISONNIERES3

Le rapport d’Euro-Med révèle que « les femmes palestiniennes détenues sont soumises à des traitements cruels qui s’apparentent à de la torture, à des violences sexuelles et à des menaces de viol. » Elles sont passées à tabac, injuriées, menacées, forcées à se déshabiller complètement et fouillées à nu, y compris en face d’hommes. Comme les autres prisonniers, elles sont liées et leurs yeux bandés pour de longues périodes sans boire ni manger, privées de médicaments et même de protections menstruelles. Certaines ont été prises en photo nues ou dans des positions dégradantes. Enfin, deux femmes au moins ont été violées.

Témoignage d’une détenue recueilli par l’ONG Al-Haq :

« Vers 14 heures, le 27 novembre 2023, les gardiens de prison ont vidé une pièce de l’établissement. Quatre femmes, âgées d’une vingtaine à une quarantaine d’années, ont alors été présentées, les mains et les jambes liées, les yeux bandés et le foulard enlevé. Ces quatre femmes ont été reliées par une corde et amenées dans la cour de la section. Elles étaient vêtues de vêtements de prison beiges, marqués de la lettre hébraïque “ע”, signifiant Gaza. Le directeur adjoint de la prison s’est cruellement moqué d’elles, faisant remarquer à l’une d’entre elles qu’elle sentait mauvais. Plus tard, j’ai eu la chance de parler à l’une des détenues à travers la fenêtre. Elle m’a dit qu’elle était originaire de Jabaliya et qu’elle avait été arrêtée alors qu’elle se déplaçait du nord de Gaza vers le sud. J’ai également rencontré une autre femme qui m’a raconté avoir laissé ses quatre enfants après son arrestation à une personne inconnue parmi les
personnes déplacées. Une autre femme avait son bébé avec elle. Ces femmes ont raconté les expériences brutales d’autres détenues, décrivant comment les soldats les ont forcées à dormir sur le sol, les ont privées de nourriture et les ont soumises, nues, à des fouilles humiliantes par des femmes soldats. »

DESHUMANISATION COMPLETE

Concernant les détenus de Gaza, les institutions ne sont pas en mesure de disposer de données précises sur le nombre de prisonniers, leur lieu ou leurs conditions de détention. Israël continue de pratiquer le crime de disparition forcée et empêche la Croix-Rouge et les équipes juridiques affiliées aux institutions des droits de l’Homme de rendre visite aux prisonniers. Aux demandes d’informations des ONG, il est répondu simplement qu’il n’y a “aucune obligation de révéler quoique ce soit à qui que ce soit.” Une vraie torture pour les prisonniers qui sont complètement isolé et pour les familles qui n’ont aucune nouvelle de leurs proches.

Enfin, les Palestiniens étant, selon l’expression du ministre israélien de la Défense Yoav Gallant, considérés comme des “animaux humains“, dans plusieurs centres de détention, des civils israéliens ont été autorisés à assister aux tortures de prisonniers et à les filmer4.

1/ “Palestinian prisoners are victims of torture and systematic executions as international organisations are silent”, 9 mars 2024, euromedmonitor.org
2/ Amira Haas, “Nameless, Shackled: Israeli Ethics Committee Examined Medical Treatment of Detainees From Gaza”, Haaretz, 12 mars 2024
3/ Pour des témoignages directs, voir la vidéo du 19 février 2024 de la page Instagram @palestinianyouthmovement
4/ Brett Wilkins, « Gaza-Israël. Des prisonniers palestiniens torturés et filmés », alencontre.org, 16 février 2024

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