Une mésaventure israélienne

 

« On se voit dans 3 mois ! ». Ce sont les dernières paroles que j’ai eues pour mes parents lorsque je les ai quittés à Zaventem. Je ne me doutais pas que je les reverrais 36 heures plus tard…

Étudiant en 3e année de Coopération Internationale à la Haute Ecole de la Province de Namur, il m’est demandé de prester un stage de 3 mois au sein d’une organisation dans un pays du sud. À la suite d’une conférence organisée par l’Association belgo-palestinienne, mon choix se porte sur la Palestine. Je rencontre, lors de cette même conférence, une représentante d’une ONG palestinienne. Après discussion, il est convenu que mon stage se déroulera au sein de son organisation siégeant à Ramallah. Je suis content. J’ai déjà eu l’occasion de me rendre en Israël en 2010 et le conflit israélo-palestinien m’intéresse. Ce stage, en immersion totale, est pour moi l’opportunité de me rendre compte de la situation vécue par les Palestiniens.

Le 31 janvier, je m’envole donc pour la Palestine avec un passage obligé par l’aéroport de Ben Gourion  à Tel-Aviv. Je quitte la Belgique confiant : je me suis renseigné sur l’ONG pour laquelle je vais travailler, je connais assez bien la problématique israélo-palestinienne, je sais comment me rendre à Ramallah,… Je suis prêt. Après plus de 4 heures de vol, j’ atterris. Je me présente à la douane. Passer la douane israélienne n’est pas une mince affaire ! J’ai lu quelques témoignages de personnes s’étant vues refuser l’accès pour diverses raisons. Mon maître de stage à Ramallah m’a donc dit de répondre «tourisme» à la question «Que venez-vous faire en Israël ? ».                              Le moment fatidique arrive.

– «What’s the purpose of your trip?»
- «Tourism»
- «How long are you staying in Israel?»
- «Three months»

Ma réponse interpelle la douanière. Elle me demande ce que je vais faire pendant 3 mois et je lui réponds tout naturellement que je vais visiter Israël, que j’ai du temps devant moi,… Elle me demande d’aller patienter dans une salle d’attente et me confisque mon passeport.  Je ne le récupérerai qu’à Zaventem, au poste de police.

Je me retrouve dans la «waiting room». D’autres voyageurs attendent également. Je suis toujours optimiste, je suppose que ce qui m’arrive est routinier et que, dans quelques heures, je siroterai un thé à Jérusalem. Après un moment d’attente, un agent de sécurité vient me chercher et m’invite à le suivre. C’est mon premier interrogatoire. 

  «What’s the purpose of your trip ?»
  «Why do you stay three months ?»
  «What are you gonna do ?»
   …

D’autres questions me surprennent. 

  «What’s your father’s name?»
  «What’s you grandfather’s name ?»
  «What’s your mail address ? Your phone number ?»

Ce premier interrogatoire prend fin et je réintègre la salle d’attente. J’essaye d’engager la discussion avec les autres voyageurs, mais malheureusement, ils ne parlent que le russe. Le temps passe et à nouveau, un agent de sécurité vient me chercher. Aux premiers abords, celui-ci semble sympathique. Le temps me donnera tort… 

Celui-ci se présente comme un agent spécial, «like FBI», et se met à me parler de terrorisme.  Je comprends de suite que mes premières impressions à son sujet s’avèrent erronées… Les premières questions confirment mon ressenti.

«Are you gay?»
«Have you been hit by Arabic?» 

Ses questions me surprennent et je pense qu’il le remarque. Il m’informe que si je mens, j’aurai de très graves problèmes, que je suis stupide en ne  m’en rendant pas compte. Si je mens, je passerai les trois prochains mois en prison, ici en Israël.  

«Why do you want to stay in Israel for three months?»

