Les travailleurs palestiniens captifs de la dépendance économique coloniale

La prise de contrôle par Israël du territoire palestinien occupé a transformé profondément son activité économique. Ce processus pousse encore aujourd’hui de nombreux travailleurs palestiniens à rechercher un emploi dans l’économie israélienne.

Par Taher Al-Labadi

Une main-d’œuvre rendue disponible pour les besoins de l’économie israélienne

L’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967 conduit à une transformation radicale de leur économie. D’une part, l’administration israélienne entreprend de confisquer des terres et des ressources dont elle prive la population palestinienne. De l’autre, elle procède à l’intégration de facto de ces territoires dans l’économie israélienne, dans le but de tirer avantage de leur main-d’œuvre et de leurs marchés. L’intégration des deux économies n’est cependant jamais complète et fait l’objet d’un calcul minutieux de la part des autorités israéliennes qui régulent et contraignent l’activité économique des Palestiniens au gré de leurs considérations économiques, mais aussi politiques et sécuritaires. Tout cela a pour conséquence une érosion continue de l’appareil productif marchand palestinien qui se poursuit jusqu’à ce jour. De même, la part des travailleurs employés dans l’agriculture et l’industrie dans les territoires palestiniens occupés (TPO) diminue globalement.

Parallèlement, un nombre croissant de travailleurs palestiniens trouveront un emploi dans l’économie israélienne. Ils comptent en moyenne pour un tiers de la main-d’œuvre palestinienne employée au cours des décennies 1970 et 1980 (ils sont 109 400 en 1988, ce qui équivaut à 38,8 % de l’emploi palestinien total). L’emploi des travailleurs en provenance des TPO reste néanmoins toujours sévèrement contrôlé par l’administration israélienne qui délivre les permis de travail et de circulation. Celle-ci craint d’abord que cela ne vienne exacerber le chômage alors élevé en Israël et les premiers permis de travail ne sont délivrés qu’à partir de 1969, lorsque le taux de chômage est passé sous la barre des 5 %. De même entre 1973 et 1976, l’économie israélienne connait une nouvelle récession qui n’affecte quasiment pas le taux de chômage en Israël, mais qui se répercute en revanche sur le nombre de travailleurs venant de Cisjordanie, qui passe de 42 400 en 1974 à 35 500 en 1977.

La main-d’œuvre des TPO est donc vulnérable, corvéable à merci et révocable à tout instant. Les travailleurs palestiniens perçoivent en outre un salaire moyen qui représente entre 50 et 75 % de celui d’un travailleur israélien pour le même emploi. De même, les permis de travail sont refusés pour des emplois jugés appropriés pour les Israéliens et ne sont accordés qu’à des postes non qualifiés ou semi-qualifiés. Aussi plus de la moitié des travailleurs palestiniens (57 % en 1970) sont-ils employés dans le bâtiment et la construction, en particulier dans les colonies autour de Jérusalem, 19 % sont dans l’agriculture, 13 % dans l’industrie, 11 % dans les services. Ces répartitions varient également en fonction du lieu de résidence. Les travailleurs de la bande de Gaza sont moins susceptibles d’être employés dans le bâtiment et la construction, parce qu’ils sont plus loin de Jérusalem, et beaucoup plus susceptibles d’être employés dans l’agriculture israélienne (41 % d’entre eux en 1970).

Un phénomène qui renforce la dépendance économique palestinienne

Entre 1974 et 1992, les travailleurs palestiniens en Israël représentent en moyenne un tiers de la force de travail palestinienne employée et génèrent plus d’un tiers du PIB palestinien, ce qui en fait un phénomène majeur pour l’économie palestinienne qui se voit dès lors affectée de diverses manières. D’une part, l’existence d’importants revenus ne provenant pas d’une activité de production endogène provoque une rapide augmentation des prix ainsi que des coûts de production dans les TPO, ce qui en retour diminue la compétitivité des produits palestiniens sur les marchés local, arabes et étrangers. De l’autre, ces revenus augmentent la demande globale sans que la production ne s’accroisse en conséquence, ce qui se traduit par une hausse des importations et le déséquilibre structurel de la balance commerciale palestinienne – en particulier à l’égard d’Israël.

Les conséquences de cette dépendance des Palestiniens envers l’économie israélienne débordent de toute évidence le seul cadre économique puisque c’est l’administration israélienne qui contrôle en définitive l’accès aux TPO, ou même la circulation en leur sein. La réduction du nombre de permis de travail octroyés, la fermeture des points de passage et la restriction du trafic et des échanges sont régulièrement employées comme un moyen de pression et de sanction contre la société palestinienne, dans une logique ouvertement contre-insurrectionnelle. D’un autre côté, les travailleurs des TPO ne comptent certes que pour 5,4 % de la population active totale en Israël en 1980, mais leur proportion atteint 30,9 % dans le secteur du bâtiment et de la construction et 10,8 % dans l’agriculture. Cette forte proportion inquiète l’administration israélienne qui craint que ces travailleurs ne puissent paralyser l’activité économique.

