Un racisme anti-palestinien ?

Du fait de la sensibilité qui caractérise la question palestinienne, les débats autour des discriminations subies par les Palestiniens en Occident ont longtemps soigneusement évité d’aborder le sujet par le prisme des inégalités raciales. Ces dernières années, le concept de racisme anti-palestinien a néanmoins commencé à y émerger, éclairant des angles morts longtemps ignorés et omis par le tabou de « l’exception palestinienne ». Mais de quoi s’agit-il ?

Par Selma Mellas
Article paru dans le trimestriel Palestine n°105, été 2025

Le racisme anti-palestinien est une forme de discrimination raciale qui réduit au silence, exclut, efface, stéréotype, diffame et déshumanise spécifiquement les Palestiniens ainsi que leurs narratifs. Si, comme nous le verrons, cette forme de racisme peut bien entendu se manifester au niveau individuel, sa manifestation ne se limite pas aux attaques personnelles: elle est également institutionnalisée et systémique – en ce que ses effets pour les victimes se déclinent au niveau des différents organes et institutions étatiques, médiatiques, académiques, qui le perpétuent, le nourrissent ou en sont complices.

DÉNI D’EXISTENCE

L’expérience des personnes palestiniennes se caractérise souvent par le refus de reconnaissance ou le déni de leur existence en tant que peuple. Ce réflexe est profondément ancré dans la propagande sioniste selon laquelle le peuple juif, un peuple sans terre, se serait installé sur une terre sans peuple: la Palestine. Ce déni d’existence peut se traduire par des déclarations expresses affirmant que la Palestine et les Palestiniens n’ont jamais existé – argument servant d’ailleurs souvent aux négationnistes à nier (malgré le démenti des historiens) la Nakba, le nettoyage ethnique à l’origine de la création d’Israël, qui a débouché sur le déplacement forcé de plus de 800 000 Palestiniens : impossible de commettre un nettoyage ethnique contre une population qui n’existe pas. Cependant, on assiste de plus en plus à un phénomène plus radical : l’effacement de la Palestine et des Palestiniens par la suppression pure et simple de la terminologie censée les nommer. Ce mécanisme vise tout bonnement à faire disparaître la Palestine de la réalité, à travers son effacement des communications et du débat publics. On peut illustrer ce phénomène par le fait que Rima Hassan, juriste et députée européenne franco-palestinienne, ne soit jamais qualifiée dans le discours dominant en France comme étant palestinienne, mais comme étant syrienne parce qu’ayant grandi dans un camp de réfugiés de ce pays, par exemple. Par ailleurs, de nombreux universitaires en Occident (notamment dans les établissements d’éducation supérieure britanniques) se voient sommés, depuis le 7 octobre, de ne pas se référer à la Palestine comme à un territoire mais plutôt de parler de «Gazaouis» pour qualifier les habitants de l’enclave.

DÉNI DE SOUFFRANCE

Autre dimension : la négation, au-delà de leur existence-même, de la souffrance des Palestiniens et/ou sa minimisation. Ce mécanisme est souvent profondément ancré dans la logique du narratif selon lequel Israël serait la « seule démocratie » du Moyen-Orient, un havre de paix pour les Juifs ayant survécu à l’Holocauste. Dès lors que cette croyance est établie, comment la seule démocratie du Moyen-Orient pourrait-elle se rendre coupable d’apartheid, de colonialisme, de génocide? Impensable. D’où la grande prudence et la réticence extrêmes dans nos pays occidentaux à employer le mot «génocide» ou « nettoyage ethnique » dans les champs politique et médiatique pour qualifier la guerre à Gaza – et ce, malgré la position de nombreux experts, ONG, associations et instances juridiques internationales allant dans ce sens. Et si elle est un tant soit peu reconnue, la souffrance des Palestiniens ne peut être comparée à celle dont sont porteurs les Juifs israéliens, de par la mémoire de la Shoah. Cette invisibilisation et cette minimisation de la souffrance palestinienne se traduisent également par une application biaisée des politiques migratoires en Europe et en Amérique du Nord, où l’on observe, notamment, une empathie et un traitement inégalement distribués entre réfugiés ukrainiens et palestiniens, deux peuples fuyant tous deux une guerre d’agression.

DIFFAMATION

Dès lors qu’ils expriment leur identité ou défendent la cause palestinienne, les Palestiniens (ainsi que leurs alliés) sont souvent stigmatisés et font typiquement l’objet de (fausses) accusations automatiques d’antisémitisme et de soutien au terrorisme. Il s’agit d’ailleurs d’une des caractéristiques centrales du racisme anti-palestinien. En témoignent par exemple les arguments utilisés pour criminaliser une série d’organisations pro-Palestine comme Samidoun en Belgique, pour réprimer le mouvement universitaire pro-Palestine aux États-Unis et y révoquer les visas d’étudiants étrangers qui s’en réclament, pour limiter le nombre de demandes d’asile en provenance de Gaza au Canada au prétexte d’inquiétudes sécuritaires non étayées ou pour exclure les personnalités critiques d’Israël du débat public partout en Europe et en Amérique du Nord Ce processus trouve ses origines dans des mécanismes suprémacistes et des clichés coloniaux. D’une part, la lutte du peuple palestinien a souvent été associée au terrorisme islamiste et donc au fanatisme religieux. Du pain bénit pour les détracteurs de la cause : dès lors que cette menace anti-occidentale est posée, on s’éloigne d’une « guerre » normale et on bascule dans la rhétorique d’un combat moral du Bien contre le Mal, où la lutte du peuple palestinien et toute tentative de résistance à l’oppression deviennent donc illégitimes. La lutte anticoloniale s’efface au profit d’une logique de prétendue « guerre de civilisation ». C’est d’ailleurs ce paradigme qui a permis de comparer le 7 octobre 2023 aux attentats du 11 septembre 2001.

