Après le « printemps arabe », un « été israélien » ?

Bulletin 49, octobre 2011

Des centaines de milliers de personnes dans les rues en Israël réclamant la justice sociale, criant « révolution » ou assimilant Netanyahou à Moubarak et les autres. Le printemps aurait-il touché Israël après la Tunisie et l’Egypte ? Aura-t-il un impact sur les Palestiniens ?

Des manifestations sociales de masse

Quand la protestation sociale a envahi les rues de Tel Aviv et puis d’autres villes, la classe politique israélienne n’y a pas cru réellement. Les membres de l’équipe de Netanyahou, se sentant menacés, se sont empressés de traiter les organisateurs d’« anarchistes », assurant que le campement du boulevard Rothschild était investi par des « consommateurs de narguilé et de sushis ». Or, rapidement le mouvement a fait tache d’huile. Alors, lentement, le gouvernement a dû prendre position.  La seule réponse a été de constituer une équipe inter-ministérielle pour trouver des solutions à la crise. Ce qui n’a pas convaincu les manifestants qui exigent de rencontrer le Premier ministre et l’accusent de manipulation.  D’autant moins que le directeur général du ministère des Finances a immédiatement démissionné.

Mais qui sont réellement ces manifestants ? Difficile de définir leur catégorie. Au début, certains analystes n’ont voulu y voir que des gens  issus de la classe moyenne, voire essentiellement ashkénazes. Et puis, le mouvement prenant de l’ampleur, il a fallu se rendre à l’évidence : jeunes, vieux, classes moyenne ou pauvres, séfarades ou ashkénazes, Israéliens juifs et Palestiniens de 48 (en nombre restreint), électeurs de gauche et électeurs de droite, étudiants et travailleurs, des familles, des médecins, des chauffeurs de taxi…,  tout le monde était dans la rue. Au début, les seuls absents étaient les religieux et les colons. Mais, par après, suivant leur agenda, ils se sont joints aux protestations. Le père du soldat Shalit s’est aussi adressé à la foule. A côté des drapeaux israéliens flottent des drapeaux rouges. La plupart des commentateurs s’accordent à dire que le mouvement est hétérogène et sans centre de décision. Une chose les réunit : pas de récupération par les partis ou le syndicat (même si l’Histadrut a pris le train en marche), rejet des conséquences du système néo-libéral (loyers trop élevés, salaires insuffisants, services publics privatisés, enseignement bradé etc.) Hormis ces points, il n’y a d’accord sur rien. Pourtant, l’aspect politique n’est pas loin : outre les slogans exigeant la justice sociale, partout -dans les chants, sur les posters ou les tracts- on trouve « Bibi (=Netanyahou) go home. »

Lien avec le printemps arabe

Les journalistes, en Israël comme ailleurs, ont eu vite fait de parler de « printemps israélien » ou -puisqu’il arrive en juillet- d’ « été israélien. » Il est clair que les révoltes populaires en Tunisie et en Egypte sont en arrière plan. Et certains slogans y font référence. On a pu voir une pancarte avec « Walk like an Egyptian » et une autre qui disait clairement : « Tahrir, au coin de Rothschild .» ; certains groupes chantaient « Moubarak, Assad, Bibi » assimilant ainsi Netanyahou aux dictateurs à abattre. D’autres slogans sont parlants : « Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte, nous sommes esclaves de Bibi en Israël ! » ou encore « Bibi, rentre chez toi, nous te payerons l’essence ! » Sur le boulevard Rothschild, épicentre du mouvement, une tente représentait les demandes des Palestiniens : la tente 1948. Même s’ils n’étaient pas nombreux, des Palestiniens israéliens y sont allé aussi de leur tente, notamment à Haïfa. Et on a pu lire dans le Nouvel Observateur, dans la bouche d’un avocat palestinien de Jérusalem venu à Tel Aviv : «Un miracle. Je suis venu voir la révolution! On entend enfin les mots de “riches” et de “pauvres” qu’on n’entendait plus dans ce pays. Et on peut parler de tout… C’est ma place Tahrir.»

