Israël-Palestine : « Comment en est-on arrivé là ? »

Le 29 novembre 1947, la résolution n°181 de l’Assemblée générale des Nations-Unies avait mené à la partition de la Palestine[1]. À la veille commémorer cette journée fatidique, l’Association belgo-palestinienne a organisé une visioconférence dans laquelle Sylvain Cypel[2], écrivain et collaborateur à Orient XXI, a répondu aux questions de Mme Leïla Shahid[3], ex-ambassadrice palestinienne auprès de la Belgique, du Luxembourg et de l’Union européenne. Ce fut une soirée remarquablement instructive. Extraits.
Article de  Paul Delmotte publié dans Pour le 10 décembre 2020

À la question que lui a posée Leïla Shahid, « Comment en est-on arrivé là ? », S. Cypel revient brièvement sur son livre Les Emmurés (2006), ouvrage dans lequel il retrace l’évolution du sionisme et de la société israélienne. Société qu’il estime « incapable d’envisager une solution pourtant à portée de main » après l’échec (partiel) de la seconde Intifada.

 

Le Déni

Les Israéliens sont empreints d’une sorte de déni face aux Palestiniens

Ceci parce que les Israéliens sont empreints d’une sorte de déni face aux Palestiniens. Déni amorcé par Ben Gourion lorsqu’il chargea aux débuts de l’État l’historien Ben-Zion Dinur (1884-1973) de rédiger les manuels scolaires israéliens. La thèse israélienne officielle fut désormais qu’il n’y avait jamais eu d’expulsion des Palestiniens en 1947-1948 ni dans les années suivantes. Ces derniers étaient « partis » de leur propre initiative ! Depuis, ce déni avait pris de multiples formes. Et, visiblement, l’œuvre des « nouveaux historiens » israéliens[4], dans les années 1980, n’avait pas eu l’effet auquel on pouvait s’attendre. Ce déni avait même pris des proportions inimaginables.Vers 2015, l’idée d’écrire un autre livre avait fini par convaincre S. Cypel :  L’État d’Israël contre les Juifs (2020). Il y montre une situation qui, en cinquante ans d’occupation depuis 1967, est restée immuable et s’est même aggravée.

Comme l’ont reconnu d’autres auteurs israéliens, il n’est aujourd’hui plus tant question de nier l’expulsion des Palestiniens, mais de s’en désintéresser en vertu d’une certitude du « bon droit », à la fois d’avoir recouru à leur expulsion et d’occuper leurs territoires. Pourquoi cette évolution en un demi-siècle qui a conduit à une situation d’apartheid de facto ? La réponse réside, selon S. Cypel, dans la perpétuation de l’occupation.

 

1967, puis 1977

Les Israéliens se sont « accoutumés » à l’occupation et à l’oppression.

A partir de 1967 en effet, dans l’espace géographique de l’Israël/Palestine, les deux populations se sont retrouvées côte à côte, d’abord dans un ratio démographique de 40-60% en 1967, aujourd’hui dans un rapport de 60-60%. Et les Israéliens qui avaient 12 ans en 1967 et qui forment aujourd’hui quelque 85% de la population israélienne, n’ont pas connu autre chose, nous dit Cypel, qu’une occupation ressentie comme « légitime » et qui, par conséquent, plonge les Palestiniens dans l’« invisibilité ». Les Israéliens se sont « accoutumés » à l’occupation et à l’oppression. Cette évolution des esprits s’est accompagnée à partir des années 2000 d’une « droitisation », confortée par l’Intifada, de l’opinion israélienne : le « centre » politique israélien a disparu, à savoir les travaillistes (Cypel ne parle pas de « gauche », se montrant plus lucide que nos commentateurs médiatiques). La société israélienne d’aujourd’hui, nous dit Cypel, est « embrigadée » dans une mentalité coloniale étayant une situation d’apartheid.Même s’il existe des ONG israéliennes « très courageuses, mais aussi très minoritaires et très ostracisées » (voir mon article dans POUR), progressistes et favorables à une paix avec les Palestiniens, rappelle Cypel, ce ne sont pas elles qui dirigent les récentes manifestations de protestation contre B. Netanyahu. Ces protestations contre le Premier ministre sont, quoiqu’une gauche politisée y participe, d’abord motivées par les multiples accusations de corruption[5] dont « Bibi » fait l’objet et sa gestion erratique de la crise du Covid-19 (plus de 2.800 morts). En particulier sa marche-arrière face aux partis religieux qui s’opposaient à des mesures de confinement qui interdisaient les rassemblements dans les synagogues et menaçaient de se retirer de la coalition gouvernementale au risque de le faire chuter… alors même qu’il dénonçait au nom des « gestes-barrières » les manifestations de l’opposition. Une troisième motivation est aussi la pauvreté croissante au sein de la population juive israélienne.

