La mission européenne de police complice de l’occupation

Un exercice bizarre de relations publiques est actuellement en cours en Cisjordanie. Sans doute inspiré par la popularité de la série télévisée TV CSI: Crime Scene Investigation, l’Union européenne a cherché à enjoliver un cours de sciences médico-légales, à destination de la police palestinienne depuis la mi-septembre. En plus d’être instruits sur les techniques d’empreintes digitales et l’utilisation de produits chimiques dans les affaires de vol à main armée ou de meurtre, les agents qui terminent le programme de six semaines se verront accorder un véhicule CSI personnel.

Il n’est pas difficile de voir pourquoi les fonctionnaires européens sont désireux d’obtenir une publicité favorable pour leur « mission » de soutien à la police, dont le siège est à Ramallah. Pour l’ensemble des cinq ans qu’elle dure, la mission est une sorte de parent pauvre de l’autre initiative majeure de la police internationale dans le territoire occupé de Cisjordanie : celle gérée par le coordinnateur étasunien de la sécurité, le lieutenant-général de l’armée américaine Keith Dayton (remplacé par le général Michael Moeller de l’US Air Force un peu plus tôt ce mois-ci). À une époque où les 27 gouvernements de l’UE s’efforcent chacun d’entre eux d’avoir un impact collectif plus important sur la scène mondiale, il est logique qu’ils promeuvent un travail de politique étrangère qui, à première vue semble louable.

La réalité est loin d’être glamour. Plutôt que d’aider à enrichir l’expérience d’institutions qui pourraient s’avérer essentielles pour un futur Etat palestinien, l’Union européenne et les États-Unis agissent en tant que mandataires de l’occupation israélienne. En outre, ils consentent à des atteintes aux droits humains perpétrées par les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne (AP) contre le peuple palestinien.

Contrairement à l’impression souvent produite par les nouvelles, l’AP n’a pas de force de police qui puisse à juste titre être considérée comme indépendante d’Israël. En vertu des accords d’Oslo des années 1990, l’Autorité palestinienne a reçu l’entière responsabilité de la sécurité dans la région appelée « Zone A ». Elle comprend six villes de Cisjordanie – Jénine, Naplouse, Qalqilya, Ramallah, Tulkarem et Bethléem – et une partie d’Hébron. En zone B – les autres villes et villages, où vivent 68 % des habitants palestiniens en Cisjordanie – l’autorité a été chargée de maintenir l’ordre public, mais Israël a gardé la main haute sur la sécurité. Puis dans la zone C – 62 % de la Cisjordanie, comprenant les colonies exclusivement juives et d’autres zones réputées d ‘«importance stratégique» par Israël – le contrôle total sur la sécurité est resté dans les mains israéliennes. En outre, en vertu des accords d’Oslo, les forces de police de l’AP n’ont juridiction que sur la population palestinienne et non pas sur le territoire, ils n’ont pas le pouvoir d’arrêter, ou d’intervenir contre des colons israéliens ou d’autres citoyens israéliens, même quand ils sont présents dans les zones apparemment sous contrôle de l’AP.

Pour les Palestiniens, il s’est avéré impossible de faire fonctionner un service de police qui puisse se conformer aux normes internationales. Les incursions régulières des troupes israéliennes en Cisjordanie ont empêché que des patrouilles des officiers palestiniens puissent être mises en oeuvre dans les villes, en dehors de Ramallah, entre minuit et six heures du matin.

La réponse de la mission de l’UE (son nom exact est le Bureau de coordination de l’appui de la police palestinienne ou COPPS) aux actes quotidiens d’agression et d’intimidation d’Israël a été timide, pour dire le moins. Les mots les plus forts que Hendrik Malmquist, l’officier suédois à la tête de la mission, a eu, en matière de critique des incursions israéliennes a été de les appeler un « embarras public » pour l’Autorité palestinienne.

officiers palestiniens de police au cours de formation organisé à Qalqiliya par des policier de l'UE, octobre 2009. (@Reash Khaleel /MaanImages)
officiers palestiniens de police au cours de formation organisé à Qalqiliya par des policier de l'UE, octobre 2009. (@Reash Khaleel /MaanImages)

Peut-être sa nonchalance est mieux expliquée par la façon dont COPPS fait partie de ce que le militant des droits humains israélien Jeff Halper appelle la « matrice de contrôle » imposée par Israël sur la Cisjordanie occupée et la bande de Gaza. En visite à Bruxelles en mai, Malmquist a déclaré qu’Israël est « heureux que nous soyons là afin de contribuer à une meilleure sécurité dans les territoires [occupés] ». Il est probable que la raison principale de la satisfaction d’Israël avec son travail, c’est que son équipe, forte de 80 personnes, a aidé les forces d’occupation à renforcer leur emprise sur la plupart des aspects de la vie palestinienne.

Quand j’ai récemment contacté les responsables de l’UE à Ramallah, ils ont cherché à minimiser l’importance de leur rôle dans la promotion de la coopération entre les forces de sécurité israéliennes et de l’Autorité palestinienne. Les fonctionnaires a fait référence, par exemple, à la façon dont ils ont organisé des séminaires de formation israélo-palestinienne conjoints sur les questions apparemment en dehors de toute controverse, comme la gestion du trafic. « Nous ne sommes pas dans le jeu politique » a insisté un fonctionnaire.