A côté de cela, face aux revendications, l’Histadrut (syndicat unique) s’est empressé de déclarer qu’elle ne dirigeait pas la lutte et que, si le but des manifestants était de renverser le gouvernement de Netanyahou, elle n’y participerait pas. « Nous sommes un pays démocratique, nous ne sommes pas l’Égypte ou la Syrie » a déclaré le secrétaire général de l’Histadrut.

Pas de politique !

Les Israéliens se sont donc indignés, réunis sous le slogan général : «Le peuple veut la justice sociale, pas la charité.» Et selon les sondages, le mouvement de protestation est soutenu par plus de 88% des Israéliens. Du côté des organisateurs, on a déclaré : « Nous voulons changer le système. » Et dans la multitude des calicots, on pouvait lire : « Nous voulons un État social ! » ou -plus politisé – «La réponse à la privatisation est : révolution ! »  Pour Omer Moay, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, la société israélienne en a marre de l’oligarchie régnante. La question récurrente est : comment 20 familles peuvent-elles contrôler l’économie ?  Or, début août, devant la Knesset, Netanyahou a ouvertement attaqué la protestation des tentes sur ce point: « Une vague populiste s’abat sur le pays. Il y a des choses sérieuses qui sont dites concernant les détresses et il y a des propos moins sérieux. J’estime que les solutions doivent être apportées tout en préservant le libre marché et le dynamisme de notre économie» (Israelvalley : Netanyahou en première ligne.). D’où la nomination d’un comité chargé de trouver des solutions mais dont la philosophie est déjà annoncée : en tout état de cause, le cadre budgétaire ne sera pas élargi et le changement concernera les priorités à l’intérieur de ce cadre.

Et c’est ici évidemment que le mouvement de protestation qui se veut apolitique trouve ses limites.

« Nous ne vivons ni en Suisse ni en Finlande » (Ehud Barak, ministre de la défense)

La direction informelle de la protestation a établi une liste de demandes concrètes. Entre autres : construction par le gouvernement de maisons à louer, augmentation des impôts des riches et des sociétés, éducation libre à partir de l’âge de trois mois (sic), une augmentation des salaires pour les médecins, la police et les pompiers, fixation des effectifs des classes à 21 élèves au maximum, fin des monopoles contrôlés par quelques magnats, et ainsi de suite. Demandes auxquelles elle a ajouté étonnamment deux points : la reconnaissance des villages bédouins non reconnus et une augmentation du nombre de logements dans les villes arabes (www.israelhayom.com).

Tout cela demande de l’argent. Où le prendre ? Il est question du côté du gouvernement d’augmenter les taxes sur les grandes fortunes, de libérer le marché de l’immobilier etc. Mais une bonne partie des protestataires et des commentateurs réclament des coupes dans le budget de la défense qui se monte à 7% du PIB (% plus élevé que le budget des USA) et constitue 20% du budget de l’Etat !

L’armée bien sûr, arguant des menaces qui pèsent sur  Israël, refuse. Et Netanyahou l’a d’ailleurs rassurée : on n’augmentera pas le budget mais on ne le réduira pas non plus. Ehud Barak, ministre de la défense, joue le jeu électoral : il appuie le mouvement social, rappelle les dangers que court Israël, bombarde Gaza après l’attentat dans le Sinaï et, dans un même élan, sous-entend que l’armée pourrait faire un effort. Quant au ministre du Front intérieur et de la Défense passive, ancien ministre de la défense et général, Matan Vilnaï, il est très clair: « Ceux qui prétendent que la sécurité se paie au détriment de l’éducation, de la santé et du social mentent ».