Mais en aucun cas ces manifestations n’impliquent une solidarité avec les Palestiniens. Et Netanyahu conserve, tout comme Trump, sa base inconditionnelle.

 

« Trahison »

S. Cypel se penche dans L’État d’Israël contre les Juifs sur les rapports de l’administration Netanyahu avec des régimes populistes et racistes, un peu partout dans le monde. Tel que celui de Donald Trump, bien sûr. Tels aussi ceux de Jaïr Bolsonaro au Brésil et de Narendra Modi en Inde. Tels surtout ceux de Viktor Orban en Hongrie et du parti Droit et Justice (PIS) des frères Kaczynski en Pologne. Régimes dont la politique affiche de surcroît nombre de relents antisémites, comme en Hongrie avec les campagnes contre le milliardaire George Soros, par ailleurs champion de l’extension mondiale de la démocratie parlementaire à l’occidentale.

Au cœur de la légitimité revendiquée par Israël[6], le judéocide a pris sous Netanyahu, dit Cypel, « des proportions sans précédent » dans cette quête de légitimité. Mais aussi un tour tout à fait inconnu jusqu’alors. Cypel rappelle ici un incident absolument significatif des manipulations propagandistes auxquelles se livre « Bibi ». A savoir le fait d’avoir récemment attribué la « paternité » du judéocide non pas à l’Allemagne nazie, mais à… l’ancien Grand mufti de Jérusalem et premier porte-parole du nationalisme palestinien, Hajj Amin Al-Husseini. En effet, selon « Bibi », c’est le mufti qui aurait suggéré la Shoah à Hitler lors de sa brève entrevue avec le Führer, le 28 novembre 1941. Une thèse qui a fait hurler tous les spécialistes de la question : très brève, la rencontre n’a eu aucun effet – on imagine mal Hitler se soucier de Palestiniens… – et, par ailleurs, la Shoah (« par balles ») avait déjà débuté dans les territoires est-européens tombés sous la coupe nazie.

Quelle seraient les raisons d’un amalgame aussi outrancier ?

Il y a « échange » entre la fidélité à la mémoire du judéocide et le calcul des avantages qu’offre un courant d’opinion et des gouvernements dont le « poids » politique l’emporte de loin sur celui des communautés diasporiques.

Rappelant que le père de « Bibi » était un admirateur de Mussolini, Cypel range Netanyahu parmi les leaders nationalistes ethnicistes que sont Modi et Orban. Voilà qui expliquerait ses affinités avec le suprémacisme blanc aux États-Unis et avec le populisme nationaliste et raciste aux commandes à Varsovie et à Budapest. Dans les deux cas, suggère Cypel, il y a « échange » entre la fidélité à la mémoire du judéocide et le calcul des avantages qu’offre un courant d’opinion et des gouvernements dont le « poids » politique l’emporte de loin sur celui des communautés diasporiques. Voilà pourquoi, dit Cypel, B. Netanyahu a conclu un accord « honteux » avec la Pologne au sujet du projet d’édifier à Varsovie un Musée du génocide faisant la part belle à la Pologne. Voilà pourquoi « Bibi » a durement tancé et contraint à des excuses son ambassadeur à Budapest qui avait protesté par écrit contre les aspects antisémites des critiques faites à G. Soros : il s’agissait là, selon le Premier ministre, d’ingérence dans les « affaires intérieures » de la Hongrie !Pour ce qui est des États-Unis de Donald Trump, le « choix de Netanyahu » a consisté à accepter de « perdre » le judaïsme américain pour conserver l’appui des évangéliques, les « sionistes chrétiens » : 6 millions contre 60 millions ! Et cela d’autant plus qu’au sein de la communauté juive états-unienne, sur laquelle Cypel s’étend longuement, les désaccords au sujet de sa politique ne cessent de s’affirmer[7]. À preuve : le mouvement BDS (Boycott, Sanctions, Disinvestment) est, aux États-Unis, animé à 50% par de jeunes activistes juifs, que l’on retrouve aussi dans celui de Black Lives Matter… Cypel mentionne aussi, par ailleurs, le rôle croissant que joue (et jouera) la diaspora palestinienne des États-Unis[8].

Mais il y a une seconde raison à la manipulation éhontée de l’histoire à laquelle s’est livré Netanyahu au sujet de mufti.

