«Connaître notre cuisine et son histoire nous permet de mieux nous connaître»

Au carrefour de la militance, de l’art et de la cuisine, la Palestinian Hosting Society a vu le jour en 2017 avec l’objectif de mieux faire connaître le patrimoine culinaire palestinien, menacé d’oubli. Son principe : des tables d’hôtes délicatement garnies de spécialités locales originales, dont l’histoire, rigoureusement documentée, est mélodieusement contée à des convives avides tant de nouvelles saveurs que d’en apprendre le sens. Rencontre avec Mirna Bamieh, fondatrice et cheffe d’orchestre de cette symphonie gustative et savante.

 Pouvez-vous revenir sur la genèse de la Palestinian Hosting Society ?

Ce projet d’art vivant part du constat que de nombreuses pratiques culinaires palestiniennes sont en voie de disparition. Celles-ci, pourtant très variées, se sont uniformisées en raison de la déconnexion d’avec les sources de savoir. Cela nous a conduit à faire des recherches sur les facteurs géographiques, historiques, politiques, temporels, etc. qui affectent ces traditions, afin de les comprendre et de les transmettre à travers la cuisine et la narration. Pour ce faire, je rencontre beaucoup de grands-mères et de grands-pères détenteurs de ces connaissances, mais aussi des professeurs, des militants, des écrivains, des scientifiques. Le but est de rendre vie à ces recettes de manière à ce que ces savoirs qui pourraient être perdus fassent à nouveau partie de notre identité.

Diriez-vous que la colonisation israélienne est la plus grande menace qui pèse sur les savoirs culinaires traditionnels palestiniens ?

Il y a également des facteurs plus structurels qui concernent le monde entier. Les traditions culinaires se perdent avec l’industrialisation et la mondialisation qui affectent notre perception du temps, des saisons, etc. Le fait que tous les produits soient à peu près disponibles partout et à tout moment change notre appréciation des terroirs. La Palestine n’y fait pas exception.

Cela étant, la colonisation est effectivement un problème fondamental. La séparation des différentes parties de la Palestine et de leurs diasporas conduit à une perte de connaissances culinaires. Un Palestinien de Cisjordanie ne sait plus ce qui est cuisiné à Gaza ou en Galilée. Autre barrière importante : le vol des terres par l’occupant. Il ne faut pas oublier que les Palestiniens sont une nation de paysans. Notre rapport à la nature, ce que nous donnons à la terre et ce qu’elle nous donne en retour est de l’ordre de l’intime. La perte des terres change profondément cette relation, et nous force à passer du statut de paysans à celui d’ouvriers.

Mais cette dépossession n’est pas uniquement matérielle. Toute une génération n’a plus la connaissance de la terre. On ne sait plus le nom des herbes, comment les cultiver, les cuisiner, la vie sauvage qui s’y relie… De plus en plus, la terre devient une notion abstraite, pour laquelle on ne se bat plus avec le même attachement viscéral que nos parents et grands-parents. Nous déconnecter de la terre est donc pour Israël un moyen d’affaiblir notre lutte.

La volonté de défendre la culture culinaire palestinienne est-elle ancienne ?

Bien entendu. Dès sa création, Israël s’est approprié la nourriture locale en effaçant ses origines arabes, mais également celles des différentes composantes de l’immigration juive, au profit de l’idée d’une culture culinaire israélienne unique. L’héritage palestinien a été absolument invisibilisé. Il y avait des livres de cuisine avec des recettes palestiniennes qui éliminaient totalement l’élément palestinien et présentaient celles-ci comme purement israéliennes ! Peu à peu, les Palestiniens ont commencé à se faire entendre en mettant en évidence le caractère colonial de cette appropriation et de cette dépossession. Cela concerne d’ailleurs la culture en général, mais la nourriture en est une dimension particulière.

Comment expliquer ce regain d’intérêt pour la cuisine palestinienne ?

Pendant longtemps, les Palestiniens ont été occupés avec des questions essentielles de survie. De manière assez typique pour une nation colonisée, le poids de la lutte nous a conduits à ne pas consacrer suffisamment d’énergie dans la transmission de la connaissance, dont les savoirs culinaires. Ma génération a donc une grande responsabilité, nos anciens pouvant disparaître à tout moment, et le savoir qu’ils détiennent avec eux…

Ajoutons à cela le fait que ma génération est politiquement moins optimiste que la précédente. On tente donc de résister à l’occupation grâce à d’autres ressources, parmi lesquelles la culture, et donc la nourriture. Se réapproprier ce savoir, l’assimiler et le mettre en pratique est une manière de redonner de l’espoir et de permettre au monde de nous voir à nouveau. Par ailleurs, il y a un intérêt croissant pour la cuisine partout dans le monde.

En tant que féministe, votre travail a-t-il fait évoluer votre regard sur la cuisine, à laquelle sont traditionnellement cantonnées les femmes, et qui est à ce titre parfois perçue comme un frein à leur émancipation ?

Je n’ai jamais vu la cuisine comme une activité avilissante, sans doute parce que je n’ai pas été élevé dans la culture du « féminisme traditionnel », mais dans un milieu où le féminisme était présent dans tous les aspects de la vie. Pour moi, la cuisine n’a jamais été oppressive. Au contraire, elle a toujours été synonyme d’empowerment. Quand j’ai commencé à cuisiner, je n’ai donc pas eu à « faire la paix » avec mon féminisme. Ma pratique de la narration autorise justement à faire entendre sur les cuisines de nombreuses voix (souvent des femmes) que le discours médiatique et le capitalisme invalident en insinuant qu’elles n’ont rien à apporter à l’art de la table.