Ce n’est pas la première fois que l’on me pose cette question et à chaque fois, j’ai envie de leur répondre que je n’ai aucune envie de passer trois mois en Israël, que je veux aller en Palestine, mais que malheureusement, je dois obligatoirement passer par leur territoire. Bien entendu, je me garde d’exprimer mes pensées. À nouveau, je réponds  que je suis ici pour visiter différentes villes, différents sites. Encore une fois, il me dit de ne pas mentir, que je n’imagine pas les problèmes dans lesquels je me suis fourré. Je ne mens pas. Je souhaite réellement faire du tourisme. 
Au bout de quelques heures d’interrogatoire, l’agent me demande si je  suis venu faire du volontariat…je réponds que oui. Je n’ai plus le choix. En fait, je suis perdu. Je ne sais pas ce qu’il sait, ce qu’il ne sait pas. Il m’interroge sur ce stage, sur mes études. Il me fait dire ce que je n’ai jamais dit. Il me demande de lui donner un exemple d’ONG. Je lui donne la première qui me vient à l’esprit : OXFAM.

– «Why do you want to work with Oxfam here?»

– «I don’t want to work with Oxfam.»

Il cherche à m’embrouiller.  Je lui parle de l’ONG dans laquelle je suis censé prester mon stage.

Les questions s’enchaînent. L’agent n’écoute pas mes réponses. Pendant l’interrogatoire, je cite le mot «embassy». La question fuse.

«How do you spell «embassy» ?» 

Je lui épelle le mot.

Cette personne parvient à me déstabiliser, voire à m’impressionner, contrairement à l’individu ayant mené l’interrogatoire précédent.

Je lui ai donné le nom de l’ONG dans laquelle je me rendais ainsi que l’adresse mail de ma personne de contact. Je m’en voudrai jusqu’au lendemain, lorsque j’aurai l’occasion de discuter avec ce «contact».  Il m’assurera que ce n’est pas grave. L’entendre le dire me rassurera énormément. 

Après lui avoir donné l’adresse mail, celui-ci me demande son numéro de téléphone. Je ne l’ai pas sur moi.

– «You are a liar»
- «I’m not»

– «You are a liar»
- «I’m not»

– «You are a liar»
- «I’m not»

Il me fixe longuement. Je ne mens pas. Je n’ai pas ce numéro de téléphone. En effet, avant de partir,j’ai pris mes précautions et j’ai laissé les numéros de tous mes contacts à Ramallah à mes parents qui sont chargés de me les envoyer une fois que je serai sur place.                                               À l’heure où j’écris ces quelques lignes, je pense honnêtement que, même si j’avais eu ce numéro en ma possession , je ne l’aurais pas donné. L’adresse mail était déjà de trop, je culpabilisais déjà… 

Pendant l’interrogatoire, mon sac, mon ordinateur ainsi que mon GSM sont fouillés. La sensation est déplaisante. Ce type s’immisce dans ma vie privée et je ne peux rien dire, rien faire. En fait, je comprends vite  que cet individu a tous les droits. Je ne sais pas ce qu’il sait, ce qu’il feinte,…  Je suis perdu, tout simplement perdu. Je ne suis pas préparé à ça et aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte qu’il a atteint son objectif : me casser. 

Autres questions :

- «Do you have Arabic friends ?»
- «Yes»

Si pour entrer en Israël, je dois renier ce fait, alors je préfère rentrer chez moi. Je refuse de participer même d’une manière aussi infime, aussi insignifiante à cette ségrégation. Dans mon GSM, il regarde mes contacts.

– «Who’s [prénom d’origine arabe] ?»
- «A friend of mine»

Il ne relève pas. La fouille de mon GSM se poursuit et il se retrouve au milieu d’une partie de Dames que j’avais entamée dans la salle d’attente. Je souris, j’espère qu’il ne l’efface pas; j’étais bien parti pour gagner la partie !

Petit à petit, je prends conscience que mon entrée sur le territoire va probablement être refusée.

Pendant une partie non négligeable de l’interrogatoire, une jeune femme est assise à la gauche de cet agent «spécial». Elle ne doit pas être beaucoup plus âgée que moi. Je la regarde longuement : elle me dégoûte. Je ne parviens pas à comprendre comment à cet âge, à mon âge, on peut se retrouver à ce poste. Comment rentrer chez soi le soir en sachant ce à quoi on a participé la journée, en étant complice de cette machine de haine, promulguant le racisme et le rejet de l’autre ? Une seule réponse me vient à l’esprit : «le lavage de cerveau». Dès lors, je ne ressens plus que de la pitié et de la peine pour cette fille.

