La famine, arme du génocide

« Il est tout à fait scandaleux que nous soyons confrontés à une situation de famine à Gaza. Elle est complètement fabriquée, créée par l’homme » (…) Nous sommes dans une situation où la faim et la nourriture sont utilisées comme armes à des fins politiques et militaires. »
Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA

Par Marianne Blume

Depuis le 2 mars, le gouvernement israélien a totalement bloqué l’entrée des aides humanitaires à Gaza. En conséquence, les 177 cantines et les 25 boulangeries soutenues par le Programme alimentaire mondial (PAM) ont fermé, faute de fournitures. Et les cuisines collectives qui préparaient des repas pour les habitants ont cessé de fonctionner, faute de farine et de carburant. Quand elles n’ont pas été bombardées.

ILS NE MOURRAIENT PAS TOUS, MAIS TOUS TOUS ÉTAIENT FRAPPÉS

Aujourd’hui, même si la famine au sens précis des institutions onusiennes et de certaines ONG (IPC) n’a pas été déclarée, les gens meurent de faim. D’après l’UNICEF, 9000 enfants ont été admis dans les hôpitaux de Gaza pour être traités pour malnutrition aiguë depuis le début de l’année 2025. Des centaines d’autres enfants ayant désespérément besoin d’un traitement ne peuvent y accéder en raison de l’insécurité et des déplacements. À l’heure qu’il est, 57 enfants sont déjà morts de faim et les images d’enfants décharnés attestent de l’urgence.

Selon l’aperçu de la classification intégrée de la phase de la sécurité alimentaire (IPC), 470000 personnes à Gaza sont confrontées à une faim catastrophique (IPC phase 5) et l’ensemble de la population connaît une insécurité alimentaire aiguë. Le rapport prévoit également que 71000 enfants et plus de 17000 mères auront besoin d’un traitement urgent contre la malnutrition aiguë.

Les conséquences de la malnutrition sont multiples. La malnutrition et les maladies se conjuguant, une maladie courante peut se transformer en une condamnation à mort potentielle, en particulier pour les enfants. Les femmes enceintes et allaitantes sont également très exposées et, peu ou pas nourri, leur corps ne produit plus de lait. Faute des nutriments adéquats, les blessures ne cicatrisent pas et des blessés meurent. De plus, les effets de la malnutrition ont des répercussions à long terme: retard de croissance, développement cognitif altéré et problèmes de santé ultérieurs. Sans aliments nutritifs suffisants, sans eau propre et sans accès aux soins, une génération entière risque de subir des conséquences irrémédiables.

LA FAMINE, ARME DE GUERRE

En août 2024 déjà, Bezalel Smotrich, ministre israélien des Finances, déclarait: « Nous ne pouvons pas, dans la réalité mondiale actuelle, gérer une guerre. Personne ne nous laissera faire mourir de faim deux millions de civils, même si cela pourrait être justifié et moral, jusqu’à ce que nos otages nous soient rendus. » Or quand, le 2 mars 2025, Israël bloque totalement l’entrée de tout bien, le monde s’indigne mais… laisse faire : aucune sanction n’est prise. Le même mois, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, proposait de bombarder les dépôts de nourriture et d’aide afin de créer une pression militaire et politique pour ramener les otages. La libération des otages est un topique obligé des discours officiels mais, comme le savent les familles des otages qui manifestent, les otages servent de prétexte pour mener une guerre totale dont le but final est l’expulsion de toute la population de Gaza.

CELUI QUI TUE ET AFFAME PRÉTEND NOURRIR

Devant les critiques internationales et désireux d’éviter, pour des raisons diplomatiques, les images de la famine (1), Netanyahou a, dans un premier temps, « permis » l’entrée de quelques camions – une centaine contre 600 par jour lors du cessez-le-feu, tout en annonçant un regain des offensives pour prendre le contrôle de tout le territoire (opération « Chariots de Gédéon »).