Toucher à l’armée, c’est évidemment toucher au sécuritarisme qui définit la politique israélienne. Le consensus des « indignés » israéliens risque bien là de voler en éclat. Or, curieusement, le réflexe sécuritaire et le complexe de citadelle assiégé n’ont pas fonctionné comme par le passé. Ainsi, quand l’attaque dans le Sinaï s’est produite, on s’attendait à un arrêt complet des manifestations. Or, les organisateurs ont trouvé une stratégie pour conserver le mouvement : ils ont abandonné l’idée d’une grande manifestation à Tel Aviv mais ont décidé de manifestations silencieuses à travers le pays. Ce qui démontre l’émergence d’une certaine résistance au tout sécuritaire.

Le prix de la colonisation

La construction des colonies a coûté plus de 17 milliards de dollars, sans compter le coût du  mur ou les exonérations fiscales et avantages que perçoivent ceux qui y résident. « Vu les écarts énormes que l’on observe entre les régions, les manifestants demandent aussi que les investissements s’effectuent moins vers les colonies, et davantage vers la Galilée et le Néguev », explique Gilbert Ben Ayoun, qui préside à Aix-en-Provence un groupe de travail israélo-palestinien centré sur les questions économiques. Ainsi, les campeurs fustigent volontiers la communauté orthodoxe (un cinquième de la population), qui « ne travaille pas » et « reçoit quantité de subventions pour étudier le livre ». Comme le signale un site pro-israélien : « Dans les implantations (c’est-à-dire les colonies, ndlr), les Israéliens qui y vivent bénéficient de services quasi-gratuits et achètent des maisons et des appartements à moindre prix grâce aux aides de l’Etat. Actuellement, 50% des appartements qui sont subventionnés par l’Etat sont habités par des ultra-orthodoxes. » La subvention de logements en Cisjordanie occupée s’est faite au détriment de projets immobiliers à l’intérieur d’Israël. Selon un rapport de l’association israélienne La Paix Maintenant, 15% du budget national de la construction est consacré au développement des colonies en Cisjordanie, alors que ce territoire ne comporte que 4% de la population israélienne.

L’arrêt de la colonisation ne permettrait-elle pas alors de trouver de l’argent pour résoudre les problèmes sociaux ? Comme dans le cas de l’armée, le sujet est sensible puisqu’il remet en cause la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens.  De plus, le mouvement des colons s’est insinué dans le mouvement de protestation et son leader, Danny Dayan, a déclaré à l’un des responsables du mouvement des tentes que les colons de Cisjordanie partageaient leurs griefs. Des colons ont même monté une tente dans la colonie d’Ariel tandis que d’autres ont participé aux manifestations. Leur slogan est simple: construire plus encore en Cisjordanie. Ce qui a mécontenté bon nombre de manifestants. Néanmoins, dans leur désir de ne pas être étiquetés à gauche, les organisateurs ont accepté leur présence…

Si l’on ajoute à cela que Ehud Barak vient de donner son feu vert à la construction de 277 logements dans la colonie d’Ariel, on comprendra que, malgré les critiques contre les colons,  le changement de politique n’est pas pour demain.

Justice sociale et occupation

La question de l’occupation et des Palestiniens est largement absente de la mobilisation. Même si on y trouve des groupes actifs qui prônent la solidarité entre juifs et arabes, qui militent pour la fin de l’occupation ou  d’autres encore qui ont monté une tente « 1948 », la majorité ne veut pas aborder cette question hautement polémique. Or, elle est inévitablement liée non seulement à la justice mais encore à la solution. Le budget est grevé lourdement par les dépenses pour l’armée et les colonies mais des coupes dans les budgets de l’armée et des colonies reviendraient à changer de politique vis-à-vis des Palestiniens… En clair, en n’abordant pas cet aspect, le mouvement des indignés israéliens refuse de tirer les conséquences politiques de ses revendications. Il se refuse aussi à voir que, sans abandon de l’occupation, il n’y a pas de justice sociale, ni de justice tout court.

