Par Michel Brouyaux

Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, Didier Fassin ; Éditions La Découverte, 124 pages, septembre 2024
Ce livre est né d’une indignation.
Professeur au Collège de France, Didier Fassin s’élève contre « l’abandon des valeurs que l’Occident revendique comme fondatrices », à travers le consentement, par les pouvoirs publics et médiatiques, à l’anéantissement de Gaza, avec son corollaire : la répression implacable de toute expression d’empathie pour son peuple. La censure et l’autocensure de toute prise de position contre la guerre a eu pour effet de laisser le champ libre à la déshumanisation des Palestiniens, considérés comme « des combattants impitoyables ou des victimes impersonnelles ». L’évocation des décennies qui ont précédé le 7 octobre est immédiatement considérée comme suspecte et visant à justifier le terrorisme. Même Greta Thunberg en a fait les frais.
L’opération militaire, qui a permis de délivrer en juin quatre Israéliens détenus, fut qualifiée de succès, le coût humain exorbitant pour les Palestiniens (274 morts, dont 64 enfants et 57 femmes) fut délibérément ignoré.
Aux États-Unis, les journalistes ont reçu pour instruction de proscrire les mots Palestiniens et génocide.
En France, le gouvernement français n’envisage même pas d’enquêter sur les exactions, filmées et revendiquées, commises par certains des quatre mille Français engagés dans l’armée d’Israël.
Oui, il s’agit bien d’une défaite morale, dont l’Occident risque de ne pas se relever.

Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme, Shlomo Sand, Éditions du Seuil, 256 pages, janvier 2024
En 2011, Avraham Burg, ancien président de l’Agence juive et de l’Organisation sioniste mondiale, écrivait ceci : « La prochaine formule politique, qui se substituera aux deux États pour deux peuples, sera une formule citoyenne. Toute personne entre le Jourdain et la mer a un droit égal à l’égalité, à la justice et à la liberté. Autrement dit, il y a une forte probabilité qu’il n’y ait qu’un seul Etat, ni le nôtre, ni le leur, mais un État commun. »
Des intellectuels juifs critiques sont apparus très tôt dans l’histoire du sionisme et leur nombre dépasse de loin les quelques noms souvent cités.
Shlomo Sand, historien israélien, auteur de nombreux ouvrages, revient avec passion sur l’histoire de ces dissidents, apparus très tôt au sein du sionisme, et qu’il appelle plaisamment des « sionistes minimalistes ». Martin Buber et Hannah Arendt en sont les plus connus. Convaincus du bien-fondé d’un foyer juif en Palestine, ils prônaient un nationalisme inclusif et assimilateur et approuvaient le principe du binationalisme, même s’ils étaient divisés sur les moyens d’y parvenir ; toute autre solution plongerait les deux peuples dans d’incessants conflits armés.
En fait, pour l’auteur, les sionistes « libéraux » peuvent bien continuer à bavarder sur deux États pour deux peuples pour soulager leur conscience ; l’imbrication des deux peuples, économique et démographique, rend l’idée obsolète : l’État commun existe déjà.

La conquête de la Palestine, De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, Rachad Antonius, Éditions Ecosociété, 168 pages, 2024
Si la guerre en cours à Gaza est la séquence la plus meurtrière subie par les Palestiniens, elle constitue surtout l’épisode le plus récent de la guerre de cent ans visant à les chasser de leur territoire.
Dans la première partie du livre, la conquête est examinée principalement à travers trois moments : la Déclaration Balfour et le Mandat britannique, la création de l’État d’Israël et les accords d’Oslo.
Le chapitre trois est particulièrement remarquable, parce qu’il étudie les négociations qui les ont précédés, puis les accords d’Oslo proprement dits, qu’il qualifie de conquête sous couvert de processus de paix. Nous savons que ces 30 années (1993-2023) ont vu l’explosion du nombre de colons en Cisjordanie, passés de 242 000 à 750 000.
L décorticage du jeu de dupes des accords est implacable. L’auteur rappelle que la résolution 44-42 du 6 décembre 1989, approuvée par 151 pays, prévoyait la tenue d’une conférence sous l’égide de l’ONU. Ses conclusions auraient pu être contraignantes. C’est la raison pour laquelle Israël a décidé de la court-circuiter en la remplaçant par une négociation entre les protagonistes, donc sans que le plus faible soit protégé par le droit international.
Mais la guerre contre Gaza a fait éclater la fiction du pseudo « processus de paix ».
La seconde partie du livre propose un autre regard sur les événements et notamment le fait évident que le récit israélien a été admis en Occident comme la vérité par défaut. Pour l’auteur, les champs médiatiques et politiques occidentaux sont des territoires occupés par Israël. Présenter toujours les événements comme une guerre entre Israël et le Hamas, au lieu d’une guerre d’Israël contre la Palestine, laisse entendre que les gens qui se mobilisent contre elle, viennent en appui au Hamas.