L’interrogatoire prend fin. Cet agent a gagné, mais peu importe, je ne veux plus rester dans cette salle avec cet individu. Je suis fatigué de ses intimidations, de ses menaces, de ce sentiment de toute-puissance  qui suinte par chaque pore sa peau. Je quitte la salle sans oublier de jeter un dernier regard à Benyamin Netanyahou siégeant au-dessus du bureau.

Plus besoin de me raccompagner, je sais où se trouve la «waiting room». Dommage qu’il n’y ait pas de carte de fidélité ! J’attends à nouveau. D’où je suis, je vois la douane où chaque voyageur est tenu de se rendre. Les personnes «refoulées» sont toujours les mêmes : des ressortissants des pays de l’est ou des personnes au profil «arabe». Encore et toujours ce délit de faciès !

Troisième et dernier interrogatoire. Je suis amené dans une nouvelle pièce où une agent peu accueillante m’attend. Mêmes questions. Mêmes réponses. Mon GSM est à nouveau fouillé.  Cette fois-ci, toutes mes conversations Facebook sont scannées par Big Brother. Elle quitte la salle pendant quelque temps, toujours en possession de mon GSM. J’attends dans le bureau et recroise le regard de Netanyahou «Bien joué, Benyamin… Tu les as bien dressés» . Plusieurs personnes passent dans le bureau, discutent et rigolent en hébreu. L’agent revient accompagné. L’agent du «FBI» fait partie de la troupe. Je suis informé que je ne suis pas autorisé à pénétrer sur le territoire israélien. Ils ne veulent pas de menteur. J’ai pourtant répondu à toutes leurs questions honnêtement.              Dorénavant, pour revenir en Israël, je devrai d’abord faire la demande auprès de l’ambassade. J’ai compris : je ne pourrai plus y mettre les pieds avant longtemps. Qu’ils se rassurent, jamais je ne retournerai  dans ce pays, son régime m’écoeure. Mais j’irai en Palestine, je me le suis juré. J’ai envie de leur hurler que je ne voulais pas aller en Israël, que je déteste depuis longtemps leur politique. Je déteste tout ce qu’ils représentent. Je veux aller en Palestine, dans l’État de Palestine. De quel droit peuvent-ils me l’interdire ? Quel non-sens !  Et la Communauté internationale soutient ce pays alors qu’il suffirait d’un boycott généralisé à l’échelle mondiale pour voir ce régime fasciste s’écrouler. Cela s’est produit en  Afrique du Sud, alors, qu’attendons-nous ? Quand la Communauté internationnale va-t-elle se réveiller ?

Accompagné d’un autre membre de la sécurité, je vais chercher ma valise qui, elle aussi, est entièrement fouillée. Ainsi que mon sac, encore une fois. Les objets dangereux sont légion : chemises, chaussettes, livres,… À nouveau, je souris et je comprends. La seule chose qui maintient une certaine forme d’unité au sein de ce pays est la peur. La peur de l’autre. Je suis ramené dans la salle d’attente avec mes bagages arborant une étiquette verte «Security». D’autres pensionnaires possèdent également cette étiquette sur leurs valises : les autres expulsés. Je rencontre un couple de Belges vivant en Israël. L’homme m’explique qu’au vu de son faciès et de son nom, il est toujours envoyé ici. Il est habitué. C’est juste pour «l’emmerder». Charmante manière de traiter les gens !

 