Comme le dit dans Le Monde Ofer Bronchtein, président et cofondateur du Forum international pour la paix : « Pour satisfaire leurs revendications (des manifestants), il faudra passer par la “case paix”, et arrêter d’investir dans les colonies le paiement par l’Etat de salaires aux colons. Il faudra réduire le budget militaire, engraissé régulièrement par des dépenses souvent injustifiées et par une culture de la peur que nourrit le pouvoir. »

Pour Zeev Sternell, historien et fondateur de La Paix maintenant: « La justice, ce n’est pas seulement le droit des Juifs à un logement décent ; c’est aussi le droit à la liberté pour une nation sous occupation. »

L’occultation de cette question fondamentale a en partie découragé les Palestiniens israéliens de participer en masse aux manifestations. L’interview d’une militante des droits des Palestiniens de Nazareth, Abir Kopty, est sur ce point intéressante. Elle explique pourquoi, sans être avec J14 (=nom du mouvement de protestation), elle a participé à l’établissement de la tente « 1948 ». « Mon rôle ici c’est de contester J14 et de leur dire qu’il ne peut y avoir de justice sociale si on ne prend pas en compte des questions comme l’occupation.»

Septembre : d’une pierre deux coups

Le mouvement de contestation effraye l’establishment politique car il ne remet pas seulement en cause l’idéologie ultra-libérale du gouvernement : il questionne aussi ses choix budgétaires, mettant ainsi indirectement en cause la colonisation et l’occupation. Il fait peur aussi aux politiciens de tous les partis traditionnels : leurs électeurs sont unis dans la contestation et les excluent du jeu. Dans cette atmosphère, les attentats dans le Sinaï sont venus à point nommé pour restaurer le consensus national autour de la défense d’Israël. Néanmoins, on a pu remarquer que le réflexe pavlovien n’a pas fonctionné de manière optimale et que les manifestations ont continué.

Actuellement, la menace que pointe le gouvernement, c’est la discussion en septembre sur la demande d’admission de la Palestine comme Etat de plein droit à l’ONU. Les scénarios sont déjà élaborés : les Palestiniens vont manifester en masse, menaçant les colonies et tentant de passer le mur. Devant cette menace définie comme existentielle par le gouvernement et l’armée, le social doit passer en second lieu. Certainement, les protestataires seront rappelés sous les armes pour « défendre » Israël. D’après Haaretz, non seulement la police et l’armée s’entraînent  mais ils entraînent aussi les colons et leur donnent grenades lacrymogènes et grenades sonores.  L’opération a déjà un nom « Seeds of summer » (Semences d’été). Tout est en place pour reprendre en mains la nation et lui faire oublier son mécontentement.

Ce sera une pierre de touche pour jauger la profondeur de la contestation sociale. Comme le dit Avraham Burg, la société se définira « soit comme une collectivité basée sur la solidarité sociale soit comme une collectivité basée sur le territorialisme national. »

Pour les Palestiniens, je crains que les mois prochains ne soient sanglants. On ressoudera la société autour de la défense d’Israël, sur le dos des Palestiniens. A moins que « l’été israélien » ne donne naissance à une nouvelle conscience qui, au minimum, comprendrait la nécessité de la fin de l’occupation. On peut toujours rêver.

Marianne Blume


Un grand écart entre les riches et les pauvres caractérise la société israélienne aujourd’hui. En 2004 les 30 % des salariés les mieux rémunérés touchaient 57 % de l’ensemble des revenus salariaux. Les pauvres ont moins d’accès à l’enseignement, à la santé et vivent dans des logements de mauvaise qualité ou bien sont sans-abri, dans un environnement qui est moins sécurisant. Souvent ils vivent dans des bâtiments construits sans autorisation, que les autorités détruisent. L’emploi est de moins en moins une échappatoire à la pauvreté. En 1989 un cinquième des pauvres avait un emploi, en 2004 le nombre de travailleurs pauvres a atteint un tiers de l’ensemble des pauvres. (Alternative Information Center)

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