Les nouveaux influenceurs palestiniens

Repris par le Time Magazine parmi les 100 personnalités les plus influentes de 2021, Muna et Mohammed al Kurd sont suivis par des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Mais leur succès n’est pas isolé. Depuis mai dernier, les voix palestiniennes sont de plus en plus nombreuses à se faire entendre sur les réseaux sociaux, affirmant leur réalité et imposant leur discours.

Par Nathalie Janne d’Othée

Le 15 septembre dernier, le magazine Time citait Muna et Mohammed al Kurd parmi les 100 personnalités les plus influentes de 2021. Mobilisés depuis longtemps contre la colonisation de leur quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est, Muna et Mohammed, jumeaux de 23 ans de la famille al Kurd menacée d’expulsion, ont réussi en quelques mois à donner une visibilité mondiale à leur campagne #SaveSheikhJarrah. Le Time Magazine explique ce choix par le fait qu’ils «ont offert au monde une fenêtre sur la vie sous occupation à Jérusalem-Est au printemps dernier, contribuant ainsi à un changement du discours international à l’égard d’Israël et de la Palestine ».

Mais les événements de mai dernier à Jérusalem-Est et Gaza n’ont pas donné de visibilité qu’aux Al Kurd. C’est une multitude de nouvelles voix qui sont aujourd’hui suivies sur les réseaux sociaux. Et ce succès n’est pas dû au hasard.

Résistance palestinienne 2.0.

Lorsque seuls les médias traditionnels relayaient la réalité de l’occupation, le grand public était habitué aux voix des représentants officiels de la Palestine, en particulier ceux de l’Autorité palestinienne. De temps en temps, un représentant de la société civile palestinienne trouvait son chemin vers une tribune, un JT. La plupart du temps, ces voix étaient masculines et pas nécessairement jeunes. Et alors, qu’il fut diplomatique ou issu de la société civile, le langage utilisé était alors souvent contenu afin de ne pas heurter les sensibilités occidentales.

La démocratisation d’Internet a premièrement offert de nouvelles possibilités de communication aux Palestiniens, la diaspora jouant dans cet effort un rôle inédit. Lancé en 2001, le site Electronic Intifada en est le meilleur exemple. Fondé par Ali Abunimah, un Palestino-Américain, et Arjan El Fassed, un Palestino-Néerlandais, le site d’information s’est donné pour objectif d’offrir un regard palestinien sur l’actualité. Basé à Chicago, et jouissant par conséquent des libertés de presse garanties aux États-Unis, Electronic Intifada adopte depuis sa création un ton incisif et sans concession vis-à-vis d’Israël et de ses alliés.

Premièrement créé en 2009 sous le nom de Middle East Policy Network, connu depuis 2013 sous son appellation actuelle, le thinktank transnational Al Shabaka (« le réseau ») entend également apporter une vision palestinienne de l’actualité, mais s’inscrit dans un cadre plus académique. Déclarant « s’appuyer sur les vastes connaissances et l’expérience du peuple palestinien, qu’il soit sous occupation, en exil ou en Israël, afin d’engager le plus large éventail de perspectives dans le débat sur la politique et la stratégie », l’objectif du réseau est aussi de créer des liens et de susciter le débat entre les différentes composantes du peuple palestinien.

Le pouvoir des réseaux sociaux

Si Internet permettait déjà de porter de nouvelles voix palestiniennes, les réseaux sociaux ont permis d’en décupler le pouvoir d’influence. Ce pouvoir des réseaux sociaux, le Palestinian Institute for Public Diplomacy (PIPD) l’a compris et l’utilise aujourd’hui comme principal moyen d’action. Fondé en 2018 et basé en Palestine, le PIPD est dirigé par des Palestiniens, issus de la société civile, du monde académique et du secteur privé. En 2020, le PIPD lance « Rābet » (« connecté »), son avatar sur les réseaux sociaux. Le but de « Rābet » est simple « Se connecter numériquement. Se mobiliser pour la libération ».

Les réseaux sociaux sont donc devenus en quelques années un moyen de toucher des publics larges et également de connecter la diaspora palestinienne. Dans la nouvelle génération d’influenceurs palestiniens, ils sont nombreux à être nés en exil ou à avoir poursuivi des études à l’étranger. Ils connaissent les codes de la communication occidentale, maîtrisent plusieurs langues, peuvent s’adresser à des publics très différents. Grâce à ces talents et à une diaspora reliée par les réseaux sociaux, les voix palestiniennes ont réussi à se faire progressivement entendre.