Je rappellerai ici le « déplacement », le 23 janvier[9] dernier, du 5ème Forum international sur la Shoah du site d’Auschwitz au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem-Ouest. Ce qui peut être considéré comme une mainmise supplémentaire par le gouvernement d’Israël sur la mémoire des communautés diasporiques européennes. Une appropriation qui prend un nouveau sens au vu de la « relecture » de l’Histoire à laquelle « Bibi » s’est livré à propos du mufti. En focalisant l’attention sur l’antisémitisme, incontestable de Hadj Amin Al-Husseini, le Premier ministre israélien visait aussi à pointer du doigt un « antisémitisme » arabo-palestinien qui, à ses yeux, est devenu le seul digne d’attention, « le seul qui compte » désormais, nous dit Cypel. En dénonçant comme « antisémite » le rejet du sionisme par les Palestiniens, B. Netanyahu cherche, non sans succès, à faire apparaître la lutte nationale et contre l’occupation des Palestiniens comme un avatar de l’antisémitisme hitlérien.

 

Et demain ?

À chaque fois qu’Israël s’est résigné à faire marche-arrière, c’était sous injonction des États-Unis

Sans changement majeur de la politique étasunienne, juge Cypel, rien ne changera sur le front israélo-palestinien. Et de rappeler qu’à chaque fois qu’Israël s’est résigné à faire marche-arrière, c’était sous injonction des États-Unis :

  • en 1948 : lorsque H. Truman avait contraint Ben Gourion à mettre fin à l’avancée de ses troupes dans le Sinaï égyptien ;
  • en 1956, lors de son retrait du Sinaï sous injonction d’Eisenhower ;
  • en 1991, lorsque le secrétaire d’État de George Bush-père, James Baker, l’avait forcé de rejoindre la conférence de Madrid…

« À suivre » donc, mais sans trop d’illusions.

Paul Delmotte,   Paul Delmotte
professeur retraité de l’IHECS

Pour voir et écouter l’interview : https://www.association-belgo-palestinienne.be/leila-shahid-sylvain-cypel-regards-croises-sur-lapartheid-israelien-3/

[1] En un État juif (55% de la superficie du pays pour environ un tiers de la population globale), un État arabe (44%) et une zone internationale incluant Jérusalem et Bethléem

[2] Journaliste à l’hebdomadaire Courrier international, puis correspondant du Monde aux États-Unis et en Israël/Palestine, S. Cypel est depuis 2014 collaborateur à Orient XXI. Il est l’auteur de Les Emmurés : la société israélienne dans l’impasse (La Découverte, 2006) et de L’État d’Israël contre les Juifs (La Découverte, 2020). S. Cypel a un temps milité au sein du Matzpen (voir mon article Israël : la gauche f… le campPOUR, 13.6.20.)

[3] L. Shahid a signé la Déclaration sur l’antisémitisme et la question de Palestine de 122 intellectuels arabes et palestiniens publiée le 30 novembre conjointement en arabe par les journaux Al-Quds (Londres) et Al-Ayyam (Ramallah), en hébreu par Haaretz (Tel-Aviv), en anglais par The Guardian (Londres), en allemand par Die Tageszeitung (Berlin) et en français par Mediapart.

[4] Les « nouveaux historiens », dont les plus connus sont, par ordre alphabétique, Benny Morris, Ilan Pappe, Avi Shlaïm et Shlomo Zand, auxquels on associe le plus souvent les journalistes et chercheurs que sont Simha Flapan[4] et Tom Segev[4]. Ceux-ci doivent leur notoriété et l’essentiel de leurs travaux au travail de dépouillement des archives israéliennes officielles de l’année 1948 que la loi israélienne n’a permis de « déclassifier » qu’en 1978. Travaux qui les ont menés à confirmer dans l’ensemble les griefs palestiniens à l’égard, e. a. de leur expulsion

[5] Trois « affaires » de corruption concernent le Premier ministre. Une quatrième porte sur l’achat, avec commissions « invraisemblables », par B. Netanyahu d’un sous-marin contre l’avis même de l’état-major. Le ministre de la Défense et partenaire de la coalition gouvernementale, Benny Gantz, a demandé le 22 novembre une commission d’enquête, mais Cypel pense que l’affaire « ne sera pas jugée ». Lire https://www.mediapart.fr/journal/international/101219/israel-netanyahou-sous-la-menace-de-l-affaire-des-sous-marins-allemands.

[6] Lire mon article Mythes mortifères, POUR, 11.9.20.

[7] Voir mon article Esther et NatalieEntre-les-lignes, 18 juillet 2018 : https://www.entreleslignes.be/le-cercle/paul-delmotte/esther-et-natalie .

[8] Rappelons à ce sujet la désignation par Joe Biden, le 23 novembre, de la jeune Américano-Palestinienne Rima Dudin au poste de directrice adjointe du Bureau des affaires légales de la Maison-Blanche, quoique le quotidien libanais L’Orient-Le Jour y voie « un symbole bien plus qu’un véritable changement de fond ».

[9] À l’occasion de la célébration du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau par l’Armée rouge.


Paul Delmotte

By Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d’Histoire contemporaine et titulaire d’un cours sur le Monde arabe à l’IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l’ULB. Retraité en 2014.

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