Génocide à Gaza… Et en Cisjordanie ?

Quoi que statuera la Cour internationale de justice1, au vu des faits sur le terrain et de la volonté manifeste des autorités israéliennes d’en finir avec les Palestiniens de Gaza, il est clair qu’il y a génocide.
À Gaza. Qu’en est-il du reste de la Palestine, de la Cisjordanie?

par Marianne Blume

Le vol des terres, l’accaparement des ressources naturelles dont l’eau, la violence de l’occupation, la multiplication des colonies, les attaques de colons, les arrestations journalières, la répression de toute velléité de résister, l’étouffement de l’économie… Rien de tout cela n’est nouveau.
Ce qui l’est depuis le 7 octobre, c’est l’intensité inouïe de ces faits.

«BAIN DE SANG SANS PRÉCÉDENT»
Depuis cette date, Israël a renforcé les contrôles sur les axes routiers à proximité et dans les villes palestiniennes ; il a bouclé des villages et opéré des incursions aussi bien dans les villes palestiniennes (par exemple, Naplouse, Hébron, Tulkarem, Qalqiliya, Tubas) que dans les camps
de réfugiés. Ainsi, malgré l’absence d’hostilités armées en Cisjordanie occupée, les forces de
sécurité ont mené au moins 29 opérations militaires, impliquant des frappes aériennes par
des drones ou des avions et des tirs de missiles sol-sol, sur des camps de réfugiés (Jénine,
Nour Al Shams, Balata, etc.) et d’autres zones densément peuplées. Au cours de ces
opérations, 164 Palestiniens ont été tués, dont 35 enfants et environ 5 000 blessés, selon les
chiffres officiels palestiniens2.

Les attaques de colons, souvent protégés/aidés par l’armée, se sont multipliées partout. En
moyenne, ce sont 3 incidents liés aux colons qui se sont produits par jour au cours des 8 premiers
mois de 2023, contre une moyenne de 2 par jour en 2022. Mais depuis les attaques du 7 octobre,
ces incidents sont passés à une moyenne de 7 par jour !3. La situation est telle que, dans son
rapport de décembre 2023, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Volker
Türk, enjoignait déjà à Israël de mettre fin aux exécutions illégales et à la violence des colons
contre la population palestinienne déclarant que, si les violations documentées étaient habituelles
dans le contexte de l’occupation, « l’intensité de la violence et de la répression est sans précédent depuis des années. » Des propos appuyés dans son rapport de juin 2024 face au constat
d’aggravation de la situation : « Comme si les événements tragiques survenus en Israël puis
à Gaza au cours des huit derniers mois n’étaient pas suffisants, les habitants de Cisjordanie
occupée sont également soumis, jour après jour, à un bain de sang sans précédent. Il est
inconcevable que tant de vies aient été supprimées de manière aussi gratuite. » Depuis le 7 octobre
2023, ce sont plus de 500 Palestiniens qui ont été assassinés par l’armée et les colons.
Quant au nombre de prisonniers de Cisjordanie (dont Jérusalem), il a explosé : près de 9 500
Palestiniens dont 80 femmes et 200 enfants4. Par comparaison, en septembre 2023, ils étaient 4764. Significativement, 17 prisonniers sont morts sous la torture ou par négligence dans les soins.
Enfin, le nombre de détentions administratives a lui aussi augmenté pour atteindre 3 660.

L’OFFENSIVE CONTRE GAZA : UNE AUBAINE
Les ministres d’extrême droite du gouvernement Netanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir,
bien placés puisque l’un est à la Défense et l’autre à la Sécurité nationale, ont saisi l’opportunité de
l’offensive contre Gaza pour avancer leurs pions en Cisjordanie. Pour Bezalel Smotrich, ministre
des Finances, qui supervise l’Administration civile en Cisjordanie, l’émigration palestinienne
est essentielle pour résoudre le conflit israélopalestinien.
Déjà en 2017, il avait présenté ce qu’il avait appelé un « plan décisif ». Les Palestiniens de Cisjordanie se voyaient offrir un choix : ou ils acceptaient de « renoncer à leurs aspirations
nationales
» et ils seraient autorisés à rester en Cisjordanie en tant que non-citoyens ou bien
ils refusaient et l’État les «aiderait » à émigrer.