Quant aux accusations infondées d’antisémitisme, elles sont ancrées dans le B.a.-ba du sionisme, affirmant que le peuple palestinien serait une invention n’ayant pour seul but que d’empêcher la création de l’État supposé refuge des Juifs. À partir de là, toute revendication du côté palestinien est interprétée, dans le débat public, comme une contestation de l’existence d’Israël et donc par extension, comme une menace pour la sécurité du peuple juif – et ce, malgré le fondement légitime de leurs demandes dans le droit international. La hiérarchisation des différents groupes raciaux est ici évidente : les critiques et griefs du peuple palestinien à l’égard de la puissance occupante et de ses colons sont considérés comme plus graves que la violence coloniale perpétrée par ladite puissance occupante envers lui. Cette double disqualification représente à ce jour l’une des plus grandes entraves à la liberté d’expression des Palestiniens et de leurs soutiens puisque, en plus de catégoriser les voix palestiniennes comme étant socialement inacceptables, ses conséquences matérielles sont extrêmement préjudiciables. En effet, en plus du processus de silenciation décrit ci-dessus, le soutien au terrorisme et la haine anti-Juifs sont des crimes punis par la loi. Ce qui signifie que ces accusations peuvent, au-delà des simples répercussions d’ordre réputationnel et social, se traduire par des charges pénales et autres poursuites judiciaires. Ce triple processus raciste représente un cocktail efficace qui répond à sa fonction diffamatoire et intimidatrice afin de museler les Palestiniens et discréditer la mobilisation sociale qui lui est associée.

ET S’IL S’AGISSAIT SIMPLEMENT DE RACISME ANTI-ARABE ET D’ISLAMOPHOBIE ?

Les Palestiniens peuvent bien évidemment être victimes de racisme anti-arabe (en raison de leur nom par exemple) et d’islamophobie (puisque l’imaginaire collectif associe souvent les Palestiniens à un « peuple » musulman dans son entièreté). Les mécanismes du racisme antipalestinien sont d’ailleurs parfois interconnectés avec ces deux formes de discrimination : le stéréotype du Palestinien brutal, violent et incapable d’être pacifique s’inscrit notamment dans un imaginaire anti-arabe et anti-musulman.

Cependant, en plus de l’arabophobie, le racisme spécifique à leur identité que subissent les Palestiniens va jusqu’à les contraindre à dissimuler une partie de leur héritage et de leur culture par peur de représailles – comme en témoignent notamment les efforts pour empêcher le port du keffieh dans certains espaces. Par ailleurs, de par ses trois composantes susmentionnées, ils font l’objet d’attaques qui les ciblent précisément en tant que tels. Il existe d’ailleurs de nombreuses illustrations de ce phénomène en Amérique du Nord et en Europe : l’assassinat du petit Wadea, 6 ans, en Illinois en raison de sa nationalité palestinienne en octobre 2024, et l’agression de Rima Hassan dans la rue par un agent immobilier franco-israélien plus tôt cette année pour n’en citer que deux. La Palestine se distingue d’ailleurs des autres pays arabes par son histoire récente, caractérisée par un contexte d’oppression coloniale précis que, par exemple, l’Égypte ou le Qatar ne connaissent pas aujourd’hui.

En outre, la confusion du racisme anti-palestinien et de l’islamophobie sous-entend que tous les Palestiniens seraient musulmans. Or, bien qu’une majorité d’entre eux se réclament de l’islam, il existe une vaste communauté palestinienne chrétienne ainsi que des minorités druzes. Parler d’islamophobie dans leur cas contribue dès lors à invisibiliser ces derniers, tout en laissant croire à tort que ce qui se joue actuellement en Palestine est une guerre de religion.

DE L’IMPORTANCE DE NOMMER LE RACISME ANTI-PALESTINIEN

Les enjeux liés à la mobilisation d’un concept qui reconnaît une forme de racisme visant spécifiquement le peuple palestinien sont de taille. Premièrement, son utilisation permet d’éclairer et de mieux comprendre la position particulière des États occidentaux, de leurs médias, du monde académique et des faiseurs d’opinion face au génocide à Gaza.

Deuxièmement, l’acceptation du racisme antipalestinien comme forme de racisme distinctive permet de donner une légitimité à l’expérience des Palestiniens et de reconnaître la souffrance qui en découle. À l’inverse, en utilisant des euphémismes et en assimilant leur vécu à de l’islamophobie ou du racisme anti-arabe, on risque de minimiser et d’ignorer la spécificité de leur situation et, par conséquent, de reconduire une suppression supplémentaire de leur identité et de leur narratif.

Troisièmement et enfin, l’identifier est un premier pas nécessaire pour le combattre et améliorer les conditions de vie des personnes palestiniennes qui en sont victimes. Pas de stratégie de lutte sans cadre : comment éradiquer et sanctionner une forme d’oppression que l’on ne nomme pas, que l’on ne reconnait pas, et que l’on ne prend pas le temps de comprendre dans sa complexité? En ce sens, une telle omission peut s’apparenter à refuser aux Palestiniens une protection contre la discrimination raciale qu’ils subissent, voire à conforter leurs bourreaux dans l’impunité – une violence symbolique supplémentaire qui s’ajoute à la longue liste de leurs oppressions.

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