Un document publié par le ministère israélien des Affaires étrangères en avril indique toutefois que la coopération est plus profonde. Intitulé « mesures prises par Israël à l’appui du développement de l’économie palestinienne », il est dit que COPPS a joué un « rôle central » pour encourager et mettre en œuvre « le renforcement du potentiel » en Cisjordanie. Le but de ce « renforcement du potentiel », le document l’indique clairement à tous ceux qui lisent entre les lignes, est de souligner que les forces de l’Autorité palestinienne sont inféodées à Israël. L’année dernière, et le ministère jubile, a été une année record pour les « actions coordonnées » entre Israël et les forces de sécurité de l’AP, avec près de 1.300 actions, une augmentation de 72% par rapport à 2008.

Dans ses bulletins d’information mensuels, COPPS met l’accent sur la formation offerte à la police palestinienne par son spécialiste des droits de l’Homme, Diane Halley. Cette propagande ne peut masquer la façon dont l’UE a permis le développement d’une situation où des violations flagrantes se produisent dans le cadre d’une culture de l’impunité. Considérant que le mandat original de COPPS lui permettait de soutenir la police en Cisjordanie et à Gaza, le refus de l’Union européenne de s’engager avec l’administration de facto du Hamas à Gaza a été un encouragement à la désunion parmi les Palestiniens.

Pire encore, l’UE a fermé les yeux sur la création de ce qu’un cercle de groupes palestiniens des droits de l’homme a récemment appelé «un Etat policier » dans les territoires occupés. Bien que ces groupes – y compris le Centre palestinien pour les droits de l’homme, Al-Haq et le Centre des femmes pour l’aide juridique et le conseil – ont insisté sur le fait que la plupart des violations commises par l’Autorité palestinienne sont un « résultat direct » des tensions entre le Fatah et le Hamas, l’UE a été largement silencieuse au sujet de ces abus.

Au cours d’une conférence de presse en mai, Malmquist a déclaré que COPPS souhaitait « l’exportation des valeurs de base de l’Union européenne » telles que le respect des droits fondamentaux. Quelques minutes plus tard, le porte-parole de la police palestinienne Yossef Ozreil insistait sur le fait qu’il n’y avait « plus d’actes de torture » par ses collègues contre les rivaux politiques.

Malmquist n’a pas contredit cette assertion, bien que des preuves accumulées par l’Organisation arabe des droits de l’homme suggérassent qu’Ozreil était malhonnête. Mohammed Jamil, porte-parole de l’organisation, a dit qu’il y avait en moyenne sept arrestations chaque jour en Cisjordanie, avec entre 700 et 800 personnes arrêtées dans la région d’Hébron le mois dernier après que des tireurs du Hamas ont tué quatre colons israéliens. La torture des détenus est très répandue, a-t-il ajouté. Parmi les méthodes utilisées, attacher les gens au plafond et les suspendre, des simulacres de crucifixions en liant les gens aux portes avec leurs bras et les jambes tendues avant de les frapper à coups de bâtons. Un homme a été torturé en plaçant sur son dos des œufs brûlants, me dit Jamil. « Ils [les forces de sécurité] ont fait des blagues sur lui – Qu’il était comme un poulet donnant naissance à des oeufs ».

Sur le papier, la principale distinction entre COPPS et le coordonnateur étasunien de la sécurité en Cisjordanie, c’est que le premier est en relation avec la police civile de l’Autorité palestinienne et le second avec la Force de sécurité nationale plus militarisée. Dans la pratique, il y a un chevauchement important entre les deux opérations internationales ; Dayton a dit que l’un de ses objectifs était d’éliminer tout dédoublement des efforts parmi les donateurs à l’Autorité palestinienne. En plus de l’emploi de plusieurs britanniques dans son équipe, Dayton bénéficie de contacts étroits avec les deux Britanniques qui ont dirigé COPPS avant que Malmquist ne prenne ses fonctions en janvier de cette année : Colin Smith et Paul Kernaghan.

La mesure dans laquelle Dayton aurait pu conseiller aux forces fidèles au Fatah de recourir à des moyens brutaux pour s’attaquer aux partisans du Hamas n’a pas encore été révélée. Une chose est claire, cependant, c’est que Dayton a compris que son travail consistait à insister sur la subordination de l’Autorité palestinienne à Israël. « Nous ne prévoyons rien pour les Palestiniens qui n’ait été soigneusement coordonné avec l’Etat d’Israël et avec son consentement, a-t-il dit.

Daud Abdullah, directeur du Moyen-Orient Monitor, un institut de recherche à Londres, affirme qu’il est inconcevable que Dayton n’ait pas été au courant des abus commis par les forces de sécurité palestiniennes. « Il n’ya pas eu de pause concernant les abus selon ce que nous en savons », a ajouté Abdullah. « Le fait que l’argent circule toujours et que des fonctionnaires [international] sont encore sur le terrain les rend coupable de ce qui se passe. »

COPPS dispose d’un budget de près de 7 millions d’euros (9,7 millions de dollars) pour cette année. Cette somme semble bien faible. Pourtant, on ne peut la dissocier du plus large soutien que l’UE procure à l’Autorité palestinienne et qui s’élève à 947 millions d’euros depuis 2008.

Les représentants de l’Europe manquent rarement une occasion de vanter leur générosité envers les Palestiniens. Bien que les donateurs financent sans aucun doute la fourniture de nombreux services essentiels dans le territoire occupé, des questions difficiles doivent être posées sur une grande partie de cette aide et si elle est adaptée pour servir les intérêts d’Israël. Peu de contribuables seraient heureux de savoir que leurs euros durement gagnés sont subventionner une occupation illégale et les violations systématiques des droits qui l’accompagnent.

David Cronin, The Electronic Intifada, 12 Octobre 2010

Le livre de David Cronin, L’Alliance de l’Europe avec Israël: Aider l’occupation, qui sortira le 20 novembre, peut être pré-commandé sur www.plutobooks.com.

traduction : Julien Masri

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