Vider Gaza : le scénario israélien

Si l’ampleur des massacres commis par Israël depuis le 7 octobre a pu laisser penser à une vengeance aveugle, sa stratégie se précise: rendre le territoire invivable pour pousser sa population à l’exode.

 

Interrogé le 14 novembre afin de savoir si les images des habitants du nord de la bande de Gaza en train de partir vers le sud, sur ordre de l’armée israélienne, pouvaient être comparées à celles de la Nakba de 1948, Avi Dichter (Likoud), membre du cabinet de Sécurité israélien et ministre de l’Agriculture, a répondu : « Nous sommes en train de déployer la Nakba de Gaza. D’un point de vue opérationnel, il n’est pas possible de mener une guerre – comme les FDI cherchent à le faire à Gaza – avec des foules entre les chars et les soldats.» Une Nakba, soit un nettoyage ethnique, l’expulsion d’habitants de leur terre et leur non-retour. Un mot aux résonances énormes, prononcé par un ministre israélien. D’ailleurs, quand on lui demande par la suite si les habitants pourront rentrer chez eux, la réponse reste évasive : «Je ne sais pas comment cela va se terminer. »

Par Marianne Blume

Transfert

Le 13 octobre, un site israélien révèle dans son intégralité un document officiel qui recommande le transfert définitif des 2,2 millions de Gazaouis dans le Sinaï. « Le plan de transfert est divisé en plusieurs étapes. Dans la première étape, des mesures doivent être prises pour que la population de Gaza “évacue vers le sud”, tandis que les frappes aériennes se concentrent sur le nord de la bande de Gaza. Dans la deuxième étape, une incursion terrestre dans Gaza débutera, conduisant à l’occupation de toute la bande de Gaza du nord au sud et à “la purification“ des tunnels souterrains des combattants du Hamas. Parallèlement à la réoccupation de Gaza, la population civile palestinienne sera transférée vers le territoire égyptien et empêchée de revenir. » Première étape réalisée. Deuxième, en cours. Pour la troisième, à voir. Le document, censé être une base de discussion au sein du gouvernement, n’était pas destiné à la publication.

 

Une idée qui est dans l’air

  • Israël ne veut pas jeter les Gazaouis à la mer, juste en faire « temporairement » des réfugiés en Égypte. Dans une interview sur Al Jazeera (15/10), Danny Ayalon, ancien vice ministre des Affaires étrangères, du parti d’Avigdor Lieberman, déclare qu’Israël a demandé aux Palestiniens « de libérer temporairement « la zone » pour permettre l’élimination du Hamas mais qu’après, ils pourront revenir. « Nous ne disons pas aux habitants de Gaza d’aller sur les plages ou de se noyer… Non, Dieu nous en préserve… Allez dans le désert du Sinaï. Il y a une immense étendue, un espace presque infini dans le désert du Sinaï, juste de l’autre côté de Gaza.(…) L’idée est qu’ils partent vers les zones ouvertes où nous et la communauté internationale préparerons des infrastructures (…) des villes de tentes, avec de la nourriture et de l’eau, tout comme pour les réfugiés de Syrie.»
  • Le transfert de la population est l’unique solution et l’Égypte sera contrainte de l’accepter. Le 7/11, le brigadier général de réserve Amir Avivi est plus précis: « En fin de compte, nous devrons conquérir tout le sud de Gaza, jusqu’à la frontière avec l’Égypte. Je ne vois pas d’autre solution que de déplacer la population vers le Sinaï. L’Égypte doit, d’un point de vue humanitaire, ouvrir sa frontière. Soit cela se fera de manière organisée, soit à un moment donné, les habitants franchiront la frontière et s’échapperont vers le Sinaï. »
  • L’Europe doit accueillir les Palestiniens de Gaza (14/11). Dans un éditorial commun, Danny Danon (Likoud) et Ram Ben Barak (Yesh Atid, centriste laïc) exhortent l’Europe à accueillir les réfugiés de Gaza. Avec un cynisme parfait, ils disent: « Il suffirait qu’un très petit nombre de pays dans le monde se partagent la responsabilité d’accueillir les habitants de Gaza. Même si chaque pays n’accueillait que 10000 personnes, cela contribuerait à atténuer la crise » et plus loin, « La communauté internationale a l’obligation morale – et la possibilité – de faire preuve de compassion, d’aider les habitants de Gaza à s’orienter vers un avenir plus prospère et de travailler ensemble pour apporter la paix et une plus grande stabilité au Moyen-Orient. » Ben Barak, qui est aussi un ancien directeur adjoint du Mossad, a voulu préciser que les départs seraient volontaires mais qu’il fallait pour cela donner la possibilité de partir et avoir un endroit où être accueilli. À son avis, cette vision est l’inverse d’un transfert: « Qui sommes nous pour décider qu’ils n’ont pas le droit d’émigrer? »
  • Il faut que la communauté internationale s’occupe de la réinstallation des Gazaouis hors de Gaza. La ministre israélienne du
    Renseignement, Gila Gamliel, a demandé à la communauté internationale de « promouvoir la réinstallation volontaire » des Palestiniens hors de la bande de Gaza, « plutôt que d’envoyer de l’argent pour reconstruire. » (19/11). Comme on peut le constater, Israël considère que la communauté internationale a le devoir d’aider les réfugiés qu’elle s’acharne à créer. Quant à l’Égypte, elle n’a qu’à se plier à ses ordres.

