Un garçon renversé par une voiture de police à Jérusalem-Est

Mohammad Q. 14 ans
Mohammad Q. 14 ans

Le vendredi 12 Mars 2010, Mohammad Q. (14) est allé jouer au football quand il a entendu qu’une manifestation avait commencé à Ras al-‘Amoud, à Jérusalem-Est, où il vit. Lui et son frère Saleh ont décidé d’aller là où les affrontements entre les jeunes et la police israélienne avaient lieu. « Nous sommes allés à regarder », a dit Mohammad à DCI.

Ras al-‘Amoud est un quartier palestinien de Jérusalem-Est dont les habitants, comme ceux de Silwan, Sheikh Jarrah et d’autres sites, sont victimes de harcèlement continu, de démolitions de maisons et d’expulsions, alors que le gouvernement israélien cherche à coloniser et à judaïser leurs quartiers. Des manifestations populaires sont donc fréquentes dans ces quartiers où les résidents tentent désespérément de défendre leur terre et de rester sur leur position.

Les deux frères ont choisi de se tenir près de la police israélienne et d’un groupe de journalistes couvrant l’événement. Ils se sont tenus là pendant environ 15 minutes, à quelques mètres seulement des policiers israéliens, et à regarder les enfants et les jeunes qui manifestaient ; certains d’entre eux lançaient des pierres sur la police.

La voiture de police roule sur le pied de Mohammad
La voiture de police roule sur le pied de Mohammad

Soudain, la police a commencé à poursuivre les manifestants. Les frères ont instinctivement décidé de courir, pensant à la probabilité d’arrestations arbitraires. Saleh courait vite et a réussi à s’échapper sain et sauf, mais une voiture de police a pris en chasse Mohammad… « J’ai essayé de courir plus vite, mais la voiture m’a rattrapé […] Je suis tombé au sol. J’ai trébuché sur quelque chose, je ne sais pas quoi. La voiture de police est passée sur mon pied gauche avec sa roue arrière, celle de droite, et mes chaussures se sont déchirées. J’ai commencé à crier à cause de la douleur extrême. Je sentais comme si mon pied avait été disloqué, ou coupé. La voiture a roulé sur le même pied à nouveau et je n’ai plus pu bouger. J’avais peur qu’ils me roulent sur la tête. »

Cinq policiers l’ont ramassé et jeté dans le véhicule, en ignorant ses cris de douleur. Deux d’entre eux assis à l’avant et trois à l’arrière : «ils ont commencé à me gifler et je ne cessais de leur dire : « Mon pied est cassé ! Mon pied est cassé ! », mais chaque fois que je disais « mon pied » ils me giflaient plus encore ».

Mohammad a été emmené au centre d’interrogatoire de détention d’al-Mascobiyya à Jérusalem. Il avait peur et souffrait énormément, mais a refusé d’être transporté à l’intérieur : « J’avais peur que si on me transportait, ils me jettent par terre, comme ils l’ont fait quand ils m’ont mis dans la voiture de police un peu plus tôt. Alors j’ai commencé à marcher lentement. Je boitais … et je pleurais tout le temps à cause de la douleur. J’avais peur qu’ils me frappent.

Effrayé dans la douleur, réduit au silence avec des menaces

Mohammad a attendu pendant 10 minutes dans la salle d’accueil quand il a été approché par un homme en civil, qui semblait savoir ce qui lui était arrivé. Cet homme était l’interrogateur de Mohammad. Au lieu d’aider le garçon, il le menaça : « qui t’a poursuivi ? » M’a-t-il demandé « Une voiture de police », lui ai-je dit. « Ne dis pas une voiture de police, si tu le fais, je vais t’enfermer, te battre et t’empêcher de voir ta famille », dit-il. « J’ai eu peur qu’il me batte ou me mette en prison ». Mohammad a changé sa réponse à l’homme pour lui faire plaisir, puis il lui demanda des analgésiques, mais l’interrogateur a refusé. « Je me suis assis sur la chaise, seul, à pleurer en souffrant, pendant environ une demi-heure ».
En attendant, les parents de Mohammad avait reçu un appel téléphonique d’al-Mascobiyya les informant que leur fils avait été écrasé par une voiture et arrêté par la police. On leur a demandé de venir le prendre à l’hôpital. Le cousin de Mohammad, Jamil (26 ans), qui est très proche de celui-ci, est venu immédiatement à al-Mascobiyya. Il est arrivé alors que Mohammad était assis, seul en pleurant.

Jamil savait qu’il y avait mieux à faire que de poser des questions sur les raisons de l’arrestation de Mohammad. Toutefois, il voulait savoir qui était responsable de l’accident, pour leur demander des comptes. Il pensait aussi que c’était la responsabilité de la police de l’aider dans cette tâche : « Je ne veux pas savoir pourquoi vous l’avez arrêté, mais je veux savoir qui l’a renversé et je veux leurs identités, a-t-il dit à l’interrogateur en face de Mohammad. « D’abord, prends l’enfant à l’interrogatoire, puis nous parlerons », a répondu l’interrogateur.