Mai 2021 : l’explosion

En mai 2021, la situation à Jérusalem-Est dégénère, suivie par une attaque israélienne sanglante de Gaza. L’attention médiatique se tourne à nouveau vers la Palestine, depuis quelque temps oubliée. Vu le discrédit supplémentaire jeté sur la vieille classe politique palestinienne à la suite de l’annulation des élections prévues en mai 2021, les médias se tournent davantage vers ces nouvelles voix palestiniennes dont l’influence est de plus en plus perceptible dans les réseaux sociaux. On retrouve ainsi aux heures de grande écoute Muna et Mohammed al Kurd, Inès Abdel Razek et Salem Barahmeh du PIPD- Rābet, Yara Hawari d’Al Shabaka.

Cette présence médiatique et leurs activités redoublées sur les réseaux sociaux leur permet d’amplifier leur audience. Le nombre de leurs abonnés sur les réseaux sociaux explose. Muna Al Kurd : 1 600 000 abonnés sur Instagram, 101 300 sur Twitter. Mohammed Al Kurd : 738 000 abonnés sur Instagram, 234 000 sur Twitter. Rābet : 32 300 abonnés sur Instagram, 52 500 sur Facebook. Yara Hawari : 53 800 abonnés sur Twitter. Al Shabaka : 22 600 abonnés sur Twitter. Salem Barahmeh : 19 700 abonnés sur Twitter, 17 300 sur Instagram. Phénomène palestinien de la planète réseaux sociaux, le jeune rappeur palestinien Mc Abdul, 12 ans qui, par ses textes en anglais, s’est fait connaître en mai dernier en mettant en lumière la situation des Palestiniens de Gaza, draine quant à lui quelque 334 000 abonnés sur Instagram et 33 900 sur Facebook.

Et la Palestine s’invite même dans la planète « people » où les personnalités de la famille Hadid revendiquent haut et fort leurs origines palestiniennes et attirent régulièrement l’attention de leurs abonnés sur la situation en Palestine. Le père, Mohammed Hadid, promoteur immobilier à succès, est suivi par 1 300 000 abonnés sur Instagram. Il se décrit comme « indéniablement palestinien », aime parler de sa culture mais partage aussi le récit d’une mère palestinienne dont l’armée israélienne vient de détruire la maison. Une de ses filles, Bella Hadid, mannequin très en vue, est suivie par 47 600 000 abonnés sur Instagram (un peu moins seulement que Lady Gaga pour comparaison). Ses stories Instagram parlent de libération de la Palestine et du droit au retour des réfugiés palestiniens. Enfin, tant Gigi Hadid, la petite sœur et également mannequin (71 300 000 abonnés Instagram), que la chanteuse Dua Lipa (75 300 000 abonnés sur Instagram), en couple avec le frère Hadid, ont, durant les événements de mai dernier, utilisé leur notoriété pour attirer l’attention sur l’occupation israélienne de la Palestine.

Changement du discours

Les Palestinien·nes se font donc de plus en plus entendre sur les réseaux sociaux et n’utilisent plus de gants. Le langage utilisé est souvent cash, peu diplomatique, beaucoup plus proche ainsi de la réalité des Palestinien·nes. Cela détonne par rapport au langage retenu et policé des ONG et autres organismes internationaux dont le souci est trop souvent de rester dans l’audible au niveau politique. Les premiers et premières concerné·es reprennent la main, décolonisent le discours en l’affranchissant des trop nombreux tabous qui se sont imposés depuis trop longtemps.

Interrogé sur CNN le 11 mai dernier sur la situation à Sheikh Jarrah et sur ce qu’il attend de la communauté internationale, Mohammed al Kurd impose un vocabulaire inédit sur un média de cette ampleur aux États-Unis : «Eh bien, je pense que le mythe de l’autodéfense est de plus en plus transparent dans les deux camps. Les gens commencent à voir à travers ces mythes, et à appeler une occupation par son nom, et à appeler un agresseur par son nom. Et c’est ce que nous subissons, ce à quoi nous sommes confrontés à Sheikh Jarrah à Jérusalem, et dans la bande de Gaza. C’est de la violence coloniale. Et elle n’est autorisée que parce que l’État et les colons savent qu’ils bénéficient de l’impunité. Les colons sont encouragés par un État d’apartheid qui les autorise à porter des armes dans les quartiers palestiniens, et l’État est encouragé par une communauté internationale qui refuse de l’appeler par son nom, qui l’autorise à cibler, à cibler intentionnellement des quartiers civils de la bande de Gaza, et à massacrer 24 Palestiniens, dont 9 enfants, sans en subir la moindre conséquence. ».

La propagande israélienne n’a plus qu’à bien se tenir, les nouveaux influenceurs palestiniens sont dans la place.

Légende photo : Le top model d’origine palestinienne Bella Hadid participant à une manifestation à Londres contre la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les États-Unis, le 8 décembre 2017. © Instagram/HadidNewsP

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Top