Aussi, à la fin des années 1980, le déclenchement de la Première Intifada et les actions de boycott économique engagées par les Palestiniens contre l’économie israélienne incitent-ils l’administration israélienne à réduire drastiquement le recours à la main-d’œuvre des TPO. Cela concorde aussi avec une hausse momentanée du chômage israélien, qui atteint 12,3 % en 1992. Puis à partir des années 1990 commence l’importation d’une autre main-d’œuvre, en provenance d’Asie cette fois. Celle-ci devient même plus importante que la main-d’œuvre palestinienne dans le secteur du bâtiment et de la construction à partir de 1995. L’introduction de cette main-d’œuvre étrangère permet à Israël de réduire sa dépendance envers les travailleurs palestiniens tout en les gardant à disposition comme réservoir pour en disposer selon les aléas de la conjoncture économique, politique ou sécuritaire.

Dans les TPO, cette décision se traduit aussitôt par une augmentation durable du nombre de chômeurs qui ne pourra être en partie résorbée que par un emploi surnuméraire dans l’appareil de l’Autorité palestinienne après 1993. Suite à la signature des accords d’Oslo, l’emploi d’une main-d’œuvre palestinienne dans l’économie israélienne devient plus volatil mais ne prend pas fin pour autant. Le phénomène tend même à redevenir majeur en Cisjordanie depuis quelques années. En 2017, 131 000 Palestiniens – soit 20 % de la population active employée de ce territoire – travaillent en Israël ou dans les colonies, où ils sont encore exposés à la précarité, aux abus, à la vulnérabilité, à l’exploitation et à la discrimination. Le nombre d’accidents du travail et de décès sur les chantiers de construction est à cet égard l’un des plus élevés au monde. La bande de Gaza continue quant à elle d’être soumise à un embargo et connaît le taux de chômage le plus élevé au monde (44 %).

 

L’exploitation au moyen des activités de sous-traitance

En tant que puissance occupante, Israël use à sa guise des nouvelles ressources naturelles à sa disposition tout en limitant l’usage qu’en font les Palestiniens. C’est aussi l’administration israélienne qui accorde jusqu’en 1993 les autorisations nécessaires pour construire une maison, forer un puits, démarrer une entreprise, sortir ou entrer sur le territoire, importer ou exporter des produits. Une situation qui ne change pas fondamentalement avec la création de l’Autorité palestinienne, dans la mesure où l’administration israélienne garde le contrôle des régimes commercial, monétaire et financier, ainsi que de la majeure partie des territoires. Dans le secteur industriel comme pour le secteur agricole, des mesures sont très tôt prises pour empêcher toute concurrence et encourager au contraire des relations de sous-traitance au profit des producteurs israéliens.

La force de travail palestinienne se retrouve là encore intégrée à l’économie israélienne – bien que de façon plus indirecte. En 1969, 9 % de la force de travail de la petite industrie en Cisjordanie est déjà employée dans l’exécution de commandes pour l’industrie israélienne, un chiffre qui triple presque l’année suivante. De 1972 à 2017, Israël a aussi absorbé 79 % du total des exportations palestiniennes et se trouve à l’origine de 81% de ses importations. Les Israéliens usent de cet avantage pour accélérer la spécialisation de leur propre industrie dans les domaines de pointe et à forte valeur ajoutée (électronique, informatique, technologies militaires), tout en reléguant les activités à faible valeur ajoutée dans les TPO. Au nombre des activités concernées, il y a notamment l’industrie textile où des entreprises palestiniennes – aux biens d’équipement et modes de production des plus rudimentaires –  répondent aux commandes de grandes entreprises israéliennes.

Cela vaut également pour l’exploitation des carrières, la production de ciment et la taille des pierres – principalement pour le compte de colonies israéliennes – dans le secteur du bâtiment et de la construction. L’essor de certains secteurs d’activité comme la cimenterie, le textile ou la réparation automobile est ainsi directement lié aux besoins de l’économie israélienne et répond très peu aux besoins de l’économie locale. Cet essor se fait au détriment d’autres secteurs d’activité, soumis quant à eux à des restrictions et à une fiscalité désavantageuse, au point de ne plus pouvoir satisfaire la demande locale. Il en va ainsi de l’industrie palestinienne du plastique, qui voit le nombre de ses travailleurs diminuer lourdement, alors qu’elle est confrontée à la concurrence des produits israéliens quant à eux fortement subventionnés.

En définitive, toutes ces mesures israéliennes n’ont pas empêché une élévation du niveau de vie des Palestiniens sur certaines périodes. Sauf que celle-ci tient beaucoup moins du développement de l’appareil productif intérieur que d’une augmentation des transferts nets depuis l’étranger, qu’il s’agisse des salaires de travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, d’envoi de fonds des Palestiniens de la diaspora ou encore de l’aide internationale. Ces transferts se sont accompagnés d’un accroissement continu de la demande globale palestinienne et ont permis de financer l’important déficit commercial des TPO en faveur de l’économie israélienne. La relative prospérité de secteurs liés à l’économie israélienne, évoquée ici, a aussi eu pour effet d’aggraver les conditions de la captivité économique des Palestiniens, et par là de leur vulnérabilité politique.

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