C’était en attendant la mise en place de la distribution d’aide via une nouvelle structure, GHF (Gaza Humanitarian Foundation), encensée par Israël. De fait, comme l’a révélé le Washington Post, cette structure privée, officiellement américaine, a été pensée par des fonctionnaires, des officiers militaires et des hommes d’affaires, en lien étroit avec le gouvernement israélien pour mettre hors-jeu les organisations humanitaires internationales, dont évidemment l’UNRWA, jugée biaisée, anti-israélienne et infiltrée par les membres du Hamas. Le projet, présenté comme une «initiative américaine indépendante et neutre», est piloté sur place par un certain Philip P. Reilly, ancien officier de la CIA qui a formé les Contras nicaraguayens avant de diriger les opérations de l’agence en Afghanistan et a travaillé pour l’entreprise militaire privée Constellis, anciennement Blackwater, de sinistre mémoire. Le plan de la GHF prévoit que la fondation engagera des sociétés de sécurité privées américaines pour surveiller le périmètre des «sites de distribution sécurisés». Les deux entreprises américaines privées choisies, Safe Reach Solutions (SRS) et UG Solutions, sont peu connues et exclusivement composées d’anciens membres de la CIA, des forces spéciales américaines, et d’ex-contractuels de la société Blackwater.

Quant au directeur exécutif de l’organisation, Jake Wood, ancien sniper des US Marines, quand l’implication d’Israël commence à être dévoilée, il démissionne le 25 mai, déclarant le projet incompatible avec les principes humanitaires de neutralité, d’indépendance, d’impartialité et d’humanité. À sa place, a été nommé un chrétien évangélique, soutien inconditionnel d’Israël, ami de Trump et de Netanyahou.

Bien évidemment, toutes les agences de l’ONU, la Croix-Rouge et les ONG sur le terrain ont refusé de travailler avec la Fondation. D’une part, les principes humanitaires interdisent à une partie belligérante de contrôler l’aide humanitaire. D’autre part, d’après elles, l’organisation prévue par GHF entraîne des déplacements de la population, ne répond pas aux besoins locaux urgents, ne permet pas une distribution équitable et n’assurera pas la survie de la population. Chris Gunness, ancien porte-parole de l’UNWRA, parle d’aid-washing, «Il s’agit d’une tentative cynique de la part de l’État d’Israël et de ses alliés […] d’utiliser l’aide pour cacher le fait que ce qui se passe réellement, c’est que les gens sont affamés jusqu’à la soumission.»

L’AIDE HUMANITAIRE, UNE ARME STRATÉGIQUE

Alors que Gaza comptait 400 points de distribution, le projet GHF n’en a ouvert que 4, trois dans le sud (Rafah), un dans le couloir de Netzarim et aucun dans la ville de Gaza et le Nord où résident une majorité des Gazaouis. Résultat: la population doit se déplacer parfois jusqu’à 40 km sur des routes défoncées, sous les bombardements et les tirs des drones pour espérer recevoir un colis alimentaire. Sachant que le plan israélien est de concentrer la population dans le sud pour après l’expulser, la distribution de biens vitaux, conjuguée aux ordres d’évacuation et aux bombardements, y contribue effectivement. Comme le dit le porte-parole de OCHA: «Cela ressemble à une tentative d’instrumentaliser l’aide. L’aide doit être fournie en fonction des besoins humanitaires, à ceux qui en ont besoin. Elle ne doit en aucun cas être utilisée comme une tactique pour déplacer la population.»

Par ailleurs, l’aide n’est pas inconditionnelle: chaque père de famille doit présenter une carte d’identité pour qu’on vérifie qu’il ne fait partie ni du Hamas, ni du Jihad islamique, ni d’aucune faction; un seul carton est distribué par semaine. Israël a pour plan d’utiliser la reconnaissance faciale pour les bénéficiaires, ce qui convertit la distribution en service de renseignement.