‘Israël considère que la communauté internationale a le devoir d’aider les réfugiés qu’il s’acharne à créer’

Du transfert pur et simple à l’émigration forcée

Comme le montrent ces quelques déclarations officielles, l’idée d’un transfert de la population en Égypte fait partie des objectifs – réalisables ou non – d’Israël. L’idée d’un « Grand Gaza » en Égypte n’est d’ailleurs pas nouvelle, comme l’écrit Jonathan Cook; elle remonte à 2007 et avait l’aval des autorités américaines. Néanmoins, malgré les pressions sur l’Égypte, celle-ci refuse l’option, officiellement pour défendre la cause palestinienne, officieusement parce qu’elle n’a pas envie d’avoir la responsabilité de cette population et d’éventuels mouvements de résistance. Le président des États-Unis Joe Biden, quant à lui, s’est dit opposé au transfert de population (lire encadré). Reste une autre solution: rendre la bande de Gaza encore plus invivable qu’elle ne l’était et ainsi pousser les Gazaouis à émigrer « de leur propre gré ». Avec le système de communications, le système éducatif, le système de santé, le système de gouvernance, les services publics et l’économie dévastés, avec plus de 60% des habitations détruites, il est clair que beaucoup prendront le chemin de l’exil, contraints par la réalité d’un avenir impossible. Dans cette optique, les bombardements aveugles trouvent leur logique. Les officiels israéliens ne s’en cachent d’ailleurs pas. Giora Eiland, ancien chef du Conseil national de sécurité israélien, a ainsi écrit dans le journal israélien Yedioth Ahronoth: « L’État d’Israël n’a pas d’autre choix que de transformer Gaza en un lieu où il est temporairement ou définitivement impossible de vivre. Créer une grave crise humanitaire à Gaza est un moyen nécessaire pour atteindre cet objectif… Gaza deviendra un endroit où aucun être humain ne peut exister. »

Un plan secret de Netanyahou dévoilé

D’après Israël Hayon, Netanyahou a demandé à l’un de ses plus proches collaborateurs, Ron Dermer, son ministre de la Planification stratégique, d’explorer les moyens de « réduire » la population de Gaza. Il veut un plan pour le « jour d’après » à Gaza et, si nécessaire, un plan qui « permette une fuite massive [des Palestiniens] vers les pays européens et africains. » Il ne s’agit pas, selon le rapport, d’un transfert mais d’une « libération de l’étau des frontières de Gaza ». Bien que les points de passage vers Israël restent fermés, il existe d’autres options et Rafah est l’une d’entre elles, malgré l’opposition de l’Égypte. Mais à moins que l’Égypte ne commence à tirer sur les Palestiniens qui traversent le pays, la « résistance déterminée » du Caire peut être surmontée, ajoute le rapport. La mer sera également ouverte aux Gazaouis et Israël autorisera les vols de masse vers les pays européens et l’Afrique. Malgré les témoignages des Gazaouis qui disent qu’ils ne quitteront pas Gaza et qu’ils ne laisseront pas la Nakba de Gaza se produire, malgré la résistance courageuse de la population, il semble bien que, devant l’étendue des destructions, conscients de ne pas avoir d’alliés puissants, ceux des Gazaouis qui le pourront s’exileront effectivement, contraints et forcés. Par leur soutien inconditionnel à Israël, les États-Unis et l’UE sont complices de ce crime contre l’humanité. Un crime qui constitue un des aspects du génocide.

Intelligence artificielle et assassinats de masse

Une enquête, réalisée par le magazine israélien +972 sur la base d’échanges avec des membres actuels ou anciens des services secrets, nous en apprend plus sur la stratégie des bombardements sur Gaza. Les pertes humaines colossales et les destructions en masse d’habitations et de structures civiles résulteraient d’une stratégie ciblant l’ensemble de la société gazaouie, dans le but de retourner la population contre le Hamas. Il s’agit d’une déclinaison de la désormais célèbre « doctrine Dahiya » formulée par le général israélien Gadi Eizenkot (aujourd’hui membre du cabinet de guerre de Netanyahou), expérimentée au Liban en 2006, consistant à frapper de façon disproportionnée des zones civiles. En pratique, cette stratégie s’appuie sur un logiciel d’intelligence artificielle nommé « Absora » (« l’Évangile »), capable de sélectionner quotidiennement plus de 100 cibles et programmé pour autoriser un grand nombre de victimes civiles, qui sont donc éliminées en connaissance de cause. Une « usine d’assassinats de masse », comme la qualifient les officiels israéliens, mise au service d’une attaque généralisée et systématique contre la population civile, qui pourrait donc, ainsi que le suggère le Procureur international Johann Soufi, être qualifiée de crime.

Article paru dans le numéro 98 de la revue trimestrielle “Palestine”. 4ème trimestre 2023.

 

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