La révolution en Egypte, et Israël: “Mauvaise pour les Juifs”

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© Matthew Cassel

Le point de vue d’Israël, c’est que si elles réussissent, les révolutions tunisienne et égyptienne sont mauvaises, très mauvaises. Les Arabes instruits – ils ne sont pas tous habillés comme des “islamistes”, un bon nombre d’entre eux parlent un anglais parfait et dont le souhait de la démocratie est articulé sans recourir à une rhétorique “anti-occidentale” – sont mauvais pour Israël.

Les armées arabes qui ne tirent pas sur ces manifestants sont aussi mauvaises que de nombreuses autres images qui se sont déplacées et ont enthousiasmé tant de gens à travers le monde, même en Occident. Cette réaction du monde est aussi mauvaise, très mauvaise. Elle donne de l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza ainsi que de ses politiques d’apartheid à l’intérieur de l’État l’apparence d’actes d’un régime «arabe» typique.

Pendant un temps, on ne pouvait pas deviner ce qu’était la pensée officielle d’Israël. Dans le premier message de bon sens jamais donné à ses collègues, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a demandé à ses ministres, ses généraux et ses politiciens de ne pas se prononcer publiquement sur les événements en Egypte. Pour un bref instant on a pu penser qu’Israël se détournait du rôle de voyou du voisinage à celui qu’il a toujours été: un visiteur ou un résident permanent.

Il semble Netanyahu a été particulièrement gêné par les propos malheureux sur la situation prononcés publiquement par le général Aviv Kochavi, le chef du renseignement militaire israélien. Ce top expert israélien sur les affaires arabes a déclaré en toute confiance il ya deux semaines à la Knesset que le régime de Moubarak était plus solide et résistant que jamais. Mais Netanyahu ne pouvait pas se taire plus longtemps. Et quand le patron a parlé tous les autres ont suivi. Et quand ils ont tous répondu, leurs commentaires ont donné des commentateurs de Fox News l’image d’une bande de pacifistes et de hippies partisans de l’amour libre dans les années 1960.

L’essentiel de la narration israélienne est simple: il s’agit d’une révolution à l’iranienne aidée par Al Jazeera et stupidement autorisée par le président américain Barack Obama, qui est un nouveau Jimmy Carter, et un monde stupéfait. Les anciens ambassadeurs d’Israël en Egypte sont les fers de lance de l’interprétation israélienne. Toute leur frustration d’avoir été enfermés dans un appartement dans un gratte-ciel cairote ressort désormais comme un volcan en éruption. Leurs tirades peuvent se résumer par les paroles de l’un d’entre d’eux, Zvi Mazael qui a dit à la télévision israélienne Channel One, le 28 Janvier, “c’est mauvais pour les Juifs, très mauvais”.

En Israël, bien sûr, quand vous dites “mauvais pour les Juifs», vous parlez des Israéliens – mais il faut aussi dire que tout ce qui est mauvais pour Israël est mauvais pour les Juifs partout dans le monde (en dépit des preuves du contraire depuis la fondation de l’état).

Mais ce qui est vraiment mauvais pour Israël, c’est la comparaison. Peu importe comment tout cela finira, cela expose les erreurs et les faux semblant d’Israël comme jamais auparavant. L’Egypte connaît une Intifada pacifique, la violence meurtrière venant du côté du régime. L’armée n’a pas tiré sur les manifestants, et avant même le départ de Moubarak, déjà sept jours après le début des manifestations, le ministre de l’Intérieur qui a dirigé ses hommes de main pour réprimer violemment  les manifestations avait été viré et sera probablement traduit en justice.

Oui, cela a été fait afin de gagner du temps et de tenter de persuader les manifestants de rentrer chez eux. Mais même cette scène, maintenant oubliée, ne pourra jamais se passer en Israël. Israël est un lieu où tous les généraux qui ont ordonné les tirs sur des manifestants anti-occupation Palestiniens et Juifs sont maintenant en compétition pour le plus haut poste de chef d’état-major général.

L’un d’eux est Yair Naveh, qui donnait les ordres en 2008 de tuer des suspects palestiniens, même s’ils pouvaient être arrêtés pacifiquement. Il n’ira pas en prison ; mais la jeune femme, Anat Kamm, qui a révélé ces ordres risque maintenant neuf ans de prison pour avoir informé le quotidien israélien Haaretz. Pas un général israélien ou un politicien n’a ou ne va passer un jour en prison pour avoir ordonner aux troupes de tirer sur des manifestants non armés, des civils innocents, des femmes, des vieillards et des enfants. La lumière rayonnante de l’Egypte et de la Tunisie est si forte qu’elle illumine également les espaces les plus sombres de la «seule démocratie au Moyen-Orient.”

