Dossier TRP – Politique d’Israël à l’encontre des Palestiniens : tentative de sociocide

Bulletin 50, décembre 2011

Lors de la session du Tribunal Russel à Cape Town, j’ai en qualité de témoin plaidé pour que les juges prennent en compte la cohérence et l’intentionnalité de la politique israélienne. L’ensemble des mesures vise à la destruction de la société palestinienne et le droit international devrait introduire un nouveau concept : le sociocide.

Mon cheminement

Comme habitante de Gaza pendant 10 ans, vivant avec les Palestiniens, les conséquences de l’occupation,  j’ai toujours été frappée par le fait qu’on condamnait ici une incursion, là un bombardement, là les arrestations, ici les assassinats, ici les obstacles au mouvement, là le vol des terres, ici la fermeture d’institutions culturelles etc.

Prise dans ce filet, au fil de mes lectures, j’en suis venue à considérer avec Saleh Abdel Jawad, professeur à l’Université de Birzeit, que la politique israélienne vise à la destruction de la société palestinienne, faute de pouvoir liquider physiquement tous les Palestiniens. (http://www.gauchemip.org/spip.php?article246C) La lecture du livre de Baruch Kimmerling, « Politicide: La guerre de Sharon contre les Palestiniens », m’a confirmée dans cette opinion bien que j’étende la notion à la politique de tous les gouvernements israéliens et non au seul Sharon.

Les armes du sociocide

Le but ultime des dirigeants juifs et ensuite israéliens était et reste toujours d’agrandir le territoire d’Israël, Etat juif pour les Juifs, comme le dit Netanyahu. But atteint pour la terre. Mais les Palestiniens n’en disparaissent pas pour autant. La dislocation du territoire, la colonisation, le Mur, l’isolation complète de Gaza et la ghettoïsation des populations ne suffisent pas à assurer la disparition ni de l’identité palestinienne ni de la résistance du peuple palestinien à sa destruction. La solution du transfert des Palestiniens (leur déportation en réalité) – idée aussi vieille que le sionisme- est donc régulièrement évoquée, tout récemment encore par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman. Néanmoins, sa mise en oeuvrereste difficilement faisable massivement.

Reste alors l’option d’une guerre globale, moins visible, par des moyens politiques, économiques, sociaux, culturels et psychologiques : le sociocide, commencé en 1947, s’intensifie et se « perfectionne».  Cette guerre particulière vise à détruire une société et à en déliter les liens sociaux afin que les Palestiniens cessent d’exister comme communauté organisée.

Il m’est impossible d’énumérer ici tous les aspects de cette politique. Je me contenterai de donner quelques pistes :

A. Destruction du territoire

De 1947 jusqu’à aujourd’hui, la primordialité du territoire est une constante de la politique israélienne. A l’issue de la guerre de 47-49, il ne reste plus aux Palestiniens que 22% de leur territoire historique. En 1967, la bande de Gaza et la Cisjordanie sont occupées. Jérusalem-Est est annexée, non pas dans ses 6 km2 d’origine mais avec 64 km2 supplémentaires et les territoires palestiniens occupés sont colonisés. Avec Oslo et le système des zones A,B,C, ce sont 60% de la Cisjordanie et 42% de la bande de Gaza (jusqu’en 2005) qui sont sous administration directe d’Israël. L’explosion de la  colonisation, le Mur qui confisque 1/5 des zones agricoles, les zones dites militaires (comme la vallée du Jourdain) et les zones déclarées « réserves naturelles » amputent dramatiquement les 22% qui restaient aux Palestiniens.

Outre le vol des terres, la zone C  (60% de la Cisjordanie) étant la seule zone d’un seul tenant et vu tous les obstacles au mouvement (checkpoints, permis etc.), la Cisjordanie est complètement ghettoïsée et cantonnée au point que le Monde diplomatique a pu titrer une carte « L’archipel de Palestine ». L’accaparement de la terre est un processus continu : dans la vallée du Jourdain, 1500 dunums viennent d’être annexés officiellement à Israël. Que dire de la bande de Gaza isolée complètement du reste de la Palestine et amputée de toutes ses terres agricoles le long de sa frontière avec Israël puisqu’il y est interdit, sous peine d’être tué, d’y entrer ?

B. Nettoyage ethnique

1947-1948 : plus de 750.000 Palestiniens sont chassés de leur villes et villages soit 2/3 de la population totale.

1967 : plus de 400.000 Palestiniens sont « déplacés » (Badil), soit 1/3 de la population des territoires conquis.

Oslo et après : en 2008, 28.000 personnes avaient été déplacées du fait du mur; 498.000 Palestiniens se retrouvent dans des zones coupées de la Cisjordanie et 263.200 dans des zones « couture » et risquent un déplacement forcé; la révocation du statut de résident à Jérusalem s’accélère (de 1967 à 2011,14.000 révocations sous le prétexte de séjour trop long hors de Jérusalem). A quoi l’on peut ajouter l’exil forcé à Gaza  des prisonniers libérés.

Et cela continue implacablement : dernièrement, un plan a été mis en place pour déplacer 27.000 Bédouins afin de permettre l’extension de la colonie de Maale Adumim. Un nettoyage ethnique lent, presque invisible mais constant.