Jamil a amené son cousin dans la salle d’interrogatoire et a refusé de partir lorsque l’interrogateur le lui a demandé. Il voulait faire attention à Mohammad, mais aussi faire en sorte que la police enquête sur l’accident. L’interrogateur a posé au garçon quelques questions sur ce qu’il avait fait ce jour-là et si il avait jeté des pierres lors de la manifestation. « Non, je n’ai pas jeté de pierres ». L’interrogatoire est terminé, dit l’homme, mais Jamil objecta : « Vous devez lui demander qui l’a renversé et comment ». Complaisamment, l’interrogateur a demandé à Mohammad : « Est-il vrai que tu as été renversé par une voiture blanche ? » « oui, une voiture blanche », a répondu Mohammad, se souvenant de la menace préalable, « je n’ai pas dit que c’était une voiture de police parce que j’avais peur qu’il me mette en prison ». Jamil ne savais pas que les policiers conduisaient la voiture. « Pourquoi n’as-tu pas arrêté le conducteur ? » a-t-il demandé. « Nous sommes en guerre, les accidents de voiture ne sont pas importants quand nous sommes confrontés à des manifestations » a déclaré l’interrogateur.

Après l’interrogatoire, on a demandé à Jamil de verser une caution de 3000 NIS [environ 600€] pour la libération de Mohammad. Après avoir dûment payé la somme, Jamil a fait une dernière tentative pour identifier le conducteur de la voiture. « J’ai demandé à l’interrogateur si je pouvais rencontrer l’agent de police qui était à Ras al-‘Amoud lorsque l’incident s’est produit. Malheureusement, lorsque j’ai rencontré l’agent de police, il m’a dit la même chose … qu’une voiture avait roulé sur Mohammad et s’était enfuie. « Avez-vous identifié l’identité du conducteur ? » ai-je demandé à l’officier de police, et il m’a dit la même chose : «Nous sommes en guerre et ne nous soucions pas de tels incidents ».

poursuite de l’impunité

Enfin, Jameel a été en mesure de conduire Mohammad à l’hôpital pour soigner ses blessures. Mohammad a été profondément soulagé d’échapper à l’interrogateur. Sur le chemin de l’hôpital, à travers les larmes de la douleur, il pensait toujours à la menace : « J’avais peur de dire à Jamil qu’il s’agissait d’une voiture de police israélienne qui m’avait écrasé parce que l’interrogateur aurait pu l’apprendre. » Ils ont roulé vers l’hôpital Hadassah, mais Mohammad attendu une heure sans recevoir aucun soin, alors les cousins ont essayé un autre hôpital, appelé al-Maqased. Là, Mohammad a effectué des radios et a découvert qu’il avait de multiples fractures. Comme l’hôpital n’était pas équipé pour soigner ses blessures, les médecins l’ont adressé à Hadassah. Alors Jamil a conduit à nouveau Mohammad à Hadassah, où, après une attente de sept heures, son pied a été mis dans un plâtre. « Si cela signifie quelque chose, alors cela signifie le racisme contre les patients arabes », a amèrement déclaré Jamil. Ensuite, Mohammad et lui-même sont finalement rentrés chez eux.

Mohammad et Jamil le 18 mars, à la maison
Mohammad et Jamil le 18 mars, à la maison

Le lendemain, un journaliste du journal israélien Yediot Aharonot, a appelé Jamil pour lui dire qu’il avait des photographies et des images de l’accident, qui, selon lui, incriminaient clairement la police. Le journaliste est même venu à la maison familiale afin de leur montrer les photos. Son journal a publié par la suite un article sur l’incident, mais la police israélienne a réfuté tous les faits.

Avec très peu confiance dans le système de justice israélien, Jamil a néanmoins déposé deux plaintes à l’aide d’un avocat : l’une contre les policiers qui ont roulé sur Mohammad, et une contre l’enquêteur qui lui a refusé un traitement pendant plus d’une heure. « Je vais poursuivre l’affaire jusqu’à ce que les policiers et l’interrogateur responsable de mauvais traitements à l’encontre de Mohammad soient reconnus coupables, même si je suis convaincu que le système judiciaire israélien est biaisé en faveur de la police israélienne. Pourtant, je vais poursuivre l’affaire » a déclaré Jamil le 20 mars 2010 à DCI.

Le 18 Mars, quand DCI a parlé à Mohammad, le garçon était encore souffrant et incapable de marcher. En conséquence, il avait manqué l’école depuis le jour de l’incident et de son arrestation. Il avait encore des troubles du sommeil à la pensée de la menace d’emprisonnement, et avait des cauchemars au sujet d’arrestation et de passages à tabac : « Parfois je me réveille effrayé. J’ai peur que l’interrogateur revienne me prendre parce que j’ai dit qu’il s’agissait d’une voiture de police israélienne qui m’a renversé. Parfois je rêve qu’il vient m’enlever et me battre. Parfois, j’ai peur d’aller au lit et je rêve de l’interrogateur.

DCI-Palestine, 10 avril 2010

traduction : Julien Masri

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