Encore une fois, on vient me chercher. Je ne suis plus qu’un vulgaire paquet transbahuté d’un bureau à l’autre. Cette fois, deux personnes (que je pense être Russes ou Ukrainiennes) viennent avec moi. Nous sommes amenés à l’extérieur du bâtiment où une fourgonnette nous attend. L’habitacle est joliment décoré avec des grillages. Aberrant. L’absurdité dans toute sa splendeur ! Nous roulons jusqu’au centre de détention. Nous sommes débarqués dans une cour délimitée par des grilles. Celle donnant sur la route est recouverte d’une bâche, histoire de cacher ce que le bâtiment abrite : des personnes considérées comme dangereuses pour “l’État juif”. Je ne peux me faire à l’idée que pareil endroit existe pour «stocker» des personnes innocentes. Non, ce n’est pas une caméra cachée dans un jeu télévisé : les seules caméras sont celles de surveillance. Centre de détention, c’est un joli nom pour dire prison. Nous sommes amenés dans une cellule. Au préalable, nos valises ont été rangées au rez-de-chaussée et les seules choses que nous pouvons emporter sont nos cigarettes. Aucun moyen de communication avec l’extérieur. Je pense à mes parents. Je leur ai envoyé un sms pour les prévenir de mon expulsion, mais depuis, je n’ai pas pu les contacter. Silence radio. Les gardiens  ne veulent pas me laisser utiliser un téléphone.  Mes compagnons de cellule viennent de pays de l’est  et de Côte d’Ivoire. Certains étaient avec moi dans la «waiting room». On se regarde. On se sourit.  Un gardien m’informe que mon vol de retour est à 5h30 du matin. Il viendra me chercher. J’essaye de dormir un peu. À mon réveil, j’aperçois le soleil à travers les barreaux… On a dû m’oublier ! Privé de GSM et sans montre, je n’ai pas la moindre notion du temps. Un garde vient nous chercher pour la «balade». Nous allons dans une cour fumer une cigarette et marcher un peu. Nous réintégrons notre cellule. Je discute un peu avec l’Ivoirien, le seul francophone. Il me demande si je connais Kompany. Je souris et réponds que oui. On parle un peu football avant qu’il ne me raconte son histoire. À son écoute, je  relativise ma situation.

Il m’explique que son père, tué en Côte d’Ivoire pendant la guerre civile, il a fui son pays et a été enfermé en centre de détention dans le Sinaï avant de se retrouver dans cette cellule. Il y est depuis quatre jours. Quatre jours !J’y suis depuis une dizaine d’heures seulement. Il m’explique que les Israéliens veulent le renvoyer en Guinée-Conakry. Il me précise  qu’il n’en est pas originaire, qu’il ne connaît personne là-bas. Il ne peut pas non plus  retourner en Côte d’Ivoire, sa vie en dépend. Aujourd’hui, je n’arrive même pas à imaginer où il se trouve. J’espère qu’il va bien.

Mon avion est à 16h30. Personne ne m’explique la raison pour laquelle je n’ai pu prendre celui du matin. Jusque 15h30, j’attends dans cette cellule en espérant vraiment que cette fois, on vienne me chercher. À 15h30, on m’appelle.

– «Simon? Simon?»
- «Airport ?»
- «Yes»

Je serre la main à mes compagnons de cellule. On se souhaite bonne chance.

Avec trois autres personnes, nous sommes amenés via le tarmac, à nos avions respectifs. Enfin, je rentre en Belgique. L’hôtesse de l’air me sourit. Elle semble presque habituée à ce genre de situation. L’avion décolle et après 5 heures de vol, il se pose à Zaventem. À la sortie de l’avion, deux policiers m’attendent avec mon passeport. Par le tarmac, ils me conduisent au poste. Je leur demande ce que je risque. Ils me disent que je ne risque rien, qu’ils vérifient juste que je n’ai pas de soucis avec leurs services. Je n’en ai pas. Ce n’est qu’un contrôle de routine. Je peux enfin récupérer ma valise et rentrer chez moi. Enfin !

Au final, je serai resté 8h dans cette «waiting room» et 18h en centre de détention. À l’heure qu’il est, je sais que cette salle d’attente ainsi que le centre de détention ne désemplissent pas…

En rentrant chez moi, j’ai décidé de partager cette mésaventure. Je n’ai aucune raison de me morfondre : ce que j’ai vécu n’est certes, pas amusant, mais tout à fait supportable. J’ai été privé de liberté durant 26 heures. La Palestine en est privée depuis 70 ans….

Nous pouvons faire bouger les choses en parlant de la Palestine, en la défendant. L’arme du boycott s’est avérée efficace dans le passé, réutilisons-la. Achetez Israélien, c’est financer l’apartheid !

En 1974, Arafat a abandonné la lutte armée et a opté pour une offensive diplomatique. Il s’est présenté cette même année devant les Nations-Unies. Après 26 années de silence, un Palestinien s’exprime devant la communauté internationale :

«Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. Ne le laissez pas tomber.»

Aujourd’hui, 42 ans plus tard, Arafat aurait-il toujours le rameau d’olivier dans sa main ?

 

 

 

 

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