Enfin, l’armée israélienne est partie prenante puisqu’elle est positionnée dans le périmètre. Officiellement, tout le système est destiné à empêcher le Hamas de s’emparer de l’aide. Une accusation récurrente et jamais prouvée, voire réfutée par les institutions onusiennes. En fait, depuis longtemps, les agences onusiennes dénoncent les pillages commis sous les yeux de l’armée, voire organisés par elle. Les dernières révélations sur le soutien apporté par Israël à un groupe local ennemi du Hamas projettent une autre lumière sur les allégations israéliennes. Le pillage en règle des convois par ces gangs protégés fait prétendument partie de la guerre contre le Hamas mais en réalité, il se fait contre les Gazaouis.

TUER LES AFFAMÉS SOUS PRÉTEXTE DE LES NOURRIR.

Dès le premier jour de l’activité de GHF, c’est le chaos et la mort. Le premier jour, les gens enfermés comme du bétail entre des grilles arrivent si nombreux que le dispositif s’écroule, les mercenaires américains quittent la place, la foule se jette sur les caisses et l’armée israélienne tire depuis des drones et des chars. Les autres distributions se sont déroulées suivant un schéma identique : des civils affamés se pressent près du site de distribution, attendant le signal de l’armée israélienne ou des mercenaires du GHF pour entrer. Puis l’armée israélienne ouvre le feu sur la foule, soit à l’extérieur du point de distribution avant que l’aide ne soit distribuée, soit après avoir invité les civils à entrer. Bilan au 17 juin : 351 morts et 2831 blessés, tous à la tête ou au thorax.

GHF décline toute responsabilité, prétendant qu’il ne « contrôle pas la zone située à l’extérieur de ses sites de distribution et de ses environs immédiats », qu’il ne connaît pas les activités de l’armée israélienne «au-delà de son périmètre, qui reste une zone de guerre active». Dont acte. Résumé par le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme, Volker Türk : « Les Palestiniens ont été placés devant le choix le plus sinistre: mourir de faim ou risquer d’être tués en essayant d’accéder à la maigre nourriture mise à disposition par le mécanisme militarisé d’aide humanitaire d’Israël. »

Chris Guiness, ex-porte-parole de l’UNRWA, ne mâche pas ses mots : « L’opération d’aide israélo-américaine a transformé Gaza en un abattoir humain, où des civils affamés sont parqués comme des animaux dans des enclos clôturés et, ce faisant, sont abattus comme du bétail. Cela s’apparente à certaines des périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité, où des usines de mort industrielles ont été utilisées contre des femmes et des enfants innocents qui ont été conduits comme des agneaux à l’abattoir. »

GÉNOCIDE

La famine tue et tue à retardement. La distribution d’aide par un des belligérants est une ruse de guerre pour mieux parvenir à ses objectifs. Par la famine et le mécanisme d’aide qu’il met en place, avec les bombardements incessants, Israël vise à forcer le déplacement de la population mais aussi à démanteler la société dans ses solidarités et dans ce qui reste d’ordre établi. Outre l’assassinat généralisé des membres de la police et de la défense civile, Israël mise sur un gang de pillards qu’il protège pour créer le chaos complet. Mis en position de survie, privés de tout cadre de loi hormis celle du plus fort, les êtres humains se battent entre eux.

C’est ça aussi, le génocide.

1/ Le 19 mai, Benyamin Netanyahou affirmait ainsi dans une vidéo : « Nos meilleurs amis dans le monde, des sénateurs dont je sais qu’ils sont de solides partisans d’Israël, nous ont dit qu’ils ne pourraient pas nous soutenir si des images de famine étaient diffusées. Nous devons éviter la famine, à la fois pour des raisons pratiques et diplomatiques. Sans soutien international, nous ne pourrons pas poursuivre notre mission jusqu’à la victoire. »

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