Allant plus loin, le même ministre a appelé en mai l’armée israélienne à mener une « guerre
défensiv
e » en Cisjordanie, semblable à celle de Gaza5. Le chef de l’opposition israélienne Benny
Gantz le dit clairement : « Smotrich veut provoquer une nouvelle Nakba palestinienne –pour lui,
l’escalade est une chose souhaitable.
» Quant à Ben-Gvir, qui avait déjà proposé de créer
un ministère pour promouvoir l’émigration des Palestiniens « qui veulent éliminer l’État juif »,
il a appelé, en juin 2023, à mener une opération militaire à grande échelle en Cisjordanie.
Il déclarait devant des colons : « La Terre d’Israël doit être colonisée et en même temps que la
colonisation de la Terre, une opération militaire doit être lancée. [Nous devons] démolir des
bâtiments, éliminer les terroristes, pas un ou deux, mais des dizaines et des centaines, et si
nécessaire même des milliers.
» Pour tuer, il faut des hommes et des armes.
Avec la bénédiction de Ben-Gvir, plus de 800 nouvelles milices d’autodéfense ((Kitat Konenut)
ont vu le jour dans tout Israël dont la grande majorité depuis le début de la guerre à Gaza.
Inutile de préciser qu’en Cisjordanie, elles sont composées de colons. Des colons incités par le
gouvernement à s’emparer du plus de territoire possible. Des colons qui, souvent, prennent
l’habit militaire pour opérer. Et qui ont tué au moins 9 Palestiniens. En outre, le ministre a
distribué 10 000 armes aux volontaires des milices vivant près de Gaza, en Cisjordanie
ou dans les villes mixtes et il a assoupli drastiquement l’obtention du permis de port
d’armes pour les Juifs.

Le résultat est manifeste : entre le 7 octobre 2023 et le 3 avril 2024, l’ONU a enregistré plus de 700 attaques menées par des colons dont près de la moitié en la présence de soldats en uniforme.
Depuis le 7 octobre, les attaques ont entraîné le déplacement de plus de 1200 personnes, dont
600 enfants, qui vivaient dans des communautés rurales d’éleveurs6.
Par ailleurs, en mars, pour établir de nouvelles colonies, 800 hectares ont été confisqués dans
la Vallée du Jourdain, ce qui, d’après la Paix maintenant, est la plus importante saisie de
terres en territoire palestinien depuis les accords de paix d’Oslo en 1993.

LES PRÉMICES D’UN GÉNOCIDE
Comme le déclarait Volker Türk, « le génocide est toujours l’aboutissement de schémas antérieurs
et identifiables de discrimination systématique – fondée sur la race, l’appartenance ethnique,
la religion ou d’autres caractéristiques – et de violations flagrantes des droits de l’Homme,
visant de manière systématique un peuple, une minorité ou une communauté. »
Que la politique
israélienne en Cisjordanie soumette le groupe «Palestiniens » à des atteintes graves à l’intégrité
physique et/ou mentale est évident. Que cela se traduise par les attaques meurtrières destructrices
de l’armée dans les camps de réfugiés ou dans les villes et villages ou par celles de l’armée
et des colons contre les communautés rurales et les villages, ou encore par les attaques des
milices d’autodéfense. Que ce soit par l’emprisonnement massif des citoyens ou par le
nettoyage ethnique. Que ce soit par l’interdiction de cultiver et de récolter ou par les obstacles mis
à la circulation des biens et des personnes. Que ce soit par les destructions de maisons ou
par celles de symboles nationaux et du patrimoine culturel palestinien (lire article page 24). Que
ce soit l’apartheid, tout simplement. Qu’Israël assassine des membres du groupe parce qu’ils
sont membres du groupe ne fait aucun doute non plus, comme en témoignent notamment les
rapports du Haut-Commissaire aux droits de l’Homme. Par contre, la soumission intentionnelle du
groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou
partielle n’est pas établie dans la mesure où la définition de génocide n’intègre ni la destruction
culturelle ni l’intention de disperser un groupe. Néanmoins, les déclarations des ministres en
charge de la Cisjordanie sont clairement porteuses d’un risque de génocide : les allusions répétées
à une nouvelle Nakba, les incitations à soumettre la Cisjordanie au même sort que celui de Gaza,
les déclarations exhortant à détruire une ville ou à tuer les « terroristes » (Pour Smotrich, il y a
2 millions de nazis en Judée-Samarie) doivent alerter. D’autant qu’elles font écho dans la société
israélienne. Le génocide est l’aboutissement d’un processus. Dès lors, sa prévention passe par une
observation scrupuleuse des situations. Le mot de la fin revient à Volker Türk: «L’impunité favorise le
génocide. L’obligation de rendre des comptes est son ennemi juré.
» À bon entendeur, salut.


1/ Concernant la plainte pour génocide de l’Afrique du Sud contre Israël.
2/ “Occupied Palestinian Territory: Türk condemns over 500 West Bank killings, calls for accountability”, ohchr.org, 4 juin 2024
3/ “Supporting Palestinian communities affected by settler violence in the West Bank”, European Civil Protection and Humanitarian Aid Operations, 16 avril 2024
4/ Addameer, 17 avril 2024
5/ Qassam Muaddi, “‘Operation al-Aqsa Flood’ Day 237: As Israel’s invasion of Rafah and northern Gaza continues, Smotrich calls for ‘war’ on West Bank”, mondoweiss.net, 30 mai 2024
6/ «Cisjordanie : Israël est responsable de la montée de la violence des colons », Human Rights Watch, 17 avril 2024

Article paru dans le n°100 du trimestriel Palestine

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