Les Arabes non-violents, démocratiques (qu’ils soient religieux ou non) sont mauvais pour Israël. Mais peut-être ces Arabes étaient là depuis longtemps, non seulement en Egypte, mais aussi en Palestine. L’insistance des commentateurs israéliens sur la question la plus importante en jeu – le traité de paix israélo-égyptien – est une diversion, et a peu d’intérêt comparée à l’impulsion puissante qui secoue le monde arabe dans son ensemble.

Les traités de paix avec Israël sont les symptômes de la corruption morale, non pas de la maladie elle-même – c’est pourquoi le président syrien Bachar El-Assad, sans aucun doute un leader anti-israélien, n’échappe pas à cette vague de changements. Non, ce qui est en jeu ici, c’est le prétexte qu’Israël est un pays stable, civilisé, l’île de l’ouest dans une mer agitée de la barbarie islamique et du fanatisme arabe. Le «danger» pour Israël est que la cartographie reste la même, mais que la géographie change. Il serait encore une île, mais de la barbarie et du fanatisme dans une mer d’Etats égalitaires et démocratiques nouvellement formés.

Aux yeux de larges couches de la société civile occidentale, l’image démocratique d’Israël a depuis longtemps disparu, mais elle peut maintenant être estompée et ternie aux yeux des autres qui sont au pouvoir et en politique. Quelle est l’importance de l’ancienne et positive image d’Israël pour maintenir sa relation privilégiée avec les États-Unis? Seul le temps nous le dira.

Mais d’une façon ou d’une autre le cri montant de la place Tahrir au Caire est un avertissement que les fausses mythologies de la «seule démocratie au Moyen-Orient », le fondamentalisme chrétien dur (bien plus sinistre et corrompu que celui des Frères musulmans), le profit cynique des entreprises militaro-industrielles, le néo-conservatisme et le lobbying brutal ne garantira pas indéfiniment la pérennité de la relation spéciale entre Israël et les Etats-Unis.

Et même si la relation spéciale persévère pendant un certain temps, il est maintenant basé sur des fondements encore plus fragiles. Les études de cas diamétralement opposées entre d’une part les puissances régionales jusqu’ici toujours anti-américaines de l’Iran et de la Syrie, et dans une certaine mesure de la Turquie, de l’autre les tyrans pro-américains qui sont finalement tombés, sont révélatrices:  même durable, le soutien américain pourrait ne pas suffire à l’avenir pour maintenir un «Etat juif» ethnique et raciste au cœur d’un monde arabe en mutation.

Cela pourrait être une bonne nouvelle pour les Juifs, même pour les Juifs en Israël sur le long terme. Etre entourés par les peuples qui chérissent la liberté, la justice sociale et de la spiritualité et qui naviguent parfois en toute sécurité et parfois brutalement entre tradition et modernité, nationalisme et humanité, mondialisation capitaliste agressive et survie quotidienne, ne va pas être facile.

Mais cette situation nouvelle a un horizon, et elle comporte l’espoir de déclencher des changements similaires en Palestine. Elle peut mettre fin à plus d’un siècle de colonisation et de dépossession sioniste, et la remplacer par une réconciliation plus équitable entre les victimes palestiniennes de ces politiques criminelles où qu’elles soient, et la communauté juive. Cette réconciliation sera construite sur la base du droit au retour des Palestiniens et sur tous les autres droits pour lesquels le peuple d’Egypte a si vaillamment combattu dans les vingt derniers jours.

Mais faites confiance aux Israéliens pour ne pas manquer une occasion de rater la paix. Ils crieront au loup. Ils demanderont, et recevront, des fonds supplémentaires du contribuable américain en raison de la nouvelle “évolution”. Ils interfèreront clandestinement et destructivement afin de saper toute transition vers la démocratie (souvenez-vous quelle la force et quelle la méchanceté ont caractérisé leur réaction à la démocratisation de la société palestinienne?), et ils élèveront la campagne islamophobe à des sommets nouveaux et sans précédent.

Mais qui sait, peut-être le contribuable américain ne voudra pas bouger cette fois-ci. Et peut-être les hommes politiques européens suivront le sentiment général de leur public et permettront non seulement à l’Egypte d’être radicalement transformée, mais aussi appelleront également à un changement semblable en Israël et en Palestine. Dans un tel scénario, les Juifs d’Israël ont une chance de faire partie du vrai Moyen-Orient et non pas un membre étranger et agressif d’un Moyen-Orient qui a été le fruit de l’imagination hallucinatoire sioniste.

Ilan Pappe est professeur d’histoire et directeur du Centre européen d’études sur la Palestine à l’Université d’Exeter. Son livre le plus récent est Out of the Frame: The Struggle for Academic Freedom in Israel (Pluto Press, 2010).

Source : Electronic Intifada, 14 February 2011

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