C. Destruction sociale

Destruction territoriale et nettoyage ethnique mènent à la déstructuration sociale. La création d’Israël a créé  plusieurs communautés : Palestiniens d’Israël, Palestiniens de Gaza (administration égyptienne), Palestiniens de Cisjordanie (administration jordanienne), Palestiniens réfugiés (internes ou dans les pays limitrophes) et diaspora. Chacune de ces composantes a vécu et vit encore -pour la plupart d’entre elles – dans des systèmes politiques, éducatifs et dans des conditions différentes. Après la guerre de 1967, si tous les Palestiniens peuvent se revoir, les réfugiés n’ont toujours pas le droit au retour et le fossé entre ceux d’Israël et les autres est déjà creusé. Après Oslo, la séparation est totale : non seulement le lien entre Gaza et la Cisjordanie est coupé et l’entrée en Israël est soumise à des permis difficilement accessibles mais encore les Palestiniens de l’extérieur n’ont droit qu’à des visas de tourisme quand ils reviennent dans les territoires administrés par l’AP ou quand ils épousent une personne des territoires occupés.

L’Etat d’Israël traite intentionnellement les différentes parties du territoire palestinien de manière différente : redéploiement à Gaza, intensification de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Cet état de fait favorise la division de la société palestinienne dont les composantes isolées ont tendance à avoir une vision autocentrée. Par ailleurs, les liens familiaux, sociaux, militants sont complètement bouleversés par les obstacles au mouvement. Les vidéos-conférence, skype, facebook et autres n’y peuvent rien.

D. Destruction politique

1. La politique d’assassinats, de déportations et d’arrestations des leaders politiques ou associatifs de tous niveaux est à l’œuvre depuis le début. Le but est évident : tenter d’écraser tout mouvement de la société palestinienne pour défendre son existence et sa visibilité sur la terre de Palestine.

1947-1949 : élimination systématique des militants nationalistes et syndicaux (listes aux mains des troupes, Ilan PAPPE, Nettoyage ethnique de la Palestine)

1967 et après: 2000 déportés, attentats contre des maires élus, élimination des militants etc.

Oslo et après : exécutions extra-judiciaires de leaders de haut rang (Yahyia Ayash, Ali Abu Mustapha, Abu Shanab, Sheikh Yassine etc.) et d’autres tous désignés comme « chefs de… »

Sans parler  bien sûr, des arrestations de leaders tels qu’Ahmed Saadat, Marwan Bargouthi ou de ministres et de parlementaires.

On n’oubliera pas non plus l’exécution systématique des représentants de l’OLP tels

qu’Abu Jihad et tant d’autres.

2. Dès 1948, Israël supprime toute représentation des Palestiniens d’Israël et les soumet à la loi martiale jusqu’en 1966. En 1967, les conseils municipaux élus sont dissous et leurs représentants arrêtés, déportés ou assassinés.

Depuis Oslo, de manière systématique, que ce soit en Cisjordanie ou à Gaza, les bombardements ou les incursions, avec vandalisme et vols, visent les bâtiments publics représentatifs d’une autorité palestinienne sur le territoire. Cela touche les parlements palestiniens, les ministères, les bâtiments des différents corps de police etc. Le port de Gaza n’a jamais vu le jour : les premiers chantiers ont été détruits par l’armée israélienne ; quant à l’aéroport près de Rafah, il a été rendu impraticable en 2001 (piste, tour de contrôle) et attaqué à plusieurs reprises (2010).

E. Destruction économique

De 1948 jusqu’à aujourd’hui, la politique israélienne vise au dé-développement (Sarah ROY) de l’économie palestinienne.

1948 : Privée de ses ports, privée de sa plaine côtière fertile, l’économie rurale perd de sa performance. L’orange de Jaffa devient israélienne (voir le film, Mécanique de l’orange de Eyal Sival), les agrumes de Haïfa deviennent ceux de la marque « Carmel » etc.

Après 1967, le dé-développement est une politique organisée : pas d’infrastructure industrielle, utilisation des Palestiniens comme réservoir de main-d’œuvre en Israël, territoires occupés considérés comme des marchés pour les produits israéliens. La confiscation des terres, la main mise sur l’eau, l’implantation de colonies et les lois militaires contraignantes vont encore réduire les capacités économiques palestiniennes. L’économie palestinienne est dépendante de l’économie israélienne.

Depuis Oslo, cette politique prend la forme de destructions systématiques des terres agricoles, d’arrachage des oliviers, des arbres fruitiers et de la confiscation complète des ressources en eau auxquels s’ajoutent l’interdiction ou la difficulté extrême (vu le Mur et les colonies) de cultiver ses terres. Sans parler des entraves au commerce, local (check-points, etc.) ou international (exportations des produits contrôlées par Israël) et du rejet du travail palestinien en Israël (45% de chômage en Cisjordanie, près de 70% à Gaza).

Quand de petites et moyennes industries existent, elles sont la cible des attaques de l’armée, elles ont des difficultés à s’approvisionner en matières premières, subissent les restrictions imposées par Israël (check-points, Mur et importations/exportations) et sont affaiblies par les conditions économiques des ménages ou sont contraintes à la fermeture : rien qu’à Gaza, 95% des petites industries ont été anéanties par le siège et l’agression de 2008-2009 (OCHA).

La Palestine dépend donc des aides extérieures. Israël a fait de la Palestine une nation de mendiants.

Je devrais évoquer encore deux outils importants de l’entreprise de sociocide : la destruction culturelle et historique et la destruction psychologique par la violence. Ce sera l’objet d’un prochain article. (à suivre)

Suite dans Bulletin 51.

Marianne Blume


157.114 oliviers déracinés en Cisjordanie et 307.831 à Gaza de 2000 à 2005.

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