Eliminer la presse pour mieux éliminer le peuple

Depuis le début du génocide à Gaza, l’enclave côtière est le théâtre d’une «guerre» à huis clos, dans laquelle journalistes et équipes médias sont ciblés et tués par centaines. Une stratégie qui vise à en contrôler le récit et à occulter les crimes contre l’humanité qui y sont perpétrés.

par Gwenaël Breës
Article publié dans le trimestriel Palestine n°105, automne 2025

Le 7 octobre 2023, Israël a verrouillé l’accès des journalistes à Gaza, officiellement pour des questions de sécurité. Seuls ceux qui étaient déjà présents purent couvrir la longue offensive qui commençait ce jour-là. Majoritairement palestiniens, parfois correspondants de médias internationaux, ils passèrent dès le premier jour du statut d’observateurs à celui de cibles. Les trois premiers mois furent les plus meurtriers pour la profession – preuve qu’au coeur de cette «guerre» génocidaire, tuer les témoins est une stratégie assumée.

Deux ans plus tard, Gaza est en effet devenu l’endroit le plus dangereux au monde pour exercer ce métier. Selon le Syndicat palestinien des journalistes, 248 journalistes y ont trouvé la mort, tandis que le site Stop Murdering Journalists en dénombre 303. Cet écart s’explique par le fait que certains décomptes ne retiennent que les détenteurs d’une carte de presse officielle, et que d’autres incluent plus largement les équipes de terrain : caméramans, photographes, fixeurs, techniciens, chauffeurs…

Mais si l’on considère l’ensemble des fronts israéliens sur la même période – au Liban, au Yémen, en Iran, en Cisjordanie et en Syrie – c’est une quarantaine de victimes qui s’ajoutent à cette nécrologie. Le média libanais The Cradle rapporte ainsi qu’à Sanaa, au Yémen, une seule frappe israélienne, le 12 septembre 2025, a coûté la vie à vingt-cinq journalistes.

Selon un rapport du Watson Institute for International and Public Affairs, le nombre de journalistes tués à Gaza dépasse celui recensé durant les deux guerres mondiales, la guerre du Vietnam, les conflits en ex-Yougoslavie et la guerre des Etats-Unis en Afghanistan réunis !Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) rappelle que la guerre d’Irak a certes coûté la vie à 282 journalistes… mais ce bilan, considéré comme l’un des plus lourds de l’histoire contemporaine, s’est accumulé sur deux décennies.

A Gaza, un tel seuil a été atteint en moins de deux ans : une personne liée aux métiers de l’information est tuée en moyenne tous les trois à quatre jours. Le CJ estime que les deux tiers de ces morts sont dues à des frappes aériennes. La plupart des victimes étaient clairement identifiables – gilets et casques de presse, coordonnées GPS transmises à l’armée israélienne. La moitié ont péri dans leurs maisons, leurs voitures ou leurs tentes. Environ 740 membres de leurs familles ont été tués avec eux.

Le Statut de Rome reconnaît explicitement la protection des journalistes en zone de guerre et considère leur assassinat comme un crime de guerre. Mais, comme le raconte le photojournaliste Mohammed Zaanoun [NDLR : contributeur fréquent de ce trimestriel] dans une interview à Radio France, à Gaza, les professionnels finissent parfois par retirer leur gilet frappé du mot «presse», tant il est devenu un signe de ciblage plus qu’une protection.

Menacé à plusieurs reprises par téléphone, Zaanoun témoigne avoir confisqué et éteint les portables de ses enfants pour éviter qu’ils ne soient localisés, et choisi de dormir sous tente pour ne pas les exposer. «Un jour, Israël a rallumé le téléphone de ma fille et l’a appelée pour la menacer», confie-t-il. C’est cet épisode qui l’a décidé à fuir avec sa femme et ses enfants – il lui en coûta 20000 dollars pour franchir la frontière égyptienne.

« Ils ne veulent pas de témoins, ils veulent enterrer la vérité en enterrant les journalistes », résume Rami Abou Jamous, correspondant de plusieurs médias francophones, dont le site Orient XXI pour lequel il tient une chronique régulière. « On est dans un train et, chaque fois, il y a un journaliste qui en descend. Ce n’est pas lui qui décide, mais plutôt celui qui est derrière la gâchette. Alors on ne sait pas comment on va mourir: est-ce qu’on va être bombardés, calcinés, enterrés vivants? On ne sait pas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’un jour ou l’autre, il y aura une station où on va s’arrêter. »

ENTRE REGRETS AFFICHÉS ET CRIMES ASSUMÉS

Face à ces accusations, le gouvernement israélien avance plusieurs justifications.

Parfois, il « regrette » des massacres, réduits à un « incident tragique » dû au chaos des combats.
C’est le cas de la frappe sur l’hôpital Nasser à Khan Younès, le 25 août, qui a tué 21 personnes dont six journalistes. Mais derrière ces remords de façade, la méthode employée ce jour-là ne laisse guère de doute sur l’intention poursuivie: un drone est revenu sur les lieux après la première frappe et a explosé neuf minutes plus tard, ciblant les secouristes et journalistes accourus sur place.

Plus souvent, le gouvernement présente les journalistes comme des agents du Hamas, appuyant ses accusations sur des documents prétendument découverts à Gaza ou sur l’affirmation qu’ils transmettaient des informations au mouvement. Mais ces «preuves», quand elles ne restent pas secrètes, se révèlent le plus souvent invérifiables.

La charge de les produire incombe à une « cellule de légitimation », dont l’existence a été révélée en août dernier par le magazine +972. Sa mission : intervenir dès que la critique d’Israël enfle dans les médias, qu’il s’agisse de justifier les frappes sur des hôpitaux et écoles, de discréditer les journalistes palestiniens ou, plus largement, de fournir « autant de matériel que possible pour soutenir les efforts de hasbara [NDLR: terme désignant la propagande israélienne] ».

Selon une source du renseignement israélien citée par +972 : « Si les médias mondiaux parlent d’Israël tuant des journalistes innocents, alors immédiatement on cherche un journaliste qui ne serait peut-être pas si innocent – comme si cela rendait acceptable la mort des vingt autres. »

Ainsi, le piège s’est refermé. En accusant les journalistes locaux d’être à la solde du Hamas, tout en interdisant l’accès de Gaza aux reporters étrangers, Israël a anesthésié une grande partie des États et médias occidentaux face au ciblage des journalistes. Un voile a été jeté sur le massacre de la population gazaouie. Chaque image, chaque témoignage en provenance de Gaza sont devenus suspects. Et le Hamas s’est même vu attribuer une puissance de propagande censée tromper le monde sur la réalité d’une famine ou sur l’ampleur des tueries en cours – même si plusieurs études tendent, au contraire, à penser que les bilans du ministère de la Santé seraient sous-estimés d’au moins 40%.

LE RÉCIT CONFISQUÉ

Si Reporters sans frontières a bien déposé une première plainte dès le 31 octobre 2023 auprès de la Cour pénale internationale pour l’assassinat de sept journalistes palestiniens, il fallut attendre le 1er février 2024 pour que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme exprime enfin sa préoccupation – tandis que plus de 122 journalistes et travailleurs des médias avaient déjà péri.

Pendant que le ciblage délibéré des journalistes se poursuivait sans relâche, le silence international tenait encore. Il fallut attendre l’été 2025 pour qu’il se fissure. En juillet, face à l’évidence de la famine, l’Agence France-Presse lança un avertissement sans équivoque: « Sans intervention immédiate, les derniers reporters de Gaza vont mourir. » En août, deux frappes israéliennes mirent fin à toute possibilité de déni : la première pulvérisa une équipe de sept personnes d’Al Jazeera, dont le journaliste Anas al-Sharif ; la seconde faucha les six reporters réunis à l’hôpital Nasser.

Fin août, un groupe de 26 pays – Australie, Allemagne, Japon, Royaume-Uni, plusieurs États membres de l’Union européenne…– exhorta Israël à « autoriser immédiatement l’accès des médias étrangers indépendants et à assurer la protection des journalistes opérant à Gaza ». L’UE sortit temporairement de sa léthargie en rappelant que « les journalistes et le personnel médical sont protégés par le droit international humanitaire et doivent être respectés en toutes circonstances ». À Bruxelles, sept organisations de journalistes organisaient un rassemblement de solidarité avec leurs confrères palestiniens, dénonçant les assassinats commis par Israël. Quelques jours plus tard, plus de 250 médias de 70 pays publiaient une couverture commune réclamant la protection des journalistes à Gaza et la fin de l’impunité israélienne.

Mais ces réactions se sont avérées trop faibles pour faire taire la hasbara – qui continue à répandre qu’« il n’y a aucun journaliste à Gaza » – et trop tardives face à l’hécatombe déjà consommée. Car lorsqu’on ajoute aux journalistes assassinés les dizaines de collègues arrêtés, blessés, disparus, intimidés ou ayant fui… se dessine le scénario où la « guerre » et « l’émigration volontaire » des Palestiniens ne seront bientôt plus relatés que par des journalistes triés sur le volet et guidés par l’armée coloniale. Alors, la couverture médiatique ne servira plus qu’un récit : celui de l’occupant.

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