Il ne doit pas être évident de s’intéresser à l’histoire culinaire pour un peuple qui subit l’oppression de l’apartheid et de la colonisation au quotidien. Avez-vous l’impression que les tables destinées aux Palestiniens ont autant de succès que celles dédiées aux étrangers ?

La Palestinian Hosting Society  commence à être connue ici et rencontre en effet un grand succès, car outre que nous découvrons des spécialités locales originales, nous en apprenons l’histoire aux convives. Il y a un grand intérêt à mieux connaître cette histoire, qui permet de nous aider à mieux nous connaître eux-mêmes. Nous organisons également des tables dans les villes sous contrôle total israélien, car la nourriture des Palestiniens de 1948 fait partie intégrante de notre patrimoine culinaire.

Envisageriez-vous d’organiser un projet à destination de Juifs israéliens qui souhaiteraient mieux connaître la culture d’un peuple que leurs gouvernements successifs s’évertuent à effacer et agir ainsi en tant qu’alliés des Palestiniens? 

Je ne doute pas que beaucoup d’Israéliens critiques pensent qu’entendre des histoires de Palestiniens est une façon de résister. Cela dit, je ne pense pas que nos tables puissent contribuer au changement des mentalités. Je pense que cela participerait seulement de la normalisation, en particulier pour ceux de la génération d’Oslo. Nous avons été témoins des mensonges, des déceptions, on a fait partie de ces groupes d’Israéliens et de Palestiniens qui se rencontraient pour faire de belles photos… Au bout du compte, ça ne concourt qu’à polir l’image d’Israël. Je pourrais mettre sur pied une table pour le grand public en Israël seulement quand celui-ci aura vraiment commencé à se mobiliser et à faire pression sur son gouvernement pour mettre fin aux injustices contre les Palestiniens. D’ici là, je ne crois pas que nos tables puissent être utiles en la matière. Le processus de dépossession contre lequel lutte la Palestinian Hosting Society est en marche depuis des décennies. S’ils avaient voulu le voir, ils l’auraient déjà vu !

Pourriez-vous, pour conclure, nous parler d’une des recherches qui vous a le plus marquée ?

(longue hésitation, puis rire) C’est vraiment très difficile de choisir ! Tous ces projets sont remarquables. Ils représentent tous une expérience d’apprentissage pour moi, qui a approfondi mes connaissances et fait grandir ma fierté pour ma culture et mes racines.

La préparation de la Edible Wild Plants Table (table des plantes sauvages comestibles) de 2019 fut très particulière pour moi, car la recherche était passionnante. J’ai réalisé un long travail d’investigation de trois ou quatre mois dans les montagnes, avec des grands-parents qui se remémoraient les noms et les usages des plantes sauvages. La prospection était extraordinaire, et le savoir si différend d’un endroit à l’autre… J’ai aussi fait beaucoup de lectures, de collectes, d’interviews, de cuisine. Le savoir récolté faisait également une grande place au retour des saisonnalités dans l’alimentation, ce à quoi je suis particulièrement attachée.

Propos reccueillis par Gregory Mauzé

Site web : www.palestinehostingsociety.com

Instagram : https://www.instagram.com/palestine_hosting_society

Encadré page 15 : Art, résistance et petits plats… En Belgique aussi !

Doctorante en pratiques artistiques à l’ULB et à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, Samah Hijawi (dont nous faisions écho de la performance « Godefroid de Bouillon, le fils bâtard d’Antar Bin-Shaddad » dans notre numéro 84, 3e trim. 2020) s’intéresse depuis longtemps aux représentations de la résistance aux colonialités. Ses recherches sur le sujet ont forgé son mode d’expression favori : le collage. « Un outil utile pour remonter le temps et reconstruire les narratifs, pour se réapproprier une histoire déformée et dont certains aspects ont été éliminés par les dominants », explique celle dont les parents sont originaires de Naplouse.

Cet intérêt l’a logiquement conduite à explorer le récit culinaire palestinien malmené par le colonialisme israélien. Et à croiser le chemin de Mirna Bamieh, dont la performance Menu of Dis/appearance a inauguré le cycle The esthetics of the political organisé par Samah à Bruxelles l’an dernier au Pianofabriek. « En travaillant avec Mirna, je souhaitais creuser avec elle la façon dont le politique était intégré aux pratiques culinaires. » Si la Palestine fait office d’accroche, l’artiste ne circonscrit pas sa réflexion aux frontières de sa patrie. « En Palestine, la déconnexion d’avec le terroir et l’aliénation proviennent clairement du colonialisme. Mais on peut également faire le parallèle avec le poids du système agro-industriel sur notre alimentation qui est, lui aussi, le fruit d’un rapport de pouvoir ici en Belgique».

Autre projet de Samah, la performance table. kitchen. explore les histoires, les cultures et les pratiques liées aux politiques contemporaines de l’alimentation. Elle se décline à travers le dessin, l’écriture et la cuisine, en suivant trois fils conducteurs thématiques que sont le mouvement, la spiritualité et le contrôle sur les femmes par leur alimentation. À l’inverse de Mirna Bamieh, passer derrière les fourneaux n’allait pas forcément de soi pour Samah. « Dans les années 90, cuisiner ne faisait pas vraiment partie de la check-list pour être une femme indépendante et forte. Je comprends maintenant que je me privais d’un savoir important et qu’être « libérée de la cuisine » pouvait aussi signifier perdre le contrôle de sa nourriture, et donc de son corps », explique l’artiste, qui concède que la ligne féministe de ce projet est complexe, et nécessitera plus d’espace pour son élaboration.

https://www.samahhijawi.com

